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Full text of "Ancien théâtre françois; ou, Collection des ouvrages dramatiques les plus remarquables depuis les mysteres jusqù'a Corneille. Publié avec des notes et éclaircissements par Viollet Le Duc"

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ANCIEN 
TIll  ATUE    FRANÇOIS 


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l'ari!.   Imprimcrif  Guiraudel ,  538,  rue  S.-lIouur*. 


ANCIEN 

THEATRE  FRANÇOIS 

ou 
Collection  des  oinrages  dramatiques 

Les  plus  remarquables 

DEPUIS  LES  MYSTÈRES  JUSQU'A  CORNEILLE 

Publié  avec  des  notes  et  éclaircissements 

PAR 

M.    VIOLLET    LE    DUC 

TOME     III 


.   C 


A  PARIS 
Chez   P.    J  AN  NET,    Libraire 


M  D  c  c  C  L I V 


ANCIEN 

THEATRE   FRANÇOIS 


MORALITÉ  NOUVELLE 

DES 

ENFANS   DE    MAINTENANT 

Qui  sont  des  escoliers  de  Jabien  ,  qui  leur  monstre  à  jouei 
aux  cartes  et  aux  dez  et  entretenir  luxures,  dont  l'ung 
vient  à  Honte,  et  de  honte  à  Desespoir,  et  de  Dés- 
espoir au  gibet  de  Perdition,  et  Taullre 
se  convertist  à  bien  faire. 

Et  est  à  trcze  personnages,  c'est  assoi'oir 


LE  FOL 

MAINTENANT 

MIGNOTTE 

BON  ADVIS 

INSTRUCTION 

F I N  E  T,  premier  enfant 

M  A  L  D  U  I C  T,  second  enfant 


DISCIPLINE 

JABIEN 

LUXURE 

HONTE 

DESESPOIR 

PERDITION. 


Le  Fol  commence. 

!  aix  là,  paix  là,  paix  là,  paix , 

^  Qu'il    n  y  ait  homme  qui  mot 

'ÈM  [sonne 

Pour  tant  que  ne  fustes  jamais. 

Paix  là,  paix  là,  paix  là,  paix,  paix, 

La  femme,  de  ce  m'eutremetz  ; 


6         Moralité  des  Enfans 

La  paix  de  mon  cul  je  vous  donne  ; 
Paix  là,  paix  là,  paix  là,  paix,  paix, 
Qu'il  n'y  ait  homme  qui  mot  sonne. 
Venu  suis  le  cours  de  INerbonne 
Pourprendie  à  Paris  la  pic. 

Maintenant. 

Mignotte,  ma  femme  et  amie, 
Dieu  mercy,  et  (la)  vierge  Marie, 
Nous  avons  cy  deux  beaulx  enfans 
Qui  croissent  et  ja  sont  moult  grans, 
Que  j'ay  nourris  en  grant  exitente 
Par  mon  labeur  et  de  ma  rente 
Jusques  à  icy,  loué  soit  Dieux. 
Mais  j'affoiblis  et  deviens  vieux. 
Pour  quoy  je  ne  pourray  fournir 
Doresuavant  à  les  nourrir 
Ne  querre  ce  qu'est  nécessaire. 
Advisons  ce  qu'est  bon  de  faire 
Pour  y  donner  provision, 

Mignotte. 

Dire,  se  me  semble,  deussion 
Nostre  besoing  à  Bon  Advis; 
11  est  Tung  de  nos  bons  amis. 
Moult saige,  prudent  et  discret; 
Je  croy  qu'il  nous  conseilleroit 
Loyaulment,  selon  vérité , 
En  nostre  grant  nécessité. 
Allons  luy  demander  conseil. 

Maintenant. 

C'est  bien  dit;  allons,  je  le  vueil, 
Trestous  ensemble  de  ce  pas  ; 
Si  luy  raonstrerons  nostre  cas 


DE  Maintenant. 

Le  mieulx  que  pourrons  par  bon  sens. 
Venez  avec  nous,  noz  enfans  ; 
Allons  parler  à  ce  bon  homme. 

Le  Fol. 
Certes,  je  m'esmervcille  comme 
En  peu  de  temps  je  suis  si  saigc. 
Car  je  suis  esleu  par  usaige 
De  la  terre  de  Languedoc. 
Quant  j'oyoye  chanter  le  coq, 
Je  faisoye  resveiller  Marotte. 

En  chantant. 

Estes-vous  à  rhoste[l] ,  Perrotte  ? 

Faictes-vous  les  poyreaulx  bouillir  ? 

J'entreprens  tou[t]  seul  d'assaillir 

Qui  vouldra  ces  petiz  patez^ 

Car  je  suis  des  enfans  gastez 

De  ce  pays  ;  par  saint  Germain, 

Je  fineroys  dedans  demain 

De  compaignons,  je  croy,  grant  somme. 

Maintenant. 

Bon  Advis,  sainct  Pierre  de  Romme, 
Vous  doint  joye,  santé,  honneur. 

Bon  Advis. 
Bon  jour  vous  doint  nostre  Seigneur 
Et  vous  met  en  bonne  sepmaine. 

Maintenant. 

Vers  vous  venons  sans  nul  demaine. 

Bon  Advis. 
Bon  journous  doint  nostre  Seigneur. 

Maintenant. 
Pourquoy  venons  n'estes  asseur. 


8    Moralité  des  Enfans 

Bon  Advis. 

Nou. 

Maintenant. 

Je  le  diray,  soyez  seur, 
Mais  que  nous  vous  facions  trop  peine. 

MiGNOTTE. 

Bon  jour  vous  doint  nostre  Seigneur 
Et  vous  met  en  bonne  sepmaine. 

Maintenant. 

Sçavoir  ne  puis  chose  certaine, 
Se,  par  la  vostre  courtoysie, 
Ne  me  dictes  que  signifie 
Règle,  balance  et  compas. 

Bon  Advis. 
Je  le  vueil,  mais  n'oubliez  pas, 
Je  compassé  ce  que  je  faictz 
Par  mesure,  nombre  et  poix. 
Premièrement  je  présuppose 
La  fin,  ains  que  fau'e  aultre  chose, 
A  la  ligne,  au  poix  et  reigle. 
Sachez  la  cause  sans  desreigle  : 
Est  première  l'intention, 
Après  vient  la  perfection. 
Noz  maistres  qui  moult  travaillèrent 
Pour  nous  enseigner  nous  baillèrent 
Par  leur  escript  ung  très  beau  cas. 
En  latin  c'est  :  Quicquid  agas 
In  primo  rcspice  fiiicm. 
Qui  est  à  dire  en  françoys, 
Que,  quelque  chose  que  tu  fays, 
Regardes  comme  tu  la  fays. 
Tu  la  doitz  faire  sagement. 


DE  Maintenant.  9 

Note  dont  premièrement 
Quel  en  pourra  estre  la  fin. 
Ce  que  je  t'ay  dit  en  latin , 
Se  tu  voys  que  la  fin  soit  bonne, 
Fais-la,  car  congié  je  t'en  donne  ; 
Si  la  fin  en  va  mal  à  point, 
Laisse  la  et  ne  la  fais  point  ; 
L'Escripture  si  (te)  le  commande. 

Maintenant. 

C'est  trestout  ce  que  je  demande. 
Vous  estes  ung  grant  conseilleur, 
On  ne  pourroit  trouver  meilleur. 
Sans  barat  ne  sans  tromperie. 
Conseillez-moi,  je  vous  en  prie, 
De  nos  enfans,  que  voyez  cy, 
Qui  nous  donnent  moult  de  soucy, 
Comment  ilz  se  pourront  chevir, 
Après  nous,  le  temps  advenir. 
Je  ne  suis  pas  fort  hérité  ; 
Conseillez-moy  en  vérité 
Comment  les  apprendray  à  vivre. 

Bon  Ad  VI  s. 
Maintenant ,  il  le  fault  instruyre 
En  art  de  quelque  façon  : 
Car  ainsi  l'enseigne  Cathon  :  [tain 

Inslrue  qui possint  inopem  deffendere  vi- 
Cum  tibi  sint  nati  nec  opes  tune  artibus 
Cathon  dit  :  Se  tu  as  enfans  [illo 

Qui  soyent  povres  et  non  puissans  , 
Telement  que  ne  puissent  vivre 
De  ce  que  ta  rente  leur  livre, 
Aprens-leur  mestier  ou  clergie 
Dont  ils  puissent  gaigner  leur  vie. 


10  Moralité  des  Enfans 

On  ne  les  peult  mieux  hériter 
De  meilleur  œuvre  pour  s'ayder, 
Car  il  n'est  trésor  ne  finance 
Qui  vaille  tant  que  faict  science. 
Car  on  peult  perdre  par  fortune 
L'héritage  et  la  pecune  ; 
Mais  on  ne  pert  p^int  sapience 
Qu'on  a  aprins  en  son  enfance; 
Au  bcsoing,  jamais  ne  les  laisse  ; 
Exemple  en  avons  en  Boece  : 
Quant  Fortune  ses  biens  (luy)  osta , 
Philosophie  le  conforta. 
Je  t'en  dis  mon  opinion. 
Baille-les  à  Instruction 
Qui  loyaulment  les  instruyra. 

MiGNOTTE. 
Parsainct  Nicolas,  non  fera, 
Je  les  en  garderay,  beau  sire. 
Voulez-vous  mes  enfans  destruyre, 
Que  j'ay  nourris  si  tendrement  ':' 

11  en  yra  bien  aultrement, 
Sachez,  car  je  n'en  feray  rien. 

Bon  Advis. 
Dame ,  vous  ne  dictes  pas  bien  ; 
Je  n'entens  pas  qu'on  les  destruyse. 
Mais  je  vous  dy  qu'on  les  instruyse 
En  science  et  bonnes  meurs, 
Dont  ilz  pourront  estre  meilleurs, 
Et  par  les  instruire  vivront 
Et  au  besoing  vous  ayderont 
En  la  fin  quant  vous  serez  vieulx. 

MiGNOTTE. 

Or  avant  doncques,  je  le  veulx, 


DE  Maintenant, 

Soyent  menez  à  Instruction  , 

Pour  cette  seule  intention  ; 

Maiz  j'ay  peur  que  ils  soyent  battuz. 

Maintenant. 

Je  n'y  donne  pas  deux  festus 
S'on  les  chastie  pour  leur  prouffit. 
Puis  que  Bon  Advis  si  Ta  dit. 
Il  fauît  que  tout  droit  y  allons 
Et  que  Instruction  prions 
De  leur  aprendre  ung  mestier, 
De  quoy  ilz  se  puissent  aider , 
Puis  qu'il  est  ainsi  ordonné. 

Le  F 0 l ,  en  chantant. 

Il  est  de  bonne  heure  né 

Qui  tient  s'amye  en  ung  pré, 

Dessus  la  belle  herbe  jolye. 

Marotte  fist  trop  grant  follye 

Du  sens  qu''el[le]  print  à  l'escolle  ; 

El  en  est  la  moytié  plus  folle 

Du  clergie  qu'el  a  en  la  teste  ; 

Jamais  elle  ne  sera  grand  beste  ; 

Par  sainct  Mor,  ce  n'est  qu'une  vesse. 

Par  trop  souvent  me  faict  ouyr  messe, 

Pai"  sainct  Jehan,  elle  me  gouverne, 

Puis  me  maine  en  la  taverne 

Et ,  par  le  breton  bretonnant , 

Après  boire ,  non  aultrement  ; 

C'est  la  coustume  de  la  ville. 

MiGNOTTE. 

Chascun  de  vous  tost  si  s'abille 

Ainsi  comme  il  appartient  : 

Car,  mes  enfans,  il  vous  convient 


12       Morali'té  des  Enfans 

Estre  menez  chez  Instruction, 
A  celle  fin  que  nous  soyon 
Trestous  joyeulx  de  vostre  faict. 
Venez  et  allons  de  bon  hayt 
A  Instruction,  que  je  voy. 

Pause. 

Monseigneur,  entendez  à  moy , 
Se  vous  voulez  gaigner  argent. 

Instruction. 

Ouy  certes  ,  diligentement  ; 
Je  ne  demande  que  monnoye. 

MiGNOTTE. 

Mon  mary  vers  vous  m[e]  envoyé 
Avec  mes  enfans  que  voicy. 
Luy  et  moy  nous  donnons  soucy 
Comment  ilz  aprendront  science 
Et  mestier  par  expérience , 
Dont  nous  sommes  tous  conseillez , 
El,  par  ma  foy,  si  vous  voulez 
Leur  monstrer  mestier  ou  gramoire, 
Nous  vous  donrons  si  bon  salaii'c 
Que  debvrez  estre  bien  contens. 
Nous  n'avons  pas  rentes  si  grans 
Dont  après  nous  ilz  puissent  vivre  ; 
Aprenés-lcur  trestout  ce  livre 
Que  vous  tenez  dans  vostre  main. 

Instruction. 

Je  crois  qu'il  n'est  pas  corps  humain 
Qui  le  pust  sçavoir  ne  apprendre, 
(Car),  certes,  trop  fort  est  à  comprendre  , 
Car  il  contient  tous  les  mestiers. 
Je  leur  apreudray  voulcntiers 


DE  Mauntenant.  i3 

Partie  de  ce  que  je  sçay, 
S'ilz  veullent  sçavoir  l'a,  b,  c, 
Ou  le  psaultier  ou  le  Donnct, 
Les  enseignements  Cathonnet, 
Les  acteurs  Boece  et  Thobie, 
Logique  et  poeterie , 
Le  di-oit  civil  ou  canonicque, 
Ou  aultre  mestier  mécanicque  , 
Comme  masson  ou  charpentier , 
Couvreur ,  ou  boursier ,  ou  gantier , 
Orfèvre  ,  tondeur ,  tavernier , 
Ou  boulengier ,  ou  savetier  , 
Qui  au  commun  a  bon  mestier , 
Et  d'aultre  part  comme  musique , 
Géométrie,  rhétorique, 
Se  mestier  est,  théologie. 
Médecine ,  astrologie , 
Qui  en  vouldra  il  choisira  ; 
Prennent  celluy  qui  leur  plaira  ; 
Je  leur  apprendray  loyaument. 

MiGNOTTE. 

S'ilz  peuvent  sçavoir  clerement 
Toutes  sciences  et  mesliers , 
Je  vous  payasse  voulentiers 
De  vostre  peine  bon  salaire. 

Instruction. 
Las  ,  comment  se  pourroil-il  faire 
Comme  tant  estudier  peussent 
Que  tous  les  mestiers  sceussent 
Tous  les  di'oictz  et  toutes  sciences? 
Nous  voyons  par  expériences 
Cil  qu'en  plusieurs  mestiers  s'affiche 
A  grant  peine  n'est-il  riche.  • 


i4       Moralité  des  Enfans 

Qui  a  pluribus  intentus 
Major  est  a  singida  sensus. 
Ce  proverbe  si  est  commun  : 
Se  chascun  en  sçavoit  bien  ung , 
Il  luy  debvroit  assez  suffire. 
Quel  mestier  voulez  vous  eslire  ? 
Dictes  le  moy  pour  abréger, 

MïGNOTTE. 

Nous  ne  voulons  que  plus  legier 
Mestier,  qui  ne  coustera  guiere, 
S'ilz  povyent  vivre  sans  rien  faire, 
Je  Taymeroys  encores  mieulx. 

Instruction. 
Assez  en  trouve  l'en  d'itieulx 
Qui  veullent  vivre  sans  rien  faire 
Et  la  science  contrefaire. 
Qui  est  escript  en  Genesis , 
Qui  dit  qu'à  la  sueur  du  vis 
Chascun  si  gagnera  son  pain. 
Telz  gens  debvroient  mourir  de  fain  ; 
L'escripture  ainsi  le  met  ; 
Qui  non  lahorat  non  manducet. 
Mourir  de  fain  doibt  endurer 
Qui  pour  vivre  ne  vcult  ouvrer  ; 
L'escripture  si  le  devise. 

MiGNOTTE. 

Faicles  en  ung  prélat  d'église, 
L'aultre  juge  ou  advocat, 
Dont  puissons  avoir  grand  estât, 
Grant  honneur  et  grans  richesses. 

In  struction. 
Telz  seigneuries  et  haultesses 


DE  Maintenant.  i5 

Ou  n'a  pas  si  legiereinent. 
Il  convient  et  premièrement 
En  mainte  guyse  travailler, 
Guères  dormir  ne  sommeiller, 
Coucher  tard  et  lever  matin, 
Et  savoir  bien  parler  latin  , 
Avoir  industrie  et  science , 
Et  qui  n'a  bonne  conscience 
Apres  ensuyt  le  damnement. 

MiGNOTTE. 

Nous  voulissons  tant  seuUement 
Que  ilz  apprissent  bien  à  lire 
Et  dedans  tous  livres  escripre 
Et  à  parler  grec  et  latin, 
Et  tout  dedans  lundy  matin , 
Et  vous  en  aurez  bon  salaire. 

Instruction. 

M'amye,  il  ne  se  peult  faire 
Qu'ilz  fussent  en  si  peu  de  temps  ; 
A  grant  peine  dedans  dix  ans 
En  comprendront  ung  bien  à  point. 

MiGNOTTE. 

Quoy  qu'il  soit ,  nous  ne  voulons  point 
Qu'ils  soyent  batus,  car  ils  sont  tendres. 

Instruction. 

J'en  ay  bien  veu  battre  de  meindres; 
L'on  doibt  jeunes  gens  chastier. 
Mais,  dictes-moy  de  quel  mestier 
Si  fut  leur  père  en  son  temps. 
Dont  a  nourris  ses  beaulx.  enfans 
Et  jusques  cy  gaigné  sa  vie. 


i6       Moralité  des  Enfans 

MiGNOTTE. 

Puis  que  voulez  que  je  le  die  , 
Il  s'est  vescu  de  boulanger. 

Instruction. 
C'est  ung  bon  mestier  pour  gaigner 
Et  décent  à  vie  humaine  ; 
La  science  n'est  pas  villaine. 
Vos  enfans  y  povez  bien  mettre. 
Ils  apprendront  bien  ceste  lettre 
Ou  aultre  mestier  pour  bien  vivre  ; 
Bon  faict  ses  parens  ensuyvre  ; 
Besoing  n'est  point  d'aultre  escolle, 
Puis  que  vous  en  estes  si  folle  ; 
Certes,  m'amye,  vous  les  gastez 
De  leur  bailler  ainsi  pastez  ; 
C'est  une  maulvaise  viande, 
Nonobstant  qu'elle  soit  friande. 
Vous  ne  voulez  qu'ilz  soient  battus. 
Aussi  ne  sont-ilz  pas  vestus 
En  manière  d'estudians; 
Hz  semblent  mieulx  à  deux  frians  ; 
Leur  habit  n'est  pas  convenant. 

MiGNOTTE. 

C'est  la  façon  de  maintenant  ; 
L'on  vest  ainsi  les  escolliers. 

Instruction. 
De  quoy  servent  tant  de  pilliers 
A  leurs  robes  à  si  grans  manches , 
Tant  jours  ouvriers  que  dimenches  , 
Ces  grans  bonnetz  et  ces  chapeaulx  ? 

MiGNOTTE. 

Ils  en  sont  jolys  et  plus  beaulx  , 


DE  Maintenant. 

Et  si  en  sont  plus  chauldement. 

Instruction, 

Vous  l'entendez  bien  meschamment  ; 
Ce  n'est  point  l'habit  qu'il  leur  fault. 
Ung  jeune  enfant  est  trop  plus  chault 
Que  n'est  une  vieille  personne, 
Et  pour  cela  sagesse  est  bonne 
Qu'il  ne  les  fault  pas  trop  couvrir, 
Car  on  les  feroit  devenir 
Frilleux  et  melencolieux, 
Aulcuns  dicnt  qu'il  vauldroit  mieulx 
Qu'ilz  allassent  nues  les  testes. 
Mais  sottes  gens  comme  vous  estes 
Les  gastent  par  telle  mignotise. 

MiGNOTTE. 

Et  que  voulez-vous  !  c'est  la  guyse 
Des  bons  enfans  de  Maintenant. 

Instruction. 

Le  nom  est  assez  consentant, 
Et  le  point  avecques  la  note. 
Mais  puisque  Maintenant  et  Mignotte 
Habillent  ainsi  leurs  enfans, 
Hz  sont  vestuz  comme  gallans 
Quand  ilz  les  mettent  à  l'escolle. 
M'amye,  vous  estes  trop  folle 
Et  les  perdez  maulvaisement  : 
Car  on  voit  advenir  souvent 
Qu'enfans  tenus  chers  en  jeunesse 
Ne  viennent  pas  à  grant  prouesse, 
Etceulx  qui  prennent  vaine  gloire 
A  la  fin  sçaui'ontle  contraire; 
Car  ilz  auront  la  froide  joye. 


i8       Moralité  des  Enfaiss 

C'est  raison  que  Dieu  y  pourvoye , 
Pour  ce  qu'ilz  ont  toute  leur  cure 
En  aultre  que  au  Creatour. 

MiGNOTTE. 

Gouvernez-les  à  vostre  tour  ; 
Je  n'en  sçauroys  plus  arguer. 

Instruction. 
Mais,  cnfans,  il  vous  fault  muer 
Ceste mignotise  de  vivre, 
Se  voulez  ma  doctrine  suyvre  ; 
Mais  premier  descouvrez  vos  testes 
Affin  que  soyez  plus  honnestes 
Selon  les  escolliers  nouveaulx  , 
Et  laissez  tous  ces  grands  chapeaux , 
Et  prenez  aultres  vesteraens. 

Adonc  la  femme  s'en  retourne  et  s'en  va  i  son  mary. 

Maintenant. 

Mignotte ,  dictes-moy  comment 
Sont  doctrinez  noz  deux  enfans. 

Mignotte. 
Hz  seront  très  bien ,  je  m'en  vants, 
Au  moins  se  dit  Instruction 
Qui  en  a  prins  commission 
De  les  faire  deux  grans  seigneurs. 

Instruction. 
Ha ,  dea ,  vous  n'estes  pas  taigneux , 
Vous  avez  assez  belles  testes. 
Se  voz  habits  fussent  honnestes 
Et  eussiez  bonne  voulenté, 
Je  vous  aprinse  à  planté 
De  science  et  de  doctrine  ; 
Et  n'y  a  pièce  en  vostre  ligne 


DE  Maintenant.  19 

Qui  de  vous  ne  fust  honnoray. 

Si  avez  beaucoup  demouray, 

Mais  peult  estre  n'en  povez  mais; 

Il  vous  vault  mieulx  tart  que  jamais. 

N'attendez  pas  que  soyez  vieulx; 

Seroit  follye  ,  se  m'aist  dieux, 

Au  propos  de  Catlion  le  saige 

Ce  qui  s'ensuyt  en  brief  langaige  : 

Multorum  cum  facta  senes  et  dicta  recenses 

Fac  tibi succiirrant jiwenisque  feceris  ipse. 

Quant  tu  seras  en  ta  vieillesse 

Et  racompteras  ta  prouesse 

Et  les  beaulx  faicts  de  plusieurs  gens , 

Fais  dès  maintenant  que  les  tiens 

Te  puissent  alors  secourir, 

Et  de  ce  te  puisses  servir 

Que  aprins  auras  en  ton  temps. 

Pour  ce  je  vous  dis,  mes  enfans, 

Fauldra  que  soyez  chastiez  ; 

Se  bons  escoliers  vouliez 

Estre,  venez  à  Discipline 

Humblement,  la  teste  encline, 

Se  voulez  avoir  loz  et  pris. 

Fin  ET,  premier  enfant  de  Maintenant. 

Sire ,  nous  n'avons  point  appris 

D'estre  en  tel  subjection. 

Nous  n'avons  point  intention 

D'estre  long-temps  à  vos  escolles. 

De  quoy  servent  telles  paroles? 

Nous  ne  voulons  point  estre  clercs. 

M  AL  D  U ICT,  second  enfant  de  Maintenant. 

Vous  nous  parlez  à  motz  couverts; 

Ce  n'est  pas  ce  que  demando"'- 


30       Moralité  des  E>fa>s 

A  Dieu,  Sire,  vous  commaudons ; 
NoiL>  eu  sçavoas  trop  la  movtie. 

1>STRUCT10S. 

Mes  enfam,  j'ay  de  voas  pitié  : 
Lue  foys  vous  repentirez  , 
LTieure  et  le  joiu:  mauldirez 
Qu'à  moy  ne  vuuJistes  entendre , 
Science  ne  meslier  apprendre. 
Je  le  vous  dy ,  et  m'en  descbarge. 

FlKET. 

Il  noas  fauJt  voiler  au  plus  large, 
\ous  nous  tenez  trop  fort  en  serre. 
Viens  tost,  allousP-noas]  eu  grant  erre 
Il  est  assez  temps  et  saysou  ; 
Car  nous  avoas  sens  et  ravson 
De  nous  gouverner  aultrement. 
Je  ne  vueil  plus  de  chastiment  ; 
C'est  à  ses  petits  jouvenceaulx. 

Malduict. 

J'aymeroys  aiieulv  garder  veaulx. 
Par  le  sacrement  de  la  messe , 
Je  ne  feray  plus  cy  de  presse , 
Ne  serviray  père  ne  mère. 
Qu'est-il  de  faire  ? 

F  1:5  ET. 

Par  saiact  père , 
Je  sçay  bien ,  se  tu  me  veuL\  croire 
Une  chose  moolt  bien  notoire  , 
Comme  noiis  nous  en  chevirons  : 
Devant  mon  père  nous  yroos 
Et  compterons  tout  uostre  cas. 


DE  Maintenant.  21 

M  A  LD  Lie  T. 

Or  allons,  et  ne  faillons  pas; 
J'en  ay  graut  désir  et  couraige. 

Le  Fol. 

Mieulx  vault  cstre  aux  champs  qu'en  caige. 

Instruction  les  eust  battus. 

Rien  eussent  esté  malostrus 

D'estre  suhjectz  à  celjon  homme. 

Certes,  je  m'esmerveille  comme 

Marotte  a  si  bonne  teste; 

Il  n'y  a  si  petite  beste 

Qu'elle  ne  saiche  par  nature, 

Et  sentiroit  une  friture 

D'icy  jusques  aux  Augustins  , 

Ktje  suis  de  ses  galopins; 

J'ay  aprins  jusques  à  tout  oublie. 

Excepté  l'art  de  leschcrie 

El  de  prendre  mon  advantaige. 

FiNET. 
Père,  Dieu  vous  gard. 

Maintenant. 

Que  es  saige  ! 
Que  viens-tu  querre,  mon  enfant? 
Mais,  or  me  dy,  où  as-tu  tant 
Apprins  de  biens  comme  tu  monstres? 
Deusses-tu  pas ,  quant  tu  m'encontres, 
Mettre  la  main  au  chapperon  ? 

F  IN  ET. 

Par  mon  serment,  mon  père,  non  ; 
C'est  aux  dames  et  aux  seigneurs, 
Et  nous  sommes  enfans  mineurs 


22       Moralité  des  Enfans 
Qui  guères  ne  sçavons  de  bien. 
Maintenant. 

Ha,  dea,  vrayment  je  le  croybien; 
Cy  n'y  a  point  de  discrétion. 
Esse  tout  quant  que  Instruction 
Vous  a  aprins  le  temps  passé  ? 

Malduict. 
J'en  suis  desja  trestout  lassé; 
Il  ne  nous  faict  que  rabrouer; 
Nous  ne  voulons  plus  demeurer 
N'avecques  luy ,  n'avecques  vous  ; 
Pardonnez-nous,  quant  est  à  nous  ; 
Nous  ne  vous  seiTirons  jamais. 

Maintenant. 

Me  servirez-vous  de  telz  metz , 
Quant  je  vous  ay,  soir  et  matin, 
Toujours  mis  la  pain  en  la  main , 
Vestuz  ,  nourris  si  chèrement  ? 

FiNET. 

Nous  sommes  deslionnestement , 
Mon  père,  en  cestuy  estât. 
Et  pour  tant,  sans  plus  dedesbat, 
Querez-nous  au  moins  vestemeut, 
Et  laissons  ses  enseignemens  ; 
Nous  sommes  la  moytié  trop  saiges. 

Maintenant. 

Vous  ne  voulez  que  faulx  usaiges  ; 
Je  Taperçoy  bien  maintenant. 
N'avez-vous  pas  habillement 
Pour  vostre  estât  et  le  mien  ? 
Je  ne  voy  si  homme  de  bien 


DE  Maintenant.  23 

Qui  n'en  deust  estre  bien  content. 
Malduict. 

Il  n'est  ne  bel  ne  compétent  ; 
Habillez-nous,  car  c'est  rayson, 
Com  enfans  de  bonne  mayson. 
Ung  chascuu  yroit  murmurant , 
Se  les  enfants  de  Maintenant 
Et  de  Mignotte  descendus 
N'estoyent  jolys  et  bien  vestus, 
A  Testât  qu'il  nous  fault  mener. 
Rien  n'en  fault  nous  en  sermonner  , 
Car  certes  nous  [n']en  avons  cure. 

FiNET. 

De  tel  habit  ce  n'est  qu'ordure  ; 
Cai'  aux  enfans  de  Maintenant 
Il  convient  faire  le  galant 
Qui  veult  parvenir  à  grant  bien. 

Malduict. 

Par  Nostre  Dame ,  je  sçay  bien 
Se  vous  ne  pensez  aultrement 
De  nous  quérir  habillement 
De  propre  façon  et  nouvelle , 
Vueille  dyable  ou  Kyrielle, 
J'en  aurai,  certes,  dont  il  vienne  ; 
Car  c'est  la  coustume  ancienne, 
Jamais  ne  me  vient  à  plaisii-. 

Maintenant. 

Au  monde  on  ne  peult  choisir 
Enfans  plus  pervers  et  iniques. 

FiNET. 

Sainct  sang  bien ,  quelz  mirelificques  ! 


24       Moralité  des  Enfans 

Mais  que  [nous]  valent  tant  de  mines  ? 
Voulez-vous  que  mangeons  racines 
Et  que  vivons  ainsi  qu'hermiles. 

Maintenant. 

Vous  jouez  à  double  et  quittes. 

Vray  dieu,  qu'avez-vous  en  pensées? 

M  ALDUIGT. 

Il  nous  fault  robes  coulourées , 
Pourpoinctz  faictz  parmy  le  corps, 
Chauses  tenans  par  bons  accors. 
Et  puis  chappeaulx  de  aignelin. 

Maintenant. 

Voii'e,  mais  quelle  sera  la  fin  ? 
Rentes  n'avons  pas  pour  ce  faire. 
Certes,  se  vous  vouloys  complaire. 
Je  deviendroys  le  plus  povre  homme 
Qui  soit  d'icy  jusques  à  Romme. 
Je  vous  pry  que  vous  [vous]  taysez. 

FiNET 

Mon  père,  or  tostvous  appaisez. 
Querez-nous  ce  que  demandons, 
Ou  je  croy  que  nous  [nous]  mettrons 
A  l'aventure,  pert  ou  gaigne, 
D'aller  à  Gand  ou  en  Espagne , 
Dont  vous  ne  serez  ja  haytté. 

Malduict. 
Père,  plus  n'en  soit  caquette, 
Je  vous  pry  ,  pour  le  plus  lionncste. 

Maintenant. 

Or  ça ,  donc ,  à  voslre  requeste 
Et  tfffin  que  pis  ne  faciès, 


DE  Maintenant.  25 

Je  ne  finiray,  ce  sachez, 
Jusques  à  ce  que  serez  en  point. 
Tenez  cy  chascun  un  g  pourpoint 
Et  mettez  jus  ceste  despouille. 

FiNET. 

J'ay  le  corps  mieulx  faict  qu'ung  andouille. 

Que  dis-tu  ?  suis-je  bien  en  point  ? 

Et ,  par  mon  ame  ,  je  suis  joint 

Par  le  corps  com  une  pucelle , 

Et  trestout  le  corps  me  sautelle 

D'estre  ainsi  court  habillé. 

Ma  LD  Lie  T. 

Je  suis  tout  gay  et  esveillé  ; 
Venez  dancer  avec  moy  ,  jfrère. 

FiNET. 

Il  n  est  pas  temps  ;  or  ça,  mon  père, 
Avons-nous  robes  et  chapperons  ? 

Maintenant. 
Ouy,  dea. 

Malduict. 

Doncques  nous  dancerons 
Souvent  à  la  nouvelle  guyse. 
C'est  tout  proprement  la  devise 
Que  portent  ces  gentilz  galoys. 

Finet. 

Playder  [il]  nous  fault  pour  la  croix , 
Caries  enfans  de  Maintenant 
Ne  se  pourroyent  passer  d'argent. 
Entens-tu  bien  que  je  vueil  dire? 
Ceste  glose  ne  nous  peult  nuire 
Pour  bien  aller  à  l'avantaige. 


26   Moralité  des  Enfans 

Malduict. 

Je  l'entens  si  bien  que  c'est  raige; 
En  parlés  ainsi  com  le  saige. 
Faictes  à  chascun  son  partage, 
Pèie,  nous  en  voulons  aller. 

Maintenant,  en  leur  baillant  de 
l'argent. 
Tenez-cy.  Certes,  je  vous  jure 
Que  me  mettrez  en  povreté. 
Et  demeure  fort  endetté 
Pour  soustenir  tout  vostre  faict. 

FiNET. 

Nous  ne  vous  mènerons  plus  de  plaict.' 
A  Dieu  soyez. 

Maintenant. 
Adieu. 
Malduict. 

Adieu. 

FiNET. 

De  quel  mestier  ne  de  quel  jeu  , 
Dy-moy,  nous  pourrons-nous  chevir? 
On  ne  prendroit  point  pour  servir 
Telz  escuiers  comme  nous  sommes. 

Malduict. 

Nous  sommes  ja  presque  tous  hommes, 
Dyable  nous  feroit  bien  servir. 
J'aymeroys  trop  mieulx  à  mourir. 
Par  mon  serment,  que  prendre  peine  ; 
J'ay  de  l'argent  pour  la  sepmaine, 
Voyre  plus  que  n'en  despendrons 
De  cest  an.  Mais,  se  nous  trouvons 


DE  Maintenant.  37 

Quelque  seigneur  de  grand  renom, 
Ou  ung  conte,  ou  ung  baron. 
Où  eussion  quelque  advantaige , 
Je  croy  que  ferions  que  saige 
De  nous  tenir  en  son  service. 

Le  Fol. 

Ils  font  comment  fait  l'escrevice, 
Qui  chemine  à  reculons. 
Je  trouvay  lundi  deux  hérons 
Qui  vindrcnt  pour  me  assaillir  ; 
Marotte  me  vint  secourir; 
Bien  si  porta  et  vaillamment. 
Mais  les  enfans  de  Maintenant, 
"  Faictis  et  choisis  à  la  main  , 
Sont  en  ce  pays,  j'en  suis  certain. 
L'eslite  y  est  et  le  chois. 
S'ilz  veulent  servir,  ouy  dea  troys , 
Marotte  les  met  à  l'office. 

Fine  T. 

Je  suis  faictis  et  bien  propice 
Pour  estre  rais  en  lieu  de  bien. 
Or  entens  à  moy,  vien  ça,  vien. 
Je  voy  là  une  grant  merveille. 

Malduict. 
Allons  près,  je  le  te  conseille  ; 
Me  seinble  d'une  sage  femme. 

Finet. 
J'ay  trop  grant  peur  qu'el  me  difTame, 
Se  je  m'aproche  de  trop  près. 

Malduict,  en  frappant  son  frère. 
Je  suis  content  d'aller  auprès. 


28       Moralité  des  En  fans 

FiNET. 

Dieu  te  met  en  malle  sepmaine, 
En  mal  an  et  en  malle  estraine , 
Comme  rudement  tu  me  boutes. 

Malduict. 
Mais  toy,  tu  me  boutles  de  couttes 
Si  très  fort  que  c'est  grant  merveille. 

FlNET. 

Certes,  vecy  que  je  conseille  ; 
Demandons  icy  qui  el  est. 

Malduict. 
C'est  ti'ès  bien  dit.  Puisqu'il  vousplaist, 
Dame,  dictes-nous  vostre  nom. 

Discipline. 
Discipline  m'appelle-on, 
Je  suis  au  siège  de  justice. 

Fi  NET. 

Voulentiers  vous  ferons  service 
Se  il  est  chose  qui  vous  playse, 
Mais  que  vous  nous  tenez  bien  ayse, 
Et  aussi  de  nous  commander. 

Discipline. 

Je  ne  vous  vueil  huy  demander , 
Mes  amys,  mal  ne  villennie. 
Mais  enfin  que  brief  je  vous  dye, 
Qui  me  veult  servir  bonnement 
Doibt  tenir  mon  enseignement 
Et  m'avoir  aussi  cher  que  i'œil. 

Malduict. 
Dame,  cela  trop  bien  je  vueil. 


DE  Maintenant.  29 

Mais  dictes  nous  premièrement 
De  quoy  vous  sert  cet  instrument 
Que  vous  tenez  en  vostre  main. 

Discipline. 

Il  me  sert  ;  car  tout  homs  humain 

Qui  veult  venir  à  mon  escolle, 

Quant  de  mes  ditz  ne  se  recoUe , 

Je  les  metzà  correction 

Par  bonne  castigation , 

Dont  puis  après  peult  mieux  valoir. 

Et  pourtant  vous  devez  sçavoir 

Que  Discipline,  à  entendre, 

Et  seulement  pour  vous  apprendi'c 

Réception  de  congnoissance, 

Et,  affin  que  ayez  espérance, 

En  avez  diffinition , 

Disciplina  est  receptio 

Castigationis  in  disciplinam. 

Pour  ce  ,  telle  réception , 

Retenez  et  n'oubliez  mye  ; 

Car  qui  bien  ayme  bien  chastie , 

Comme  souvent  vous  l'oyez  dire. 

FiNET. 

Par  sainct  Jehan ,  je  m'en  puis  rire  ; 
C'est  très  maulvais  esbatement. 
Quant  on  parle  de  batement , 
Par  ma  foy ,  ce  n'est  pas  ma  charge  ; 
Nous  vous  lairrons  cy  bien  au  large 
Se  ne  nous  montrés  aultre  chose. 

Malduict. 

Nous  faisons  cy  trop  longue  pose , 
Ce  n'est  point  bien  ce  qui  nous  fault; 


3o       Moralité  des  Eisfans 

De  ces  verges  il  ne  nous  chault  ; 
Bien  voulons  aultre  chose  querre. 
Comment?  se  fault-il  seoir  à  terre , 
Qui  veult  vostre  sçavoir  apprendre  ? 

Discipline. 

Ouy  dea ,  et  le  grand  et  le  mendre , 

Car  c'est  signe  d'humilité. 

Or  escoutez  l'auctorité 

Que  nous  avons  en  l'Evangille  ; 

A  chascun  croire  est  facille  : 

Qui  se  humiliât  exaltabitur^ 

Celui  qui  se  humiliera 

En  après  exaulsé  sera  ; 

C'est  bonne  retiibution. 

Et  puis  aultre  réception 

Fait  Boèce  ,  de  disciplina 

Qui  vous  monstre  trestout  cela  : 

Qui  non  novit  se  suhjici 

Non  nocct  se  magistri  (sic)  ; 

C'est  à  dire  souverainement  : 

Celluy  qui  n'a  premièrement 

Esté  subject ,  ne  se  doit  mestre 

Jamais  rcputer  ne  congnoistre. 

Vous  debvez  cest  enseignement 

Bien  retenir  entièrement; 

Vous  en  serez  trop  plus  sciens. 

FiNET. 

Nous  vous  mcrcions  de  voz  biens  ; 
Quant  à  moy,  je  suis  clerc  assez. 
Certes ,  nous  sommes  ja  lassez 
De  vous  cl  de  vostre  doctrine. 
Or  ça  ,  madame  pèlerine, 
Il  nous  convient  vuider  la  place. 


DE  Maintenant.  3i 

Malduict. 

Elle  faict  autelle  grimasse 
Comme  faisoit  Instruction. 
AJlons ,  que  plus  cy  ne  soyons  ; 
A  Dieu  soyez  et  nous  aussi. 

Discipline. 
Et  vous  en  allez-vous  ainsi 
Sans  apprendre  à  mon  escolle? 
Vous  avez  la  pensée  folle 
Et  estes  très  mal  conseillez. 
Se  ne  voulez  estre  reiglez, 
Et  corrigez  tant  qu'estes  jeunes. 
Il  vous  viendra  tant  de  fortunes 
Que  ne  les  pourrez  soustenir, 
Parce  que  ne  voulez  souffrir 
Qu'on  vous  tienne  en  bonne  doctrine. 
Se  n'avez  voulenté  encline 
Maintenant  de  vous  adviser, 
Jamais  ne  serez  à  priser; 
C'est  commun  à  toute  gent. 

FiNET. 

Certes ,  il  ne  nous  fault  qu'argent , 
Et,  si  par  voz  enseignemens, 
Voz  raysons  et  voz  argumentz 
Vous  nous  povyez  enrichir, 
Nous  serions  prest  à  vous  servir 
Très  voulentiers  par  chascun  jour. 

Discipline. 

Vous  apprendrez  bien  sans  séjour. 
Point  ne  povez  avoir  puissance 
Bonnement,  mais  avoir  prudence, 
Ainsi  comme  dit  Aristote , 


32       Moralité  des  Enfans 

Qui  en  paroUes  nous  dénote , 
En  Ethique  en  son  premier  livre, 
Lequel  vous  debvez  bien  ensuyvre 
Et  apprendre  et  retenir. 

FiNET. 

Icy  ne  nous  fault  plus  tenir, 
Car  je  n'entens  point  ce  latin. 
Vous  estes  levée  trop  matin 
Pour  prescher  la  loi  de  Moyse. 

Discipline. 
Je  ne  dy  que  par  courtoysie 
Tout  cecy,  sans  vous  parforcer  ; 
Pas  ne  vous  debvez  courroucer 
Se  de  vous  adviser  m'acquitte. 

Malduict. 
Truc,  avant  ;  ce  n'est  que  redicte 
De  toute  ceste  prescherie. 

FiNET. 

Allons,  viens-t'en,  je  la  regnie. 
Il  nous  fault  aller  trouver  mieulx . 

MaLDU  ICT. 

Très  bien,  de  par  Dieu  ,  je  le  veulx  ; 
Huy  ne  povous  trouver  pis. 

Le  fol. 
Le  jour  que  les  gg.  et  les  pies 
Combatoyent  en  l^ombardie , 
Marotte,  par  grant  gourmandie, 
Mengea  bien  quinze  gasteletz. 
Se  vous  voulez  estre  varletz, 
El(le)  vous  apprendra  grant  honneur  ; 
Elle  n'a  cure  de  labeur; 


DE  Maintenant.  33 

Elle  vit ,  sans  plus ,  de  sa  rente 
Ou  de  son  pourchas  ,  que  ne  mente. 
Elle  est  vaillante  preude  femme , 
Oncques  n'eust  honte  ne  diffame , 
Se  n'est  du  curé  de  la  ville  ; 
Ung  temps  je  la  vis  belle  fille 
Appartenant  à  gens  de  bien. 
Elle  est  cousine  de  Jabien  ; 
N'est-elle  pas  de  bon  lignaige? 
Finet,  prens  la  en  mariage  ; 
Certes,  tu  pourras  faire  pis. 

Jabien. 
Où  vont  ces  compaignons  gentilz? 
Hz  sont  bien  sar  le  hault  verdus. 
Vous  estes  bien  enfans  perdus 
D'aller  ainsi  à  l'adventure. 
Qui  estes-vous? 

Finet. 

Et  je  vous  jure 
Que  sommes  enfans  de  Maintenant. 

Jabien. 
Que  je  parle  à  vous  plus  avant  : 
Voulez-vous  point  sçavoir  de  bien  ? 

Malduict. 
Comment  vous  appelle-on? 
Jabien. 

Jabien, 
Le  fils  de  Malle  Âdventure , 
Qui  long-temps  me  mist  en  nature 
D'estre  maistre  de  son  escolle. 
Je  vous  jure ,  par  sainct  Nicolle , 
Que  tout  par  tout  j'ay  escoUiers  , 
Dont  m'en  vient  beaucoup  de  deniers. 


34       Moralité  des  Enfans 

En  ce  royaulme  de  toutes  pars 
Y  a  tant  de  maulvais  paillars  ; 
J'en  fourniroye  bien,  pour  certain , 
Tant  seuUement  dedans  demain  , 
Une  douzaine  de  ma  bande , 
Lesquelz  je  vueil  que  Ton  me  pende 
Se  ne  les  faictz  maistres  passez 
A  jouer  à  cartes  et  detz, 
En  tous  les  ars  de  tromperie , 
De  finesse  et  mocquerie. 
Celluy  n'y  a  que  je  le  saiche 
Bien  jouer  quant  se  tient  en  place 
A  la  romfle  et  à  la  chance , 
Aux  cartes  et  au  jeu  public , 
Au  masgaret ,  aussi  au  glic , 
En  toutes  manières  de  jeux. 
Et  pourtant  cy,  entre  vous  deux. 
Mais  que  vous  soyez  diligens, 
Maistres  vous  fera[y]  suffisans , 
Se  vous  voulez  estudier 
Aussi  d'en  faire  ung  millier  ; 
Par  tous  les  lieux  où  vous  serez 
A  tous  vivans  vous  donnerez  ; 
Ung  coup  vous  mettra  au  dessus  ; 
Gardez  ce  point  que  je  concluz, 
Et  ne  croyez  père  ne  mère. 

FiNET. 

Nous  vous  tiendrons  pour  nostre  père 
S'il  vous  plaist  de  nous  bien  apprendre  , 
A  vous  sommes  tous  prestz  d'entendre 
Et  de  bien  suyvir  voz  escollcs. 

Jabien. 
N'en  faictes  ja  tant  de  paroUes  ; 


DE  Maintenant.  35 

Je  vous  monslreray  vouleutiers. 

Malduict. 

Nous  serons  trestous  escoliers 

S'il  plaist  à  Dieu  et  nostre  maistre. 

Jabien. 

Jamais  vous  ne  povez  mieulx  estre 

Que  vous  mettre  dessoubz  ma  main , 

Certes,  avant  qu'il  soit  demain, 

Je  vous  feray  tous  escoUiers 

En  finesse  et  tous  mestiers , 

Se  vous  me  voulez  très  bien  ouyr. 

Malduict. 

Vous  me  faictes  tout  resjouyr. 
Mais  or  me  dictes  ,  je  vous  prie  , 
Que  ferons-nous  de  ce  élargie  ? 
En  aurons-nous  or  et  argent? 

Jabien. 

Ouy  bien  certes ,  largement , 
Et  respondrez  à  tous  quarrez  , 
Et  vous  prometz  que  vous  n'aurez , 
Pour  voz  leçons  ne  vos  records , 
Ung  seul  coup  dessus  vostre  corps. 
Mon  escolle  n'est  pas  pour  batre, 
El  est  seuUement  pour  esbatre 
Et  pour  jouer  les  compaignons. 

FlNET. 

C'est  très  bien  ce  que  demandons  , 
Je  m'en  vois  donc  seoir  à  terre 
Mais  je  vous  vouldioys  bien  enquerre 
Se  vous  demandez  grand  argent. 


36       Moralité  des  Enfans 

Jabien. 

Je  ne  vous  demande  nient , 
Fors  que  me  vueillez  bien  entendre 
Et  mes  enseignemens  comprendre. 
Et ,  pour  premier  commencement , 
Vueiî  aux  enfans  de  Maintenant 
Monstrer  une  aultre  leçon. 
Pour  commencement  de  chanson  , 
En  toute  place  et  tout  lieu  , 
Vous  regnirez  le  corps  de  Dieu. 
Et  tenez  coinctes  vos  personnes , 
Et  entretenez  les  mignonnes. 
Soyez  aux  gens  présomptueux 
Et  vous  monstrez  bien  gracieux 
Aux  dames  pour  les  acquérir  ; 
Quant  ilz  ne  vouldi'ont  obeyr, 
Et  vous  y  voyez  vostre  bon , 
Prenez-les,  veulent-ilz  ou  non; 
Cecy  est  un  cas  d'observance. 
S'elles  se  mettent  en  deffense  , 
Pour  cela  point  ne  les  laissez , 
Car  après  bien  en  che virez. 
Chascune  uuyct  faictes  grant  bruit; 
A  ce  devez  prendie  (grant)  déduit  : 
Comme  servante  en  bon  point 
Vous  sçavez ,  bien  ne  tardez  point 
Que  elle  ne  soit  enlevée  ; 
C'est  chose  bien  recommandée  , 
Et  eu  fait  exprès  mention 
Le  livre  de  Perdition , 
Qui  est  si  notable  docteur  ; 
Croire  debvez  vostre  acteur. 
Faictes  toujours  contentz  et  noyscs 


DE  Maintenant.  3; 

Régnier  Dieu  dehvez,  et  sainctz, 
Pour  une  espingle  et  pour  moins  ; 
Et  qui  vous  vouldra  corriger 
Ne  vous  tenez  point  de  frapper  ; 
Et  qui  vouldra  à  vous  combatre 
Pour  ung  soufflet  rendez-en  quatre. 
Car,  se  voulez  venir  à  bien  , 
Point  ne  fault  estre  Jabien  ; 
Ainsi  nous  le  dit  ung  chapitre 
D'un  livre  dont  tel  est  le  tittre  : 
Hic  liber  perditioitis , 
Que  doibt  sçavoir  homo  omnis. 
Et  pour  ce ,  mes  beaulx  escoliers  , 
Soyez  fermes  et  bien  entiers 
De  me  porter  grant  révérence. 
Avoir  ne  debvez  pacience 
D'aimer  le  sexe  femenin. 
Fuyez  comme  triade  venin 
Toutes  gens  de  relligion. 
Esse  vostre  intention 
De  tenir  mon  enseignement? 

Malduict. 

Maistre  ,  j'ay  ja  l'entendement 
Ouvert  par  vostre  discipline. 

FiNET. 

Par  le  sanc  bien  ,  il  n'est  racine 
De  finesses  que  je  ne  saicbe. 

Malduict. 

Par  la  mort  bien ,  tu  n'en  as  tache 
Au  regard  de  ce  que  je  sçay . 

FiNET. 

Par  le  sanc  bieu,  je  te  du-ay, 


38       Moralité  des  Enfans 
Pratiquer  fault  iiostre  science. 

Malduict. 
C'est  bien  dict ,  le  sang  bien  ,  je  pense 
Que  tu  ne  sccz  rien  envers  moy. 

F  IN  ET. 

Ventre  bieu  ,  j'argue  à  toy. 
Voix-tu  de  ces  beaulx  dctz  pcluz  ? 

Malduict. 
Parlons  moins  et  en  faisons  plus. 
Gecte  là  ;  qu'as-tu  ? 

Finet. 

Deux  et  ars. 
Malduict. 

Certes  tu  mens  ;  c'est  embesars  , 
Et ,  voys-tu  ,  voicy  deux  et  quatre. 

Jabien. 

Vous  vous  sçavcz  très  bien  esbati'e , 
Vous  estes  clercs  jusques  amen. 
Passez  serez  à  l'examen 
Avant  que  vous  partez  d'icy. 

Finet. 
De  tous  clercs  du  monde  dy  fy  ; 
Je  respons  à  leurs  questions 

J  AB1EN. 

Or  ça,  faulses  pétitions 
Dessus  le  genre  fcmenin. 

Malduict. 

Par  le  coi-ps  bieu,  c'est  le  latin  ; 
Mettre  intro  et  non  foras. 


DE  Maintenant.  Zq 

Hodie,  semper,  hery,  cras, 
Olim,  tune,  nunc,  semper^  sero. 

FiNET. 

Mane,  modo,  diluculo. 
Or  me  respons  :  da  niimeri 
Ut  ter,  quater,  da  negandi 
Ut  non. 

Fontde  femenin  les  pratiques  ; 
Car  trestous  les  menus  articles 
Ne  peust  sans  le  masculin  : 
Car  luy  avec  le  femenin 
Conjointes  avecques  le  commun 
Qui  ne  se  doibt  entendre  qu'ung. 
Nonne  dicit  sacra  pagina  : 
Erunt  duo  in  carne  una. 
Ainsi  veult  estre  décliné. 

Jabien. 

C'est  très  haultement  latine  ; 
Vous  estes  assez  suffisans 
Et  eussiez  vous  esté  dix  ans 
Aux  grans  estudes  à  Paris. 

Finet. 

Quant  à  moy,  je  suis  bien  apris  ; 
Vous  me  povez  bien  passer  maistre. 

Malduict. 

Et  moy,  car  je  le  puis  bien  estre. 
J'ay  très  gi'ant  engin  et  memoyre  ; 
11  n'y  a  livre  ne  hystoire 
Que  n'aye  veu  de  malle  doctrine  ; 
Jamais  ne  vueil  de  discipline  ; 
Mais,  se  aulcun  me  disoit  injure, 
Je  regnye  bieu  à  l'adventure 


4o       Moralité  des  Enfans 
Que  pour  ung  mot  j'en  diray  cent 
Et  luy  bailleroy,  je  m'en  vent, 
Incontinent  sur  le  visaige. 

Jabien. 

C'est  dit  d'ung  escolier  bien  saige, 
Et  bien  parlé  notablement, 
Bien  résolu  en  argument  ; 
Maistre  vous  serez  à  ceste  heure. 

FiNET. 

Il  ne  fault  pas  que  je  demeure , 
Maistre,  car  j'en  sçay  bien  autant. 

Jabien. 
Or  ça  donc,  tirez-vous  avant. 
Puisqu'avez  tant  estudié, 
Vous  porterez  quotidie 
Chascun  au  costé  ces  deux  dagues  : 
Car  ce  sont  bien  notables  bagues 
Pour  congnoistre  les  bons  enfans 
Qui  portent  armes  et  bombans, 
Escolliers  de  malle  doctrine. 
Chascun  de  vous  est  assez  digne 
Que  maistres  soyez  appeliez. 
Gardez  que  prestz  tousjours  soyez 
De  praticquer  vostre  science 
Et  en  monstrez  l'expérience  ; 
Gardez  que  jamais  n'amendez. 
Ou  nom  de  cartes  ou  de  detz  , 
Soyez  maistres  ;  enfants  Jabien  , 
En  mal  prouffit  allez;  amen. 
Et  tousjours  me  portez  honneur. 

Malduict. 
Voire  comme  à  nostre  tuteur, 


DE  Maintenant.  4* 

Car  il  ne  fault  doubler  en  rien 
Que  ne  soye  enfans  Jabien, 
Com  les  enfans  de  Maintenant. 

Jabien. 

Escoutez,  enfans,  il  convient 
Que  demeurez  avec  ma  fille. 
C'est  la  plus  belle  de  la  ville 
Et  de  ce  monde,  je  vous  jure. 

FiNET. 

Je  ne  la  congnoys. 

Jabien. 

C'est  Luxure  ; 
Mais  je  ne  m^en  esbabis  pas. 

FiNET. 

Par  mon  serment,  c'est  nostre  cas  ; 
On  ne  peult  mieulx  au  monde  dire. 
Or  que  nous  la  voyions,  beau  sire, 
Menez  nous  y  incontinent. 
Vivre  nous  fault  joyeusement 
Tandis  que  ce  bon  temps  nous  dure. 

Malduict. 

Je  verroys  voulentiers  Luxure: 
Car  c'est  tout  ce  que  je  demande. 

Jabien. 

Se  voulez  estre  de  sa  bende. 
Vous  ne  povez  au  monde  mieulx  ; 
Car  il  n'est  rien  dessoubz  les  cieulx 
Que  je  congnoisse  plus  propice 
Aux  jeunes  gens  que  le  service 
De  Luxure  et  beau  regard. 


42       Moralité  des  Enfans 
m  alduict. 

Je  vous  jure  qu'il  est  bien  tard, 
Tant  ay  double  que  ne  la  voye  ; 
Jabien,  mettez-nous  en  la  voye 
Et  au  lieu  là  où  elle  demeure. 

Jabien. 
Très  voulentiers,  et  tout  en  l'heure 
La  feray  devers  vous  venir. 

FiNET. 

Avant  donc,  gardez  d'y  faillir. 

Jabien. 
Or  ça,  Luxure,  vien  avant, 
Car  les  enfans  de  Maintenant 
Veulent  avoir  ta  compaignie. 

Luxure. 

Veez  me  cy,  coincte  et  jolye. 
Gracieuse  et  godinette. 

Fin  et. 

Je  vous  prometz  que  bien  me  haitte 
Vostre  maintien,  ma  chère  dame  ; 
Je  ne  vy  meshuy,  sur  mon  ame. 
Rien  qui  me  fust  plus  aggreable. 

Jabien. 

Vrayement,  elle  est  dame  notable. 
Si  vous  convient  en  elle  deduyre. 
Jamais  nul  ne  vous  pourra  nuyre 
Tant  que  serez  avecques  elle. 

Luxure. 
Ma  condition  est  telle 
Que  ne  demande  que  soûlas , 


DE  Maintenant.  43 

Et  me  fault  mener  bras  à  bras 
Tout  ainsi  comme  mariée. 

Malduict. 

Prenez  que  soyez  Tespousée  ; 

Or  dançons  d'ung  accord  tous  quatre. 

Jabien. 
C'est  bien  dit,  il  nous  fault  esbatre 
Et  se  donner  tousjours  (du)  bon  temps. 
Avant,  qui  sont  les  mieulx  chantans  ? 
Qui  commencera  de  vous  troys  ? 

Luxure. 

Avant,  avant  ;  le  plus  courtoys 
Doibt  commencer  sa  chansonnette. 

Finet. 
Je  diray  donc,  puisqu'il  vous  haitte 

AdoDc  ilz  chantent  tous  ensemble  en  dançanl. 

Au  joly  bouquet  croist  la  violette. 

Finet. 
N'est-ce  pas  doulcement  chanté  ? 

Malduict. 
Certes,  tu  es  trop  fort  hasté  ; 
Tu  n'y  says  non  plus  q'ung  dodin, 
Estrille,  faucille,  bourdin 
Ou  la  mignonne  tricotie. 

Adonc  ilz  chantent  tous  ensemble  avecques  le  Fol . 

Le  Fol,  enchantant. 
Se  Robine  si  fust  au  boys, 
Je  l'en  eusse  tost  emmenée. 
Vray  est  qu'en  la  ville  aux  dames 
Il  n'y  demeure  que  deux  femmes 
Qui  foiurnissent  toute  la  ville. 


44       Moralité  des  Enfans 

Marotte  est  plus  subtille 

Et  de  plus  grande  entreprise  ; 

Elle  faict  bien  une  chemise 

A  mettre  deulx  culz  tous  ensemble, 

Il  n'y  a  point  qui  la  ressemble 

En  ceste  ville,  ne  au  pays. 

Se  voulez ,  sans  aulcun  devis, 

Elle  sera  maistresse. 

Saincte  sang  bien,  comment  tu  vesse  ; 

liOng  temps  a  la  vesse  couvée. 

Le  jour  que  Marotte  fut  née , 

Elle  eut  ung  grant  advantaige  : 

El  estoit  dès  lors  aussi  saige 

Que  sont  les  escoliers  Jabien  ; 

Je  luy  ay  aprins  tout  le  bien 

Dont  a  la  teste  affolée. 

Luxure. 

Vecy  une  belle  assemiblée, 
Doulce,  plaisante  et  amoureuse. 
Moy,  qui  suis  la  fille  d'Oyseuse, 
Debvez  avoir  et  cher  tenir, 
Quant  me  povez  entretenir 
Du  tout  à  vostre  voulenté  ; 
Mais  il  fault  argent  à  planté 
Pourmieulx  soustenir  mon  estât. 
Par  ma  foy,  tout  iroit  de  plat 
Qui  n'auroit  argent  et  cliquaille  ; 
Trestout  ne  vauldroit  une  maille  , 
Car  je  suis  de  telle  nature. 

FiNET. 

Ne  vous  chaille,  dame  Luxure  ; 
Nous  aurons  or  et  argent  assez. 


DE  Maintenant.  45 

Jabien. 

Hz  sont  pieça  maistres  passez 
Par  moy  en  tous  jeux  et  finesses 
Et  sont  en  fleurs  de  leurs  jeunesses; 
De  "VOUS  se  doivent  tenir  près. 

Luxure. 

Çà ,  il  nous  fault  jouer  aux  dez , 
Ou  à  quelque  autre  hasart  ; 
Car  c'est  ma  science  et  mon  art 
Dont  fault  que  soye  soustenue  ; 
Les  jeux  que  j'aime  soubz  la  nue, 
Ce  sont  les  jeux  d'oysiveté. 

FiNET. 

Il  n'est  nul  en  ceste  cité 
Que  je  craigne  ,  tant  soit  subtil , 
De  bien  jouer  à  mon  péril, 
Et  m'en  laisse  hardiment  faire. 

Malduict. 
Devisez  lequel  vous  fault  plaire , 
Le  glic  ou  le  franc  de  carreau. 

Jabien. 

Le  glic  est  ung  jeu  moult  très  beau 
Et  à  gallans  trop  plus  honneste. 

Luxure. 

Quant  à  moy,  je  suis  toute  preste. 
Ça ,  les  cartes ,  mon  beau  seigneur  ; 
La  pire  donne  au  meilleur, 
Quans  grans  blans  pour  une  foys  ; 
Pour  les  roynes  chascune  troys , 
Et  troys  grans  blans  pour  les  varletz. 
Quatre  grans  blans  y  joue ,  mais 


46       Moralité  des  Enfans 

Mettez-y,  qui  y  vouldra  prendre. 

FiNET. 

Doncques ,  dame,  g'y  vueil  entendre. 
Mettez  y  qui  y  vouldra  prendre. 

Luxure. 

Or  sus  doncques,  sans  plus  attendre. 
Tout  maintenant  je  vueil  bailler. 
Levez  ;  qui  estez  le  dernier  ? 
Qui  dit  ? 

Finet. 
Moy,  rien  pour  le  premier. 
Malduict. 
Ne  moy  aussi ,  par  sainct  Eloy. 

Luxure. 
J'ay  homme  donc[qucs],  par  ma  foy, 
Et  romile  tout  d'une  venue. 

Finet. 

Sang  Lieu  ,  la  couleur  si  me  mue  ; 
Quant  est  à  moy,  je  le  vous  quitte. 

M  al  DU  IC  T. 

Tant  qu'auray  vaillant  une  picquc , 
Sachez,  certes,  je  le  tiendray, 
Et  l'enuiray  ou  romfleray 
Quoy  qu'il  en  doibve  advenir. 

Le  Fol. 
Il  s'en  pourroit  bien  repentir, 
Mais  peult  estre  sera  trop  tard. 
Ainsi  que  le  chat  fist  du  lard. 
Quant  il  y  fust  trouve  pendu. 
On  luy  coupa  auprès  du  cul 


DE  Maintenant.  47 

La  queue,  vueil  que  le  sachez. 
Luxure. 

C'est  bien  dit ,  encores  mettez 
Deux  grans  blans,  de  l'aultre  le  fais. 

Malduict. 
Voyez  les  là,  si  me  tais. 
Combien  est-ce  que  en  avez? 

Luxure. 
Plus  de  cinquante. 

Malduict. 

Or  monstrez. 
Luxure. 
Voyez  en  là  dix  et  puis  troys, 
Malduict. 
Ha ,  maulgré  bien ,  à  ceste  foys 
J'en  avoyes  quarante  et  huyt. 

Le  Fol. 
Et  vecy  ung  très  beau  deduyt 
Et  les  scet  très  bien  jobiner 
Hz  n'auront  garde  de  voiler 
Avant  que  de  ses  mains  il  parte. 

F  IN  ET. 

Or  sus  avant ,  voyla  ma  carte  , 
Je  vous  pry,  laissez-la  passer. 

Malduict. 
Or  ça,  m'y  lairrez-vous  passer? 
Par  ma  foy ,  sire ,  je  les  fays. 

Finet. 

Ouy  vrayement . 


48       Moralité  des  En  fans 

Luxure. 

J'ai  leglic  desroys. 
Malduict. 
Tout  est  à  elle  sans  debatre. 

Luxure. 
Or  m'en  baillez  chascune  quatre 
Pour  le  beau  glic,  sans  les  honneurs , 
Et  se  vous  voulez ,  mes  seigneurs  , 
Tout  d'une  venue  bailler, 
Tout  de  reng  les  iray  coucher 
Affin  que  ayez  moins  de  peine. 

Malduict. 
C'est  raison  ;  mais  de  la  sepmaine 
N'y  sera  faict  gaing  ne  pertes. 
Je  vous  dy,  au  moins  à  ces  cartes, 
Velà  neuf  grans  blans  que  jedoy. 

Fin  ET. 

Veez  en  là  autant  pour  moy, 
Et  jouons  au  franc  de  carreau , 
Car  c'est  ung  jeu  qui  moult  est  beau , 
Et  nul  tromper  si  n'y  sçaura , 
Et  Jabien  des  coups  jugera. 
Vous  getterez  à  l'adventure. 

Luxure. 
Pour  combien? 

Finet. 

Pour  une  ceinture  ; 
A  qui  l'aura,  de  troys  escus. 

Luxure. 
Argent  contant ,  n'en  parlez  plus. 


DE  Maintenant.  49 

Mettez  au  jeu ,  c'est  le  plus  beau. 

Malduigt. 
Or  sus,  gette. 

FiNET. 

Mais  toy? 
Malduigt. 

Attendez 
Je  croy  que  je  Tauray,  Seigneur. 
Velà,  sus,  gettez  sans  débat. 
Je  regny  bieu,  c'est  bel  estât; 
Je  croy  que  je  l'auray  gaigué. 

FiNET. 

Va,  qu'en  malheur  soyes-tu  coigné 
Et  entré  en  malle  sepmaine. 

Luxure. 

Je  metz  deux  escus  à  l'estraine  ; 
Or  sus,  chascun  couche  d'autant. 

Malduigt. 
J'ay  encor  vingt  escus  vaillant; 
Avant,  compaings  ;  argent  me  fault. 

Finet. 
Plus  que  de  paiUe  ne  m'en  chault 
D'or  ne  d'argent;  or  jouons,  dame. 

Luxure. 
Vêla  partout ,  et ,  sur  mon  ame , 
Il  est  tout  franc,  la  gaigne  est  mienne. 
Il  ne  peult  que  bien  ne  me  vienne  ; 
De  meshuy  je  ne  crains  personne. 

Malduigt. 
Et,  pour  Dieu ,  homme  mot  ne  sonne , 

T.  III.  4 


5o       Moralité  des  Enfans 

Par  le  ventre  bien ,  je  vous  jure, 
Qui  ne  se  met  à  Tadvanture 
Jamais  nul  jour  ne  sera  riche. 

Jabien. 
Il  est  vray  ;  jamais  homme  chiche 
Et  qui  se  tient  tousjours  couart 
Ne  pourroit  avoir  ung  hazart  ; 
Tousjours  est  meschant  et  piteux. 

Luxure. 
Et  cuydez-vous  que  malheureux 
Osasl  ung  tel  jeu  entreprendre  ? 
Il  se  souffreroit  plustost  pendi'c; 
S'appartient  à  gentilz  galans. 
Or,  sus ,  or,  vous  faictes  vaillans , 
Vêla  vingt  escus  d'une  cousche. 

Finet. 

Je  n'en  fais  compte  d'une  mouschc  ; 
Vé  les  là,  certes,  tous  contans. 

Malduict. 
Et  n'y  seray-je  pas  à  temps, 
Maulgré  en  ayt  sainct  Ypolite. 

Finet. 

Vêla  gettay. 

Malduict. 
Je  vous  dépite. 
Luxure. 
Maistre,  si  vous  l'avez  perdu. 

Malduict. 
Je  soye  par  le  col  pendu 
Se  j'ay  plus  vaillant  une  maille. 


DE  Maintenant.  5i 

FiNET 

Or  entens  et  [si]  ne  te  chaille  ; 
J'ay  affaire  encore  mon  coup. 

M  ALDUICT. 

Haro  ,  j'ay  esté  icy  trop, 

Le  dyable  s'en  peult  resjouyr. 

FiNET, 

On  me  puisse  vif  enfouir 
Se  n'ay  perdu  ce  que  j'avoye  ; 
Je  n'ay  plus  argent  ne  monnoye; 
Je  suis  bien  de  malle  heure  né  ; 
Mauldict,  malheureux  fortuné , 
D'avoir  perdu  tout  mon  argent. 

Jabien. 
Ung  compaings  si  bel  et  si  gent , 
Comme  tu  es  ,  ne  se  doibt  plaindre. 
N'as-tu  pas  assez  de  quoy  rendre 
Trestout  l'argent  au  compagnon  ? 

Luxure. 

Robbe  prendi-ay  et  chapperon, 
Compaings,  pour  le  prix  qu'il  vault. 
Jamais  ilz  ne  vous  confondront. 
Vous  ne  faictes  que  commencer. 

Malduigt. 

Jamais  ne  me  vueil  advancer 

De  plus  jouer  jour  de  ma  vie. 

Je  voy  bien  que  j'ay  faict  folye , 

Dont  doibs  avoir  pugnition. 

Se  j'eusse  creu  Instruction , 

Je  ne  fusse  pas  en  ce  point. 

Trop  mallement  le  cueur  me  point  ; 


52       Moralité  des  Enfans 
Je  m'en  repens  et  mauldis  l'heure. 

Jabien. 
Enfans ,  laisserez-vous  Luxure 
Et  teste  belle  compaignie? 

Malduict. 
J'ay  deshonnoré  ma  lignée 
Pour  elle.  Que  dira  mon  père? 
Très  glorieuse  Vierge  mère , 
Adressez-moy  à  Discipline. 

Jabien. 
Et  veulx-tu  laisser  ma  doctrine  ? 
Que  fais-tu?  Es-tu  hors  du  sens? 

M  ALDUICT. 

Je  te  reny,  et  m'en  repens 

De  tous  lesmaulx  du  temps  passé  ; 

Car  j'ay  faulsement  trespasse 

De  Dieu  le  sainct  commandement. 

Se  Discipline  m'en  repreut , 

Je  seray  men  tenu  à  elle. 

FiNET. 

Jouons  au  jeu  de  la  merelle; 
Je  suis  las  du  franc  du  carreau. 

Jabien. 
C'est  bien  dit  ;  le  jeu  du  mereau 
Est  bien  commun;  si  est  la  chance. 

Luxure. 

C'est  l'ung  des  beaulx  jculx  de  France , 
A  quoy  il  me  plaist  mieulx  jouer. 

Fin  et. 

Avant  donc. 


DE  Maintenant.  53 

Luxure. 
Sus,  mon  escuyer, 
Mettez  en  jeu  ce  chapperon. 

FlNET. 

Picque,  picque  de  l'esperon. 
Or  sus ,  jouez  sans  plus  de  plait. 

Luxure. 
Nous  ne  faisons  nen  qui  ne  met , 
Car  c'est  du  jeu  le  premier  point. 

FiNET. 

Je  vueil  jouer  jusqu'au  pourpoint 
De  cy,  qui  va  pour  deux  escus. 

Luxure. 
Ce  chapperon. 

FiNET. 

Voyre  sans  plus , 
Ne  souffist-il  pas  ,  belle  dame? 

Luxure. 

Vêla  pour  le  dé  ;  par  mon  âme, 
J'ay  nuyct. 

FlNET. 

Par  sainct  Jehan ,  et  moy  neuf. 
Luxure. 
De  ce  ne  donne  pas  ung  œuf; 
Jouez;  vous  avez  cinq  et  quatre. 

FiNET. 

Tout  justement,  sans  plus  debatre, 
Qui  valent  autant  comme  neuf. 

Luxure. 
Et  de  sept. 


54       Moralité  des  Enfans 

FiNET. 

Vecy  pour  empreuf 
Le  chapperon  deulx  esciis  franc; 
Tousjours  en  jouant  on  apprent. 

Luxure. 

Croq ,  qu'esse  que  coucher  voulez  ? 

FiNET. 

La  robe. 

Luxure. 

Avant ,  or  couchez  ; 
Je  metz  troy  escus  à  Tencontre. 

FiNET. 
J'ay  huyct. 

Luxure. 

Et ,  par  ta  foy,  rencontre. 
Qu'en  dictes-vous,  et  j'en  ay  Iroys? 

FiNET. 

Le  prendray-je  ? 

Luxure. 

Non,  j'ay  le  poix  ; 
Je  retiens  la  robe  pour  moy. 

FiNET. 

Dame,  qu'en  despit  de  l'arroy, 
Il  m'est  meschamment  advenu  ! 
Mon  chapperon  et  ung  escu 
Metz  à  rencontre,  pcrt  ou  gaignc. 

Luxure. 

C'est  une  très  maulvaise  fraigne 

De  mettre  troys  escus  en  voye. 

Or  sus ,  avant ,  Dieu  nous  pourvoye  ; 


DE  Maintenant.  55 

Ma  chance  va  de  dix  à  quatre. 

F  INET. 

Je  te  pry,  metz  pour  nous  esbatre. 

Luxure. 
Dix  et  puis  quatre  ;  tout  est  mien. 
Compaignon ,  y  a-il  plus  rien  ? 
Fournissez-moy  devant  la  main. 

FiNET. 

Haro ,  le  grant  Dieu  souverain 
En  ayt  aujourd'huy  maie  feste. 
Tout  maintenant  il  ne  me  reste 
Qu'ung  escu  avecques  ma  dague. 
Mais  il  convient  que  je  desbague 
Trestout  pour  avoir  plus  tost  faict. 

Luxure. 
Avant ,  joue. 

Finet. 

Je  suis  refFaict , 
S'il  ne  me  vient  à  ceste  heure  eur. 

Luxure. 
Dea,  compaignon,  n'ayez  j a  peur. 

Pause. 

J  A  B I E  N,  en  admenant  Finet  avec  Luxure 
devant  Honte. 

Dieu  gard,  Honte ,  qui  vous  doint  joie , 
Santé  et  planté  de  monnoye. 
Sçavez-vous  que  je  vous  vueii  dire? 

Honte. 

Non;  qui  a-il,  beau  sire? 
Sçavez-vous  chose  de  nouveau? 


5(i       Moralité  des  Enfans 

Jabien. 
Guy. 

Honte. 
Et  quoy,  dea? 

Jabien. 

Ung  jouyenceau , 
Qui  demeure  avec  Luxure  , 
De  di'oict  est  vostre,  par  droicture, 
Car  je  l'ay  si  bien  introduict 
Qu'il  n'a  garde  d'estre  duict 
Que  jamais  se  puisse  retraire  ; 
Du  pis  a  faict  qu'il  a  peu  faire. 
Il  est  desja  mis  en  tel  point 
Qu'il  a  perdu  jusques  au  pourpoint 
Or,  argent,  cbapperon  et  cotte. 

Honte. 
Meshuy  n'ouy  si  bonne  note. 
Par  moy  sera  tantost  sifflé. 

FiNET. 

Maintenant  suis  tout  escoufflé , 
Je  m'en  puis  bien  apercevoir. 

Honte. 
Sainct  Mor,  compaings ,  vous  dictes  voir. 
Pourtant  je  metz  la  main  à  vous  , 
Venez-vous  en  avecques  nous , 
Luxure,  tost  prenez  de  là. 

FiNET. 

Haro,  bonnes  gens,  qu'esse  là? 
Jo  ne  vis  oncq  plus  layde  beste. 
Plus  vile  ne  plus  deshonneste; 
Las ,  Luxure,  confortez-moy. 


DE  Maintenant.  5; 

Luxure. 

Tousjours  seray  avecq[ues]  toy  ; 
Ainsi  ne  te  laisseray  pas. 

Jabien. 

11  vous  convient  venir  le  pas 
Au  gibet  de  Perdition. 
Jamais  n'aurez  remission, 
Car  ce  seroit  contre  nature. 

Honte. 

Ainsi  dit  la  saincte  escripture  : 

Ea  mensura  qua  mensi  fueritas 

Remittitur  i'obi's. 

Tu  as  bien  cause  d'estre  triste , 

Car  Marc  si  dit,  l'evangeliste  : 

Selon  que  chascun  faict  aura 

Par  droict  rémunéré  sera. 

Ainsi  que  raison  si  le  veult, 

Chascune  vieille  son  mal  deult. 

On  peult  assez  crier  et  braire , 

Justice  est  toute  contraire 

Aux  maulvais,  com  il  est  escript 

Ou  psaultier,  où  David  le  dit  : 

Non  resurgant  impii  in  judicio 

Neque  peccatores  in  concilio  justoruni. 

C'est  à  vous,  maistre  Âliborum, 

Qu'il  parle,  entendez-vous  bien  ? 

Vous  estes  des  enfans  Jabien 

Qui  me  pourvoit  de  fines  gens. 

FiNET. 

Las  !  Luxure,  je  me  rens. 

Vous  ne  tenez  plus  de  moy  compte. 


58       Moralité  des  Enfans 
Luxure. 

Vous  estes  ja  livré  à  Honte, 
Qui  ne  peult  de  vous  départir. 

FiNET. 

D'elle  ne  me  sçauroys  partir, 
Car  je  suisà  elle  subjecte. 

Honte. 

Ça  ,  il  convient  que  je  te  mette, 
Compaings,  à  garder  ma  maison. 
Lyé  seras  ,  car  c'est  raison, 
Jusques  à  tant  que  me  plaira. 
Luxure  avecq  toy  sera, 
Qui  me  rendra  de  toy  bon  compte. 

FlNET. 

Hélas  !  laissez-moy  aller.  Honte  ; 
Je  suis  diffamé  à  jamais. 

Honte. 

Tu  n'as  pas  du  tout  rendu  compte. 

FlNET. 

Hélas  !  laissez-moy  aller,  Honte. 

Honte. 

Tu  ne  me  dis  chose  qui  monte  ; 
C'est  par  toy,  car  je  n'en  puis  mais. 

Finet . 

Hélas  !  laissez-moy  aller.  Honte  ; 
Je  suis  diffamé  à  jamais. 

Honte . 

N'est-il  pas  vray,  comme  tu  sçays , 
Qu'il  fault  exercer  mon  office  ? 


DE  Maintenant.  69 

Comment  as-tu  esté  si  nice 

D'avoir  ainsi  perdu  le  temps  ? 

Et  à  aultres  je  ne  m'atens 

Qu'à  gens  oyseux  et  hasardeux , 

A  bourdeurs,  frians  et  mocqueurs, 

A  larrons,  sorciers  et  sorcières, 

Et  à  gens  de  toutes  manières, 

Qui  mainent  faulx  gouvernement  ; 

Les  ungspugnis  appertement, 

Les  aultres  en  seps  et  en  gehayne, 

Aulcunes  foys  les  auti'es  trayne 

Publicquement  aval  la  ville, 

Et  si  ay  bien  ung  aultre  stille 

Pour  ces  grans  vieilles  macquerelles  : 

Je  les  tourne  par  mes  ruelles 

Tout  au  plus  hault  du  pillory, 

Et  là  dansent  le  guillery  ; 

Aultres  faictz  mettre  en  l'eschelle, 

Aux  aultres  froisse  la  cervelle 

Ou  maine  pendre  au  gibet. 

Tousjours  Honte  la  main  y  met , 

Quelque  chose  qu'il  en  advienne. 

FiNET. 

Puis  qu'il  fault  qu'à  ceci  je  vienne, 
Je  mauldictz  l'heure  et  le  jour 
Que  me  trouvay  oncques  entour 
Luxure  ;  Jabien,  c'est  par  toy. 

Jabien 
Tu  mentz. 

FiNET. 

Mais  toy. 


Go   Moralité  des  Enfans 
Luxure. 

Quant  est  de moy, 
Je  dictz  que  ton  faict  te  condarapne; 
Je  te  prie,  point  ne  me  tanne, 
Car  t«  es  à  moy  mariay. 

FiNET. 

Honte,  que  je  soye  desliay 
Et  osté  de  devant  le  monde. 

Honte. 

Tu  as  trop  long  temps  folliay. 

FiNET. 

Honte,  que  je  soye  desliay. 

Luxure. 

A  mal  faire  t'es  alliay  ; 

n  faut  que  raison  te  confonde. 

FiNET. 

Honte,  que  je  soye  desliay 
Et  osté  de  devant  le  monde. 

Honte. 

Je  prie  à  Dieu  que  l'on  me  tonde, 
Se  par  moy  homme  se  deslie. 
Premier  fault  que  je  vous  chastie 
Par  faulx  et  honteux  batement. 
Sa ,  deux  courgées  apertement  ; 
Faire  je  vueil  exécution , 
Et,  pour  plus  grant  desrision, 
Que  me  dcspouillcz  le  pourpoint. 
Avancez-vous,  ne  tardez  point, 
Et  qu'il  soit  mis  tout  en  chemise  ; 
Bâtez  delà  par  bonne  guise 


DE  Maintenant.  6i 

Et  moy  deçà  jusques  au  sang. 

Luxure. 

Son  sang  s'en  va ,  comme  eau  courant , 
Si  très  bien  qui  luy  doit  suffire. 

Fi  NE  T. 

Las  I  ne  me  Yueillez  desconfîre , 
Car  je  suis  maintenant  à  Honte. 

Luxure. 

Il  me  semLle  qu'il  luy  empire. 

FiNET. 

Las  !  ne  me  vueillez  desconfire. 

Luxure. 
Ne  luy  faisons  point  de  martyre, 
Toute  misère  le  surmonte. 

FiNET. 

Las  !  ne  me  vueillez  dcsconfirc  , 
Car  je  suis  maintenant  à  Honte. 

Honte. 

Qui  bien  en  sait  trouver  le  compte. 
Honte  est  en  double  manière. 
Car  communément  la  première 
Je  appelle  Honte  naturelle, 
Car  volontiers  une  pucelle 
L'a  quant  on  la  faict  marier, 
Et  puis  quant  on  la  faict  coucher 
Avec  son  mary,  est  honteuse  ; 
Tant  soit -elle  bien  gracieuse, 
Encor  faict-elle  maintes  clamours. 
De  ceste-cy  avons  recours 
Au  philosophe,  au  quart  d'Ethiques, 


62       Moralité  des  Enfans 

Et  croy  que,  si  bien  y  pratiques, 
Je  te  donray  enseignement, 
Qu'elle  se  nomme  proprement, 
Je  croy,  Yerecundia. 
Mais  une  aultre  Honte  y  a. 
Qu'on  appelle  effrénée. 
La  première  très  bien  m'agrée 
Et  à  Dieu  aussi  est  plaisante  ; 
Mais  ceste  luy  est  desplaisante, 
Et  te  rend  en  subjectiou. 

FiXET. 

Trop  me  donnez  d'affliction  ; 
Honte ,  tu  as  sur  moy  envye. 

Honte,  en  frappant. 
Empoigne-moi  ce  horion. 

FiNET. 

Trop  me  donnes  d'affliction. 

Honte,  en  frappan  t . 
Tu  auras  persécution 
Tousjours  durant  ma  compaignie. 

FiNET. 

Trop  me  donnes  d'affliction  ; 
Honte  ,  tu  as  sur  moy  envye. 

Honte. 

Je  te  fcray  perdre  la  vie , 
Avant  que  jamais  je  te  laisse. 

Luxure. 

Or  le  menons ,  sans  nul  délaisse , 
Trestoiit  premier  à  Desespoir, 
Lequel  le  jugera  pour  voir 


DE  Maintenant.  63 

Au  gibet  de  Perdicion 

Âdonc  Jabien,  Luxure  et  Honte  admènent  Finet  à 
Desespoir, 

Honte. 
Raige  ,  douleur ,  affliction 
Vous  envoist  le  roy  céleste. 

Desespoir. 
En  enfer  puissez-vous  tous  estre 
A  jamais  saps  remission. 
Dictes-moy  tost,  sans  fiction, 
Qui  vous  admaine  en  cest  estre. 

Honte. 
Nous  sçavons  que  vous  este  maistre 
Mener  gens  à  Perdition. 
Ce  jeune  fîlz  y  voulsist  estre 
Et  voulentiers  luy  menission. 
Recordez-luy  bien  sa  leçon  , 
Et  ne  vous  chaille  pour  mentir, 
Affin  que  mener  le  puisson 
Enrager  sans  soy  repentir. 

Desespoir. 
Je  le  feray  mourii*  martyr. 
Mais  que  je  saiche  tout  son  cas. 
Je  suis  celluy  par  qui  Judas 
Se  pendit  en  l'arbre  du  seux . 
A  Perdition  maine  ceux 
Qui  veullent  à  moy  consentir. 
Premier  faidt  sçavoir  et  sentir 
De  quelz  vices  est  entacbez  ; 
Racomptez-cy  tous  ses  pecbez. 

Honte. 
Je  les  auray  tantost  prescbez 
Et  ramenez  à  brief  memoyre. 


64      Moralité  des  Enfans 

Escoutez  et  ne  m'empeschez  , 
Car  tout  ces  maulx  vueil  cy  retraire. 
Pour  commencement  de  Thystoire, 
Il  est  enfant  de  Maintenant, 
Et  Mignotte  vin  luy  fit  boyre  , 
Manger  pastez  ,  et  fut  friant, 
Nouny  souef,  et,  quant  fut  grant. 
(Il)  ne  voulut  aller  à  l'escoUe. 
Sa  mère  en  estoit  tant  folle, 
Et  puis  Mignotte  luy  fut  molle  ; 
Maintenant  n'osa  contredire , 
Luy  bailla  argent  ;  il  s'en  voile , 
Et  vient  à  Jabieu  ,  le  bon  sire  , 
Qui  luy  aprint  tout  de  grant  ire 
Régnier  Dieu  et  le  despiter, 
Malle  doctrine  et  maulvais  ars  , 
Fuyr  le  bien  de  toutes  pars, 
Et  user  son  temps  en  Luxure, 
Qui  l'a  despouillé  de  ses  draps 
Tant  que  povreté  lui  court  sure  ; 
Adoncje  suis  trestoute  seure 
Qu'il  estoit  chcu  entre  mes  mains. 
Nous  l'avons  prins  à  la  ferure  , 
Nous  troys,  et  baillé  de  coups  mains. 
Je  vous  ay  dit  ne  plus  ne  moins 
Sa  douleur  et  sa  maladie. 
Il  fault  qu'il  passe  par  tes  mains  ; 
Il  est  ennuyé  de  sa  vie. 

Desespoir. 

Honte ,  vous  estes  bien  m'amye. 
Il  est  bien  temps  qu'il  luy  mcschée. 
Mais  où  estiez- vous  cachée 
Quant  il  faisoit  sa  grant  folye? 


DE  Maintenant.  65 

Honte. 

Alors  je  ne  me  monstroye  mye. 
Le  dvable  m'avoit  attachée  , 
Et  maintenant  en  se  haschée 
A  son  tourment  suis  restablie. 

Desespoir. 
Tu  voys  bien  que  l'on  te  publie 
En  général  trestous  tes  fais. 
Plus  ne  te  fault  estre  confès  ; 
N'en  fais  jà  plus  de  mention; 
Que  te  vauldra  confession  , 
Puisque  tes  faitz  sont  révéliez? 
Et  s'ils  estoient  ores  celez  , 
L'on  te  donroit  grant  pénitence. 
Et  puis,  qui  rcndroit  la  chevance 
Et  l'argent  par  toy  despendu 
Et  le  temps  que  tu  as  perdu  ? 
Qui  feroit  satisfaction? 
Ce  seroit  tribulatiou 
De  retourner  jamais  à  Dieu  ; 
Tu  l'as  regnié  en  maint  lieu; 
Jamais  ne  te  pardonneroit 
Et  tousjours  Honte  te  tiendroit; 
Car  jamais  ne  te  cessera , 
Près  ou  loing  ne  te  laissera, 
Jusques  à  ce  que  tu  soys  mort. 
Si  te  conseille  que  soyes  d'acord 
De  mourir  chez  Perdition, 
Afûn  qu'il  ne  soit  mention 
Jamais  de  toy  en  cestuy  monde - 
Je  te  mauldilz  ,  Dieu  te  confonde 
Ou  puis  d'enfer  sans  repentance. 
Jamais  ne  feras  pemtence 


66       Moralité  des  Enfans 

Ne  requerras  miséricorde. 
Pends-toy  avant  à  ceste  corde, 
Sans  espoir  de  remission, 

FiNET. 

Jamais  n'auray  contrition 
Ne  espérance  de  sauivement. 
Si  me  submetz  entièrement 
A  tout  ce  que  vouldrez  juger. 
Je  vueil  ma  vie  abbreger; 
Je  ne  requier  que  abbregcraent. 

Desespoir, 

Or  ça  donc,  ]iar  mon  jugement, 
Je  t'envoye  à  Perdition 
Pour  toute  rétribution. 
Le  chemin  y  est  grant  et  large. 
Honte ,  je  vous  laisse  la  charge  , 
Et  vous  ,  Jabicn  ,  et  vous,  Luxure  , 
Puisque  d'espérance  n'a  cure  , 
Je  vous  le  baille  tout  condemné  ; 
Gardez  qu'il  soit  bien  tost  mené 
Au  gibet  de  Perdition. 

J  A  B  I  E  N . 

J'entreprens  la  commission, 
Car  j'ay  faict  le  commencement. 
Il  a  aprins  avancement 
Et  ce  qu'il  sçait  à  mon  escolle. 

Luxure. 

Cuydez-vous  que  je  soye  si  folle 
Que  je  n'entende  bien  mon  compte  ? 
A  damnemeiit  meine,  et  Honte , 
Toute  telle  manière  de  gent  ; 
Incontinent  que  leur  argent 


DE  Maintenant.  67 

Est  despendu,  je  les  fais  pendre. 

Honte. 
Prenez  de  là,  sans  plus  attendre; 
Que  de  luy  ne  soy  plus  memoyre. 

Jabien. 
Sans  faire  jà  bien  longue  histoire, 
Luxux'e ,  trainez  au  gibet. 

Luxure. 
Puisque  Désespoir  le  permet , 
G'y  mettray  les  mains  voulentiers; 
Je  serviray  très  bien  d'ung  tiers. 
Passez  tost  en  malle  sepmaine. 

Jabien. 

Perdition,  en  malle  estraine  , 
Reveillez-vous  ,  que  maulgré  bieulx  ! 

Perdition. 

Qu'on  vous  puisse  crever  les  yeulx 
Et  escarteler  la  cervelle. 
Avez-vous  viande  nouvelle? 
Où  dyable  a- vous  tant  esté? 

Jabien. 

Nous  avons  passé  cest  esté 
Â.vec  enfans  de  Maintenant. 
Nous  vous  admenons  ce  gallant 
Que  vecy  (cy)  lyé  et  bille. 
Par  moy  est  ainsi  habillé , 
Et  Luxure  l'ayda  à  prendre. 

Honte. 

Onc(ques)  ne  voulut  mestier  aprendre  , 
Clergie ,  science  ne  ars , 


68       Moralité  des  Enfans 

Fors  jeux  de  sors  et  de  bazars  , 
Où  a  despendu  tout  le  sien  , 
Et  l'aultruy,  avec  Jabien. 
Son  père  mist  à  povreté. 

Luxure. 

11  s'est  environ  moy  frotté. 
Quant  le  feu  se  fut  alumé, 
J'ay  le  gallant  si  bien  plumé 
Qu'il  n'a  plus  garde  de  voiler. 

Perdition. 

Venez  ça  tous  troys  m'acoUer, 
Jabien  ,  Honte ,  et  vous  Luxure. 
Par  les  vertus  bieu,  je  vous  jure 
Que  vous  en  sei'cz  payez 
En  la  fin,  ne  vous  esmayez, 
Car  vous  avez  bien  besongné. 

Jabien. 
Puis  q'une  foys  j'ay  empongné 
Ung  compaignon  à  mon  escolle, 
Il  est  très  bien ,  s'il  ne  s'envoUe. 
Sachez  que  vous  en  rendrez  compte, 
Car  dame  Luxure  et  Honte 
Sont  à  ce  faire  bien  propices. 
Perdition. 
Vous  avez  bien  faict  voz  offices. 
Si  en  aurez  très  bon  salaii'c, 
Si  ne  s'en  vcult  jamais  retraire. 
Mais  a-il  point  intention 
De  faire  satisfaction 
Et  venir  à  Miséricorde  ? 

Honte. 
n  ne  demande  que  la  corde. 


DE  Maintenait.  69 

Il  a  passé  par  Desespoir 
Qui  le  coudamua  dès  arsoir. 
Faictes  en  Yostre  Youlenté. 

Perdition. 

Yien  ça  ,  garson  :  tu  as  hanté 
Luxure  et  folle  compaignie 
Dont  tu  es  trestout  eshonte  , 
Toy  et  tous  ceulx  de  ta  lignie 
Tu  doibz  bien  inauldire  la  vie 
Et  le  jour  qu[e]  onques  fuz  né , 
Quant  tu  escheuz  en  ma  baillie. 
Par  Desespoir  es  condamné  , 
Pour  ce  que  tu  as  contemné 
Espérance,  miséricorde. 
Par  Honte  es  cy  admené, 
Qui  devant  tous  tes  faitz  recorde. 

Finet. 

Je  n'ay  mal  faict  qui  ne  me  morde 
Tout  le  frain  de  ma  conscience. 
Si  ne  puis  avoir  patience. 
Car  tout  vif  je  suis  enraigé 

Perdition. 

Chascun  sera  de  toy  vengé. 
Car,  avant  le  jour  de  demain  , 
Je  t'estrangleray  de  ma  main 
A  ceste  grant  cbaine  de  fer. 
Et  te  mettray  au  puys  d'enfer. 
Je  garde  l'entrée  du  gouffre, 
Où  tu  seras  bouilly  en  souffre  , 
En  vif  argent,  en  psalpaistre  ; 
Avecques  dyables  sera  ton  estre, 
Acompaigne  des  principaulx , 


70       Moralité  des  Enfans 

Avec  couleuvres  et  crapaulx. 
Entre  céans  en  la  malheure. 

FiNET. 

Las  !  je  n'en  puis  mais  se  je  pleure  ; 
Mourir  me  fault  en  Desespoir. 
On  peult  par  moy  appercevoir 
Que,  par  mon  faulx  gouvernement, 
Des  enfans  suis  de  Maintenant. 
Enraigé  suis  et  hors  du  sens , 
Car  j'ay  trestout  perdu  le  sens, 
Pourtant  que  n'ay  voulu  entendre 
Le  bien  que  me  voulut  apprendi'e 
Discipline  par  son  conseil. 
J'aperçoy  maintenant  à  Tceil 
Ma  faulte ,  las  !  mais  c'est  trop  tard. 

Perdition. 

Tu  seras  hachié  comme  lard 
Par  menus  morceaux  à  larder. 
Rien  n'est  qui  t'en  puisse  garder, 
Puis  que  tu  es  entre  mes  mains  ; 
Or  tien,  tu  n'en  auras  pas  moins. 

Adonc  le  pend  au  gihet ,  puis  dit  Perdition  à  Finet 

Au  dyable  soyez  sacrifié. 

Le  Fol. 

Il  s'estoit  trop  en  eulx  fié. 
Quant  il[z]  luy  promettoyent  du  bien. 
Estes-vous  telz  ,  enfans  Jabicn , 
Desespoir,  Luxure  et  Honte? 
Jamais  de  vous  ne  ticndray  compte. 
Au  dyable  soyent  telz  officiers. 
Quant  ilz  ont  gaigné  ses  deniers, 
11  l'ont  meneau  gibet  pendre. 


DE  Maintenant. 

Vous  n'aA'Cz  garde  de  me  prendre. 
J'entens  bien  vostre  pipomelle, 
Et  Luxure  ,  qui  est  si  belle 
Et  qui  faict  tant  du  damovseau  , 
Fi  gi  fi  ga  au  pastoureau, 
Par  son  semblant  elle  ne  seroit 
Dieux  la,  qui  ne  la  congnoistroit. 
Mais  regardés  quelle  espicière  : 
El  a  escoux  sa  gibecière 
Et  puis  luy  a  tourné  le  dos, 
Et  luy  a  dit  Nescio  i'os 
Et  à  la  fin  l'a  renoncé. 

Malduict. 

Jésus,  qui  fut  crucifié 
Et  souffrit  mort  et  passion 
En  croix  pour  nostre  rédemption 
Et  saulvement  d'umain  lignaige 
Que  tu  as  faict  à  ton  ymaige, 
IVe  te  vueilles  de  moy  venger , 
Mais  oste-moy  de  ce  danger 
Où  je  suis  cheu  par  ma  follye 
Pour  hanter  folle  compaignie. 
Il  vous  plaise  moy  conforter. 

Bon  Ad VI s. 

Ne  te  vueilles  desconforter  ; 
Ayez  patience,  doulx  amys. 

Malduict. 

Mais  qui  estes- vous  ? 

Bon  Advis. 

Bon  Advis, 
Le  commencement  de  tout  bien. 


72   Moralité  des  Enfans 
Malduict. 

Vous  me  seroblez  homme  de  bien 
A  vous  veoir,  comme  il  m'est  advis. 

Bon  Advis. 
Dit  ay  mon  nom  ;  dy-moy  le  tien , 
Et  nous  serons  ti'ès  bous  amys. 

Malduict. 

Malduict  ay  nom,  maulvais  enfant. 
Des  enfants  suis  de  Maintenant. 
Nourry  ay  esté  en  tendresse , 
Et  tout  le  temps  de  ma  jeunesse 
Ay  suyvy  folle  compaignie. 
Amender  voulsisse  ma  vie 
Se  je  sceusse  quel  part  tourner. 

Bon  Advis. 

Amys,  il  te  fault  retourner 

Et  soiibmettre  à  Discipline; 

S'il  te  faict  souffrir,  ployé  l'eschine 

Afïîn  que  tu  soyes  corrigé  ; 

Car  jamais  homme  n'est  jugé 

Qui  de  soy  mesmes  se  chastie. 

Se  as  grant  folie  bastie, 

Ne  te  vueilles  désespérer  ; 

Tu  es  jeune  pour  recouvrer 

Certes,  se  veulx  ,  ton  saulvemenl. 

Tu  n'yras  point  à  damnement 

Puisque  tu  as  contrition  , 

Et  ne  prens  point  ycelle  voye, 

Qui  fourvoyé 
Et  mcine  à  perdition  ; 
Tourne-toy  a  la  monition 

Dont  la  voye 


DE  Maintenant.  78 

Bien  dure  et  ne  fourvoyé. 

Faictz  que  soye 
Cause  de  ta  salvation. 

Malduict. 
Grans  mercys  de  l'induction , 
Bon  Advis,  que  vous  m'avez  faict. 
Je  m'en  voys  vers  Instruction 
Qui  m'adi-essera ,  s'il  luy  plaist. 
Instruction,  il  me  dcsplaist 
Que  l'aultre  foys  vous  refusay, 
Et  vostre  doctrine  prins  n'ay. 
Donnez-la  moy,  je  vous  en  prie  ; 
Je  me  repens  de  ma  follie 
Qu'ay  faicte  de  hanter  Jabien  ; 
Enseignez-moy  par  quel  moyen 
Je  parviendray  à  saulvcment. 
Instruction. 
Tu  es  conseillé  loyaulment 
D'estre  revenu  ccste  voye  ; 
Car  au  ciel  on  faict  plus  de  joye 
De  ung  pécheur  qui  se  retourne 
Et  à  pénitence  s'atourne, 
Qui  se  retourne  tout  de  neuf, 
Que  de  quatre-vingtz-dix-neuf. 
Tu  scez  et  vois  ,  sans  nul  reprouclic , 
Que  Dieu  l'a  dit  de  sa  bouche. 
Et  nous  en  baille  maint  exemple 
En  la  Bible ,  grant  et  bien  ample. 
Et,  puisque  Dieu  est  très  content 
D'ung  pécheur  quant  il  se  repent, 
Repens-toy  et  faictz  pénitence. 

Malduict. 
Dieu  mercy,  j'en  ay  repentance 


74       Moralité  des  Enfans 

Et  en  feray  confession , 

Et ,  se  puis ,  satisfaction 

Telle  que  vouldrez  ordonner. 

Mais,  pour  Dieu,  vueillez  moy  donner 

Enseignement  pour  moy  bien  yivre. 

Instruction. 

Se  veulx  bonne  vye  ensuivi'e, 
Apprens  au  premier  ta  créance 
Avec[ques]  toy,  et  espérance. 
Estudie  ung  petit  livret 
Que  fist  autrefois  Cathonnet, 
Qui  est  tout  plain  de  bonnes  meurs, 
Et  n'est  pas  long  et  si  est  seurs. 
Si  au  premier  estudié  l'eusses 
Et  bien  retenu  ,  pas  tu  n'eusses 
Fréquenté  folle  compaignie , 
Car  Cathon[nct]  ne  le  veult  mye , 
Qui  commande  ,  qui  bien  veu  Ta , 
Et  dit  :  Cum  bonis  amhula. 
Hante  les  bons,  tu  seras  bon. 
Maint  aultre  le  dit  que  Cathon. 
Aussi  avons-nous  de  sainct  Pierre, 
Qui  fut  ferme  com  une  pierre; 
Pour  estre  en  malle  compaignie  , 
Regnia  Dieu,  dont  en  sa  vie 
Des  yeulx  luy  tomba  mainte  larme , 
Et  puis  fut  en  la  croix  moult  ferme. 
Moult  d'aul  1res  en  pourroit-on  dire, 
Mais  le  jour  n'y  pourroit  suffire. 
Si  te  baille  briefvc  leçon  , 
Sans  long  prescher  ne  grant  tenson, 
Pour  la  substance  retenir 
Et  affin  de  tes  maulx  pugnir, 


DE  Maintenant. 

Je  te  renvoyé  à  Discipline, 
Qui  t'aprendi'a  mainte  doctrine  , 
Et  tes  maulx  faitz  corrigera, 
Et  sur  toy  plusieurs  coups  ruera  ; 
Mais  ce  ne  sera  que  rousée 
Qui  bientost  te  sera  passée. 
Quant  du  bien  ("ne)  te  souviendra 
Qui  pour  ce  après  te  viendra, 
Le  mal  auras  tost  oublyé. 

Malduict. 

A  vous  je  suis  fort  obligé 

De  la  peine  que  vous  prenez 

Et  du  bien  que  vous  m'aprenez  ; 

Je  ne  le  sçauroye  desservir. 

Si  m'en  soubmelz  à  vous  servir, 

Et  à  vostre  commandement. 

Jamais  ne  feray  aultrement. 

Si  vous  mercy,  teste  encline. 

Je  m'en  voys  droict  à  Discipline 

Qui  m'enseignei'a  aulcun  art. 

Je  n'en  puis  mais  se  c'est  trop  tard. 

Adonc  s'en  va  à  Discipline,  et  dit: 

Dieu  vous  gard,  madame. 
Du  cueur  vous  réclame. 
Vous  pry  et  supplye 
Que  soyez  la  femme. 
Qui,  sans  nul  diffame 
Adi'essez  ma  vie. 
A  toute  follye 
Ay  mon  estudie 
Mis  et  ma  pensée. 
Ne  m'oubliez  mye, 
Humblement  vous  prie, 


76       Moralité  des  Enfans 
Maistresse  amée. 

Discipline. 
Dy  moy  ta  pensée , 
Enfant,  s'il  faggrée  : 
Veulx-tu  Discipline  ? 

Malduict. 

Dame  redoubtée, 
D'amour  moult  louée, 
Grâce  si  m'encline. 

Discipline. 
Veulx  tu  ma  doctrine 
Tenir  entérine, 
Sçavoir  et  gai'der  ? 
Ton  mal  te  termine , 
Et  jamais  ne  fine , 
Sans  point  retarder. 

Malduict. 

Las  !  dame,  je  n'ay  que  tarder. 
S'il  vous  plaisoit  moy  regarder 
De  vostre  grâce  très  bénigne  , 
De  vous  je  me  vueil  Lien  bender, 
Et  désormais  bien  garder. 
Que  honte  point  ne  me  domine. 
Mais  pardonnez-moy 
Se  reffusé  j'ay 
A  vous  me  soubmettre  ; 
D'orgueil  le  convoy 
Soubzmis  fut  en  moy. 
Si  m'en  vueil  desmettre. 

Discipline. 

Pense  donc  de  toy  rctraire 


DE  Maintenant.  77 

De  toy  mal  faire 
Se  tu  yeulx  ma  grâce  a"voir  ; 
Aultrement  ne  me  peulx  plaii'e 

N'aussy  complaire  ; 
Tu  le  peulx  assez  bien  sçavoir. 
On  ne  te  peult  pas  decepvoir, 

Tout  pour  voir, 
Se  veulx  mon  enseignement 
Bien  retenir  et  sçavoir, 

Recepvoir, 
Peulx  avoir  avancement. 

Malduict. 

S'eusse  eu  premièrement 

Sentement 
De  vous  croire  ma  maistresse, 
Point  n'eusse  si  faulcenlent 

Ne  follement 
Démenée  ma  jeunesse 
Mais  Oyseuse  qui  me  blesse, 

Et  Paresse 
M'a  ordonné  à  ce  faii-e  ; 
Luxure  m'a  mené  presse , 

Qui  ne  cesse, 
De  chascun  à  luy  reti'aire. 

Discipline. 
Dieu,  qui  as  sur  tous  puissance, 

Sans  nuissance , 
VueiUes  à  cestuy  pai'donner. 
Se  veulx  avoir  congnoissance, 

Repentance 
Te  pourra  grâce  donner. 
C'est  celle  qui  peult  saulver 

Et  mener 


78       Moralité  des  Enfans 

A  la  voye  de  saulvement , 
Et  bien  te  peult  ordonner 

El  saulver, 
Se  la  requiers  humblement. 

Malduict. 

A  vous,  excellente  dame, 

Corps  et  ame 
Dès  maintenant  habandonne 
Trestout,  mon  cueur,  corps  et  ame, 

Sans  nul  blasme, 
Plus  qu'à  nul  aultre  personne. 
Je  n'en  s'ay  nulle  si  bonne. 

Qui  s'adonne 
Mieulx  à  conduire  mon  faict; 
Puisque  raison  se  consomme 

Et  l'ordonne 
J'en  suis  grandement  refFaict. 

Discipline. 

Dy  moy  sans  long  exploict  [plait?], 

Meschant  malotru , 

Où  t'en  allas-tu. 

Quant  tu  me  laissas  ? 

Ton  bien  ti'espassas , 

Folle  créature. 

MaLD  UICT. 

Je  trouvay  Luxure 
Qui  m'a  amusay  ; 
Si  m'en  suis  rusay, 
Car  ce  n'est  qu'ordure. 
Vostre  amour  procure 
A  tout  mon  povoir. 
Certes ,  je  vous  jure , 


DE  Maintenant. 

Tousjours  ,  sans  iujure  , 
Faire  mon  debvoir. 

Discipline. 

Il  te  fauît  sçayoir 

Ton  gouvernement. 

Tout  premièrement 

Discipline  avoir. 
Tu  te  mettras  à  deux  genoulx 
Et  en  auras  deux  ou  trois  coups 
De  mes  verges  dessus  la  teste. 

Adonc  il  le  bat. 

Tu  as  vescu  com  une  beste 
Et  servy  folle  compaignie  ; 
En  mal  as  mis  ton  estudie. 
Entens  que  l'escripturc  dit  : 
Beatus  i>ir  qui  non  abat 
In  concilio  impioruin. 
Cela  nous  dit  le  sainct  psaullier. 
Qui  n'est  escript  d'huy  ne  d'hyer  ; 
Cecy  te  vault  autant  a  dire  : 
Benoist  soit  cil  qui  veult  desdire 
Des  maulvais  le  conseil  et  voye. 

Malduict. 

Honneur,  salut,  santé  et  joye 
Vousdoint  Dieu,  dame  Discipline. 
Bien  voy  vostre  amour  s'encline 
En  moy ,  dont  je  vous  remercie. 
Vostre  cscolle,  quoy  qu'on  dye, 
Jamais  je  ne  veulx  plus  changer. 
De  vous  ne  me  doibz  estranger  ; 
Secouru  m'avez  au  besoing. 
Je  suis  de  mon  propos  bien  loing , 


8o  MOUALITÉ    DES    FnFANS 

Qui  cuydoys  estre  si  très  saige. 

Discipline. 

Saige  estes  pour  faulx  usaige. 
Le  philosophe,  au  coutraire, 
Bien  au  long  ,  qui  n'est  pas  à  faire, 

Et  dit qd  ncmo  juvenes  eligat  in 

judiciis 

En  son  escript  le  bon  Hierosmc 
Geste  conclusion  luy  mesme 
Aussi  preuve  ,  comme  je  Tay  veu. 
De  ce  doibt-il  bien  estre  creu  : 
Quia  non  constat  cssc  prudentes 
Et  pourtant  bien  te  decepvoyes. 
C'est  à  dire  que  jeunes  gens , 
Pour  ce  qu'ils  sont  jeunes  de  sens, 
Ne  sont  eslcuz  pour  estre  juges. 
Jamais  aultrement  ne  conjuges  ; 
Ce  seroit  fol  oppinion. 

Malduict. 

Argent  fut  grant  occasion 
De  moy  donner  si  grant  couraige. 
Mon  père  me  fist  grant  dommaige 
De  me  mettre  argent  es  mains  ; 
Car  pour  luy  j'ay  juré  les  sainctz 
Et  regnyé  Dieu  follement. 

Discipline. 

Argent  fut  trouve  seullemcnt 
Pour  chose  qui  est  nécessaire 
A  l'homme ,  et  non  pas  à  faire 
Plaisance  ne  deduict  mondain  ; 
De  cecy  doibz  esti-e  certain  ; 
Ou  ciuquiesme  d'Ethiques  vise, 


DE  Maint  enant. 

Où  Aristote  le  devise. 
On  en  doibt  justement  user, 
Sans  follement  en  abuser  ; 
Pour  ceste  cause  fut  ti'ouvé. 
Bien  en  doibt  estre  reprouvé 
Cil  qui  le  despend  en  ordure , 
Au  jeu  de  detz  et  de  luxiu-e. 
Mal  as  recordé  ta  leçon 
Dedans  le  livre  de  Cathon , 
En  ce  lieu  là ,  sans  dire  ho , 
Qui  dit  :  Luxuriam  fugito. 
Il  dict  qu'on  doibt  fuyr  luxure 
Pour  ce  qu'on  faict  à  Dieu  injure  , 
Et  est  péché  moult  desplaisant. 
Pense  donc[ques]  doresnavant 
De  estudier  à  bien  vivre. 
Se  veulx  madoctiine  ensuyvre, 
Tu  ne  peulx  jamais  periller. 

Malduict. 

Bien  m'avez  voulu  conseiller. 
Quant  à  vous ,  Madame ,  m'accorde 
Et  vueil  tirer  à  vostre  corde , 
En  faisant  vostre  voulenté. 

Discipline. 

Toutes  gens  que  tu  as  hanté 
Te  fault  laisser,  et  telz  manières 
Qui  sont  très  honteuses  et  fières. 
Aultre  chose  que  bien  se  nolte , 
Laisser  te  fault  chappeau  et  cotte. 
Affin  qu'entendes  bien  le  cas , 
Le  temps  qui  vient ,  il  ne  fault  pas 
Que  y  retournes  de  rechief , 


82       Moralité  des  Enfâns 

Car  ce  seroit  trop  grant  meschief , 

Plus  la  moytié  que  ce  n'est  d'une 

Maulvaise  et  malle  fortune 

  corriger  finablement 

Que  ce  n'est  au  commencement; 

Car  tu  sçays  qu'une  maladie 

Est  trop  plus  aysement  guérie 

La  moytié  quant  elle  commence 

Que  n'est  en  sa  persévérance  ; 

Aussi  la  rayson  y  est  bonne. 

Car  trop  longue  domine  (sic')  donne 

Empeschement  à  médecine , 

Par  quoy  le  mal  trop  plus  s'encline 

Et  qu'il  est  quasi  incurable. 

Ovide,  poète  notable, 

Traicte  bien  cest  enseignement  ; 

On  ce  doibt  au  commencement 

Ârrester  et  se  tenir  quoy  , 

Et  vecy  la  raison  pourquoy. 

Le  philosophe ,  en  aultre  terme , 

Comme  il  semble ,  le  conferme , 

Et  luy  mesme  le  contredit; 

Au  premier  De  Cclo  il  dit  : 

A  i'irtutc  ccrta  principiuin  secundum, 

Parviis  cniin  douce  in  prineipio  magnus  in 

Il  dit  que,  quant  ou  pert  la  voye,        \^fine. 

Plus  de  mille  l'oys  se  forvoye 

Que  perdre  au  commencement. 

Pour  tant  mieulx  vault  amendement 

De  pccliié  puis  peu  commencié 

Que  d'atendre  trop  longuement. 

Car,  tant  plus  dure,  c'est  pitié. 

Adonc  il  le  vcst  en  escolier. 

Simplement  cl  honnestemcnt 


DE   MaINTE.NAiM.  83 

Prens  ceste  robe  que  te  baille  ; 
Tu  n'en  payeras  denier  ne  maille 
Et  seras  bien  honnestement. 

Malduict. 

Je  vous  mercye  humblement , 
Dame ,  c'est  ung  plaisant  habit. 

Discipline. 

Or  te  gouverne  sagement. 

Malduict. 

Je  vous  mercye  humblement; 
Je  suis  vestu  mignonnement 
De  vostre  grâce ,  sans  l'habit  ; 
Je  vous  mercye  humblement , 
Dame ,  c'est  ung  plaisant  habit. 
En  voz  ritz  ne  metz  contredit 
Et  vous  prometz  que ,  se  je  puis , 
Jamais  je  ne  m'y  rencherray. 
Yostre  serviteur  tousjours  suis 
En  tous  les  lieux  où  je  seray. 
Mais  dictes  moy  comment  pourray 
Fuyr  le  faulx  las  de  Luxure; 
Nul  bon  remède  je  n'y  sçay  ; 
De  jour  en  jour  mon  mal  procure. 

Discipline. 

Je  te  dy  bien,  quant  est  à  moy, 
Ne  meilleur  conseil  je  ne  sçay, 
Au  moins  ainsi  comme  je  croy 
Que  lire  ce  que  dit  Ovide  : 
Otia  si  tollas,  etc. 
On  doibt  fuyr  oysivetc 


84      Moralité  des  Enfans 

Qui  veult  fouyr  la  fauceté 
De  Luxure  et  sa  compaignie , 
Et,  se  tu  veulx  que  je  le  dye , 
Comment  oysiveté  lairras , 
En  bien  vivant  tu  la  fuyras 
Par  fréquente  occupation 
Ou  pour  bonne  opération  ; 
C'est  le  remède  qui  y  est. 
Garde  que  tousjours  tu  soys  prest 
D'estre  moult  fort  humiliant 
Autant  au  petit  comme  au  grant, 
Et  ne  change  point  ton  habit  ; 
Il  est  de  trop  plus  grant  proufit 
Et  à  toutes  gens  plus  honneste 
Que  la  robbe,  sans  plus  d'enqueste , 
Que  tu  portes.  C'est  vérité  ; 
Ce  n'est  que  toute  vanité. 

Malduict. 

Retourner  par  humilité 

Fault  à  mon  père  et  à  ma  mère  : 

Pardonnez-moy  en  charité; 

J'ay  en  mon  cueur  douleur  amère. 

Maintenant. 

Tu  viens  de  très  bonne  manière  ; 
Raison  le  veult  et  équité  : 
Je  te  reçoys  à  bonne  chère. 
Dieu  pardoint  ton  iniquité. 

MiGNOTTE. 

Au  nom  de saincte  Trinité, 
Pardonnez-nous,  seigneurs  et  dames. 


DE  Maintenant.  85 

Pour  donner  à  aultruy  diffame , 
On  n'en  sera  ja  mieulx  prisé. 

Malduict. 

Se  le  jeu  n'est  moralisé , 
Il  y  a  cause  excusant , 
Dont  ne  doiht  estre  desprisé , 
Car  ce  n'est  que  jeu  d'enfant. 

Maintenant. 

L'auteur  est  encore  apprenant 
Qui  a  cest  œuvre  composée  ; 
Et  est  enfant  de  Maintenant 
Dont  mieulx  doibt  estre  excusée. 

Honte. 

Une  chose  est  bien  formée 
Où  l'on  ne  treuve  que  redire  ; 
Chascun  a  très  souvent  ouy  dire  : 
Commencement  n'est  pas  fusée. 

Maintenant. 

A  Dieu  toute  ceste  assemblée , 

Qui  la  vueille  à  bon  [port]  conduire. 

Luxure. 

Il  sera  d'enfans  bonne  année  ; 
Adieu  toute  ceste  assemblée. 

Discipline. 

Seigneurs ,  c'estoit  nostre  pensée 
D'enfans  seulement  introduyre. 


86      MoR.  DES  Enf.  DE  Maint. 

Malduict. 

A  Dieu  toute  cest  assemblée , 
Qui  la  vueille  à  bon  port  conduire. 


Finis. 


MORALITE    NOUVELLE 


CONTENANT 

Comment  Envie,  au  temps  de  Maintenant, 
Fait  que  les  frères  que  Bon  Amour  assemble 
Sont  ennemys  et  ont  discord  ensemble. 
Dont  les  parens  souffrent  maint  desplaisir, 
Au  lieu  d'avoir  de  leurs  enfans  plaisir. 
Mais  à  la  fin  Remort  de  Conscience, 
Vueillant  user  de  son  art  et  science, 
Les  fait  renger  en  paix  et  union , 
Et  tout  leur  temps  vivre  en  communion. 

A  neuf  personnaiges ,  c'est  assai^oir 


LE  PRECO 

LE  PÈRE 

LA  MÈRE 

LE  PREMIER  FILZ 

LE  SECOND  FILZ 


LE  TIERS  FILZ 
AMOUR  FRATERNEL 
ENVIE 

ET  REMORT  DE   CON- 
SCIENCE 


Le  PrecO  commence. 

ourgeois,  marclians,  dames  et  damoy- 
Je  vous  salue  en  genei-alité  ,        [selles, 
Vous  suppliant  que  prestez  vos  oreilles 
Affin  d'ouyr  nostre  Moralité, 
Que  faicte  avons,  non  par  mondanité, 
Mais  pour  le  vray  déclarer  seulement 
Au  nom  de  Dieu,  pour  quoy  la  vérité 
Vous  congnoistrez  icy  présentement. 


88  .Moralité 

Le  Père. 

Loué  soit  Dieu,  mon  père  et  rédempteur, 
A  tousjours  mais,  puisque  vray  directeur 
Il  s'est  montré  envers  moy  en  ce  monde. 
De  plusieurs  biens  je  suis  maistre  et  recteur  ; 
La  grâce  Dieu,  je  ne  suis  point  debteur  ; 
Je  le  puis  dire  sans  estre  jactabunde. 

La  Mère. 

Louons  le  maistre  de  la  machine  ronde, 
Par  qui  avons  receu  joye  profonde 
De  noz  enfans,  tant  aymez  en  tout  lieu. 
Mon  cher  mary,  le  point  où  je  me  fonde 
Est  que  nul  d'eulx  je  ne  voys  vacabunde  ; 
Ce  sont  enfans  enclins  à  servir  Dieu. 

Le  Père. 

Loué  en  soit  le  hault  roy  supernel. 
Et  ce  qu'ilz  ont  bon  Amour  Fraternel 
En  toute  place  avec  eulx  me  plaist  bien  , 
Et  en  ma  vye  n'auray  faulte  de  rien, 
Tant  que  verray  iJz  s'aymeront  ainsi. 

La  m  ère. 

J'ay  bon  espoir  que  vivrons  sans  soucy 
Sur  noz  vieulx  ans  ,  et  que  leur  bon  support 
Nous  conduira  finalement  au  port 
De  toute  joye,  car  leur  commencement 
Est  bien  entier. 

Le  Père. 

Femme ,  certainement, 
Je  me  repute  tiop  plus  qu'heureux  d'avoir 
Eu  teJz  enfans,  mais  il  convient  sçavoir 
Où  c'est  qu'ilz  sont  pour  les  faire  venir. 


Nouvelle.  89 

La  Mère. 
En  vérité,  je  ne  me  puis  tenir 
Qu'à  toutes  heures  ne  soient  auprès  de  moy  ; 
Et  j'apperçoys  qu'ils  chassent  tout  esmoy 
En  toutes  pars  ou  on  les  peult  trouver. 

Le  Père. 
Il  est  certain  ;  toutesfois  esprouver 
Je  vouldrois  bien  si  leur  amour  est  stable, 
Car  en  jeunesse  le  monde  est  variable, 
Dont  je  crains  fort  qu'en  la  fin  ne  se  change[nt]. 

La  Mère. 

Il  n'est  possible  ;  considère  qu'ilz  mangent 
Journellement  ensemble. 

Le  Père. 

Vrayement, 
Sans  long  propos,  appeler  les  convient. 

La  Mère. 

Je  voidz  l'un  d'eulx,  lequel  conti-e  nous  vient , 
Je  suis  joyeuse  :  les  voicy  tous  ensemble  , 
Et  avec  eulx  ont  tousjours,  ce  me  semble, 
Leur  Fraternel  Amour. 

Le  Père. 

Mes  chers  enfans, 
A  tous  de  vous  maintenant  je  deffens 
Que  ne  soyez  à  jamais  despourveus 
De  vostre  amour,  dont  vous  estes  pourveuz. 
Car  c'est  la  chose  laquelle  plus  me  plaist. 

Jehan  le  premier  filz. 

Mon  très  cher  père,  sachez,  sans  plus  de  plaist. 
Qu'à  tousjours  mais  il  sera  de  ma  part 
Ainsi  qu'il  est. 


90  ,  Moralité 

Pierre  le  second  filz. 

Sans  chercher  autre  port, 
De  mon  costé  inviolablement 
Le  garderay. 

Anathoile  le  tiers  filz. 
Je  n'y  veulx  nullement 
Contrarier,  et  pour  ce  que  j'entens 
Vous  pourriez  estre  contre  moy  mal  contens 
Pour  ce  que  j'ay  grant  argent  despendu. 
Affin  qu'au  double  le  tout  vous  soit  rendu, 
Je  veulx  de  vous  estre  le  serviteur. 

Le  Père. 

Mon  cher  enfant,  Jésus  ton  directeur 
El  de  chascun ,  te  face ,  par  sa  grâce, 
Venir  àluy  :  car  j'ay  en  toute  place 
Ma  confidence  que  celuy  tu  seras 
Qui  plus  de  bien  au  monde  me  feras. 
Et  j'ay  en  toy  si  avant  mon  ciieur  mis 
Qu'impossible  est  qu'il  soit  par  moy  demis. 
Je  t'ay  aymé  sur  (tous)  mes  autres  cnfans  , 
Et  m'as  tousjours  obéy  sans  contraincte; 
Si  tu  sçavois ,  sans  que  je  parle  en  fainte. 
Le  grand  amour  lequel  mon  cueur  te  porte, 
Ton  bon  vouloir,  que  tousjours  me  conforte, 
S'augmenteroit  envers  moy  scurement. 

Anathoile  le  tiers  filz. 

Redoubté  père  ,  je  suis  entièrement 

Tenu  à  vous  par  la  loy  de  nature 

Et  par  tout  droit,  dont  ne  fault  qu'ayez  cure 

Que  vous  soyez  à  jamais  délaissé 

Par  moy,  et  si,  d'adventure,  au  passé. 

Je  vous  avoys  quciqucmcnt,  par  jeunesse, 


Nouvelle.  91 

Rien  offencé ,  j'en  demande  en  humblesse 
Pardon  et  grâce  ,  vous  merciant ,  cher  père. 
Puisqu'il  vous  plaist  de  cest  honneur  me  faire 
Que  de  me  dire  le  bon  vouloir  qu'avez 
A  moy  sur  tous.  De  ma  part  vous  sçavez 
Que  je  vous  dy ,  espérant  qu'en  bi'ef  tempz 
Vous  cognoistrez,  ainsi  que  je  prétends, 
Que  vous  n'aurez  celuy  a  l'advenir 
Pour  vous  traicter  et  vous  entretenir 
Meilleur  que  moy  ;  aussi  je  y  suis  tenu. 

Le  Père. 
Tu  sçais  comment  je  t'ay  entretenu 
A  grans  despens ,  en  estrange  province , 
Pour  poursuy  vir  tes  estudes  ,  et  prins  ce 
Qu'ay  despendu  pour  toy  jusques  icy, 
Et  que  tes  frères  ,  lesquelz  sont  presens  cy , 
Sont  demourez  tousjours  en  la  maison 
Avecques  moy  ;  je  dy  c'est  bien  raison 
Qu'envers  euîx  deux  en  face  récompense. 

AnATHOILE    le    tiers   FILZ. 

Redoubté  père,  ainsi  comme  je  pense, 

Je  feray  tant,  avec  l'ayde  de  Dieu, 

Que  tous  contens  les  rendi'ay  en  tout  lieu  ; 

Tant  que  pourray  pour  eulx  en  quelque  chose 

Moy  employer,  je  le  feray. 

Le  Père. 

Ma  rose. 
Mon  cher  enfant ,  de  t'ouyr  suis  tant  ayse 
Que  je  ne  sçay  si  suis  sain  ou  malayse  ; 
Je  suis  ravy  d'esprit  entièrement. 

AnATHOILE    le    tiers    FILZ. 

Le  mien  parler  ne  sçauroit  bonnement 


92  ,      Moralité 

Vous  exprimer  ma  bonne  volunté. 
Le  Père. 

Or,  mes  enfans,  je  vous  vueil  cy  compter 
Ce  que  je  pense  qu'il  seroitbon  de  faire  : 
Qu'est  que  vous ,  Jehan ,  vous  perforcez  deffaire 
Cestuy  faisseau  de  boys  que  je  vous  donne. 

Jehan  premier  filz. 
Puis  qu'il  vous  plaist ,  il  fault  que  je  m'adonne 
Pour  esprouver  si  rompre  le  pourroys. 
Ha,  mon  bon  père,  trop  plus  tost  je  mourroys 
Que  le  desrompre  ;  je  ne  suis  assez  fort. 

Le  Père. 
Pierre ,  prendz-le  et  y  faitz  ton  effort , 
Pour  esprouver  si  ta  force  est  bien  grande. 

Pierre  le  second  filz. 
Puis  que  mon  père  ores  me  le  commande , 
Je  le  feray ,  sans  longuement  tarder. 
Mon  père ,  lielas ,  il  convient  regarder 
Qu'impossible  est  que  quelquement  le  face. 

Le  Père. 
Si  convient-il  que  quelqu'un  le  defface. 
Prendz-le ,  Anathoille  ;  montres-y  ta  vertu. 
Liève  le  tost.  Comment!  où  pense-tu? 
Veulx-tu  pas  faire  le  mien  commandement? 

Anathoile  le  tiers  filz. 
Plustost  mourir  que  de  faire  autrement 
Qu'il  ne  vous  plaist;  mais  je  sens  ma  puissance 
Tant  inhabile  ,  que  je  sçay  que  nuisance 
Ne  pourrois  faire  à  ce  faisseau  de  bois. 
Puisqu'il  vous  plaist ,  neanmointz  je  m'y  vois 
Tost  employer  pour  veoir  que  c'en  sera. 
En  bonne  foy  ,  mon  père ,  ce  sera 


Nouvelle.  98 

Autre  que  moy  ;  je  n'y  fais  recevoir. 
Le  Père. 

Or,  mes  enfans,  ainsi  que  je  puis  veoir , 
Vous  ne  pourriez  le  rompre  en  cette  sorte. 
Prenons  doncq  pièce  après  pièce  ;  aporte 
I  Qu'on  le  deslye  sans  tarder  davantage  ; 
Chascun  de  vous  y  face  son  ouvrage; 
Despeschez-vous. 

Jehan  le  premier  filz. 

Par  monsieur  saincl  Nythier, 
J'aymeroyes  mieulx  rompre  de  la  moytier 
En  ceste  sorte  deux  faisseaulx  qu'autrement. 

Pierre  le  second  filz. 
Pai'  mon  serment ,  et  moy  semblablement. 
C'est  une  chose  que  n'est  point  difficilie. 

Anathoile  le  tiers  filz. 

En  mon  vivant  n'euz  chose  si  facile 
A  acomplir  qu'à  rompre  ces  bûchettes. 

Le  Père. 
Bien  ,  mes  enfans  ,  je  cuyde  que  vous  faictes 
Facilement  ce  que  vous  ay  enjoinct 
Depuis  qu'on  a  le  gros  faisseau  desjoinct. 
Est-il  pas  vray  ? 

Jehan  le  premier  filz. 

Vous  voyez  patiemment 
Comment  l'avons  despesché  vistement. 
Mais ,  à  la  fois ,  il  estoit  impossible. 

Le  Père. 

Mes  chers  enfans ,  il  ne  sera  possible 

A  quelque  humain  de  vous  porter  dommage  , 

Pourveu  qu'ayez  tous  trois  mesme  courage  , 


94  '      Moralité 

Sans  vous  desjoiiidre ,  comme  rexpericnce 

Vous  ay  monstre.  Et  tenez  pour  science 

Que  vostre  force  n'estoit  pas  suffisante 

Pour  à  ce  bois  estre  en  riens  nuysante 

Estant  conjoinct.  Mais,  estant  séparé, 

Alors  avez  par  pièces  esgaré 

Tout  le  faisseau.  Dont  prenez  souvenance 

Que  ne  prendrez  en  vous  outrecuydance   [proffit. 

Pour  vostre  [vous?] disjoindre ,  pour  vostre  grant 

Pierre  le  second  filz. 
Nostre  bon  père  ,  pour  ceste  heure  il  suffit. 
J'ay  bon  espoir  de  mener  telle  vie 
Avec  mes  frères,  qu'il  n'y  aura  envie 
Entre  nous  trois  ,  ains  Amour  Fraternel 
Avecques  nous  demourra  éternel. 

Amour  Fraternel. 
Mon  désir  est  de  faire  demourance 
Avecques  vous;  quoy  faisant,  l'abondance 
De  biens  viendra  à  vous  ,  sans  y  faillir. 
Où  je  demeure,  sans  nulle  decadance 
Tous  biens  abundent,  et  n'y  a  deffaillance  ; 
M'entretenant  on  ne  peut  deffaillir. 

Anathoile  tiers  filz. 
Amour,  helas ,  autre  cas  ne  désire 
Entre  mes  frères  et  moy ,  sinon  vous  seul. 
Dont  je  vous  prie  ne  me  point  esconduire , 
Mais  me  suyvir  jusques  au  dernier  linceul. 

Jehan  premier  filz. 

Mon  espérance  est  que  si  nous  t'avons 
Avecques  nous  ,  Amour  tant  désirable. 
Nous  ne  sçaurions  nullement ,  ny  ])Ovous 
Perdre  le  loz  de  gloire  pardurabïe. 


Nouvelle.         gS 
Pierre  second  filz. 

Loyal  Amour  Fraternel ,  si  ta  grâce 
S'est  adonnée  à  nous  jusques  icy , 
Encor  te  prie  venir  en  toute  place 
Avecques  nous ,  par  ta  sainte  mercy. 

Amour  Fraternel. 

Mon  naturel  ne  requiert  autre  cas 

Que  tout  honneur ,  tout  bien  ,  joye  et  lyesse  ; 

De  mon  costé,  sans  plus  grands  altercas , 

Je  suis  contend  suyvir  Aostre  noblesse. 

Mais  gardez  bien  qu'Envie  ne  aous  blesse , 

Car  elle  prent  trop  cauteleusement 

Ceulx  qu'elle  veult  fouller  par  quelque  oppresse. 

Gardez  tumber  en  son  tresbuchement. 

Jehan  premier  filz. 

Il  n'est  possible  qu'Envie  me  sceust  abattre  , 
Tant  elle  soit  pleine  d'adversité. 

Amour  Fraternel. 

J'ay  grant  paour  qu'il  n'en  faille  rabattre 
Si  elle  veult  quelquefois  irriter. 

Pause  ,  et  Tont  les  premier  et  second  filz  sur  la  verdure, 
où  ilz  se  couchent . 

Le   Père. 
J'ay  en  mon  cueur  tant  de  joye  conceu 
Qu'impossible  est  d'en  avoir  davantage. 
Par  cy  devant  j'ay  veu  et  apperceu 
Le  grant  amour  des  filz  de  mon  ménage. 
Tous  biens  me  viennent  en  voyant  tel  ouvrage 
Et  semble  au  vray  que  jeune  je  deviens. 
Jamais  ne  fut  que  n'en  eusse  présage. 
Certes,  je  suis  joyeulx  quant  m'en  souviens. 


96  Moralité 

La  Mère. 
Le  seul  plaisir  que  prenons  en  largesse 
De  noz  enfans  vault  trop  mieulx  que  richesse, 
Or  ny  argent,  n'autre  bien  de  ce  monde. 

Envie. 

Vrayement ,  je  veulx  que  Ton  me  tonde 

Si  je  ne  fais  de  moy  parler. 

Où  est-ce  que  pourray  aller 

Pour  y  donner  quelque  escarmouche  ? 

Hola ,  hola  ,  chasseur  de  mouche  , 

Je  sçay  ce  que  voulois  sçavoir. 

Or,  messieurs ,  si  l'on  veult  avoir 

Notice  de  moy  et  ma  vie , 

Par  mon  nom  je  me  nomme  Envie, 

Née  en  enfer,  cela  s'entent, 

Et,  si  quelque  personne  tend 

S'ayder  de  moy,  il  est  à  croire 

Qu'il  n'yra  point  en  purgatoire, 

Mais  delà  d'où  je  suis  sortie. 

Ma  puissance  estoit  amortie 

he  temps  passé  ;  mais  maintenant 

Chascun  est  sa  partie  tenant 

Et  suis  en  bruict  et  renommée; 

Et  cela  que  suis  surnommée 

Mauldite ,  ce  n'est  sans  raison  ; 

Car  bien  mauldite  est  la  maison 

En  laquelle  l'on  m'entretient. 

Mais  qui  est-ce  qui  ne  me  tient 

Maintenant  pour  dame  etmaistresse? 

Si  convient  que  soys  de  la  presse  ; 

Je  feray  bouillir  le  potage  ; 

C'est  trop  parlé  de  tripotage  ; 

Il  fault  penser  d'autre  matière. 


Nouvelle.  97 

Il  me  convient  trouver  manière 
D'atraper  à  moy  quelque  beste, 
Et,  si  l'on  ne  voit  belle  feste, 
Je  veulx  bien  tost  que  Ton  me  pende. 
Peu  s'en  fault  que  je  ne  débande 
Mon  arc  contre  ces  deux  dormans  ; 
Peult  estre  ce  sont  gros  gourmans 
Qu'ont  plain  le  sac  jusqu'à  la  bouche. 
Sus  donc  ,  U  fault  que  je  descrouche 
Après,  de  par  le  dyable,  après. 
Je  vous  ordonne  par  exprès 
Que  soyez  tous  deux  euvieulx. 

Elle  se  tire  ;  puis  les  deux  frères  s'esveillent ,  et  dit 

Jehan  le  premier  filz. 

Je  ne  sçay  qu'ont  trouvé  mes  yeulx  ; 
Je  ne  cesse  de  me  dormir. 

Pierre  second  filz. 
Jehan,  mon  cher  frère,  mon  amy; 
Sçay-tu  de  quoy  je  m'esmerveille? 

Jehan   premier  filz. 
Ouy  ;  de  ce  qu'ainsi  je  sommeille. 
N'est-ce  pas  cela,  rcspondz  moy? 
Pierre  le  second  filz. 
Frère ,  tu  me  metz  en  esmoy 
De  me  respondre  en  ceste  sorte. 

Jehan  premier  filz. 

Si  sçavois  le  mal  que  je  porte 
Tu  ne  me  tourmenterois  tant. 

Pierre  second  filz. 
Et  comment,  es-tu  mal  content 
De  quelque  chose,  dys,  mon  frère? 


Moralité 

Jehan  le   premier  filz. 
Quant  je  pense  à  nostre  affaire, 
Nous  sommes  bien  folz,  sur  mon  ame. 

Pierre  le  second  filz. 
Mon  frère,  je  n'entends  ta  gamme  ; 
Il  te  fault  parler  clerement. 

Jehan   premier  filz. 
Quant  je  pense  au  gouvernement 
D'entre  nous  deux  et  nostre  frère, 
Par  Dieu,  ce  m'est  grant  vitupère. 
Quant  en  avons  tant  endurer. 
Et  fjuoy,  je  vovs  tout  empirer; 
Tout  y  va  à  rebours  de  bien. 
Je  cuyde  que  tu  m'entens  bien. 
INostrc  père  nous  f^iit  grant  tort; 
Il  a  fait  la  buée  et  tord. 
Je  ra'esbahis  de  son  affjiire; 
Je  ne  voys  point  qu'il  cuyde  faire, 
Sinon  nous  rendre  pauvres  gens, 
Et,  si  ne  sommes  diligens 
A  nostre  cas ,  j'ay  grande  craincte 
Que  nostre  part  ne  soit  estaincte 
Quant  à  son  bien  ,  car,  tout  comprius , 
Si  ce  que  nostre  frère  a  prins 
El  despendu  cstoit  ensemble , 
Nous  aurions  deux  fois,  ce  me  semble. 
Plus  de  bien  (jue  nous  n'avons  pas. 
Et  puis  il  marche  par  compas, 
Il  le  fera  son  successeur  ; 
Il  sera  son  héritier  seul, 
A  ce  qu'eu  puis  conjecturer. 
Mais  il  nous  lault  adventurer 
A  y  mettre  empeschemenl. 


Nouvelle.  99 

Pierre  second  filz. 
C'est  la  chose  certainement 
Que  j'avoys  désir  de  te  dire, 
Et  mon  Dieu  me  puisse  mauldire 
Si  ne  suis  marry  de  mon  père , 
Qui  nous  procure  Fimpropère 
Que  de  nous  faire  ses  bastardz. 
Je  ne  prise  point  deux  pataidz 
Mon  frère  Anathoille  et  sa  vie. 
Je  luv  veulx  porter  une  envie 
Qui  ne  luy  prouffitera  rien, 
Et,  sang  bien,  il  n'est  terrien 
Qu'en durast  chose  tant  frivole. 
Par  Dieu,  j'ay  esté  à  TescoUe, 
Où  j'ay  aprins  jouer  des  tours. 
Et  eu  brefz  jours,  sans  longs  atours, 
Monstreray  Terreur  de  mon  père. 
Il  dit  qu'il  ayme  nostrc  frère 
Plus  que  nous,  sans  comparaison, 
Qu'avons  maintenu  la  maison 
Où  il  despendoit  nostre  bien. 
Il  cougnoistra  tantost  combien 
J'ay  desii"  vendre  mes  espices. 

Jehan  le  premier  filz. 

C'est  ce  que  vouloys  que  tu  fisses  ; 
Il  le  fault  faire  sans  demeure. 

Pierre  second  filz. 

Si  Dieu  plaist  que  bientost  ne  meure. 
Tu  voirras  le  tout  mis  à  fin. 

Jehan  premier  filz. 

Vois -tu  pas  bien,  mon  frère  ?  Affin 
Que  nostre  père  puisse  entendi-e 


Moralité 

Ce  dont  nous  le  voulons  reprendre, 
Il  fault  plainement  luy  monstrer 
Que  rainour  qu'il  a  demonstré 
A  nostre  frère  nous  desplaist. 

Pierre  second  fîlz. 
Desclairez-le  donc,  s'il  vous  plaist , 
Vous-inesmes,  affin  de  mieulx  dire. 

Jehan  premier  filz. 

Cela  que  nostre  fait  s'empire 
Me  fait  enrager  de  despit. 

Pierre  second   filz. 
Or,  mon  frère,  allons  sans  respit 
Par  devers  nostre  domicilie  ; 
Allons-y  tenir  le  concilie 
Pour  faire  une  conclusion. 

Uemort  de  conscience. 
Enfans ,  la  grant  abusiou 
Que  vous  suyvcz  vous  damnera. 
Pensez  quel  gref  dueil  ce  sera 
A  vostre  père  débonnaire, 
Quand  il  verra  qu'à  vostre  frère 
Portez  une  mauldicte  cnvye. 
11  vous  fault  changer  vostre  vie 
Et  prendre  avec  vous  Bon  Amour. 
Enfans  .  entendez  ma  cl  amour  : 
Délaissez  suyvir  telle  chose, 
Ou  par  mon  arrest  je  propose 
Que  serez  cause  qu'à  jamais 
Vostre  père  sera  marry  ;  mais 
Pensez  un  peu  à  vostre  cas , 
Et  vous  verrez ,  sans  altercas , 
Qu'avez  grand  tort  d'ainsi  parler. 


Nouvelle. 

Jehan  premier  filz. 
Pierre  ,  je  ne  veulx  plus  aller 
Vers  nostre  père  déclarer 
Ce  que  avions  délibéré , 
Car  ce  nous  estoit  grand  folye  ; 
Mon  envie  est  toute  abolie. 
Je  cognois  par  expérience 
Que  par  Remort  de  conscience 
Nous  nous  devons  tost  désister. 

Pierre  second  filz. 
Je  ne  vous  vouldrois  assister 
Si  y  voulez  aller  aussi, 
Car,  ayant  vu  de  près  cecy, 
Nous  avons  le  tort,  sur  mon  ame , 
Et  nous  seroit,  certes,  grantbiasmc. 
Si  nostre  frère  autre  estoit 
Qu'il  n'est ,  et  si  beauconj)  coustoit 
Du  temps  qu'il  estoit  à  l'estude  , 
Il  n'usera  d'ingratitude 
Cy  après  ,  comme  on  pcult  entendre. 
Puis ,  si  mon  père  veult  osteudre 
Et  mettre  son  amour  entier 
En  luy,  il  ne  nous  est  mestier 
Nous  en  douloir;  ce  qu'il  veult  foire 
Nous  devroit  en  tous  moyens  plaire. 

Jehan  premier  filz. 
Ne  parlons  plus  de  ces  matières  ; 
Noz  voluntez  nettes  et  entières 
Nous  fault  rendre,  et,  pour  conclure, 
11  nous  fault  prendre  voye  scure 
Vers  nostre  père  maintenant. 

Pierre  second  filz. 
Je  vous  suis  ici  de  tenant. 


102  Moralité 

Allons,  sans  plus  nous  abuser; 
Si  d'adventure  il  vcult  user 
Enti'e  nous  d'adnionestemeut , 
Obéissons  luy  droictement. 

Jehan  premier  filz. 
Il  fault  qu'au  chemin  nous  boutons  ; 
Car  je  crains  fort  que  nos  moutons 
Ne  tardent  trop  partir  pour  paistrc. 
Honoi'épère,  ncstre  maistre, 
Dieu  vous  préserve  en  tout  honneur. 

Pierre  second  filz. 
Père,  Dieu  vous  garde  en  bonheur. 
Retournez  sommes  pour  sçavoir 
Si  vous  voulez  faire  pourveoir 
A  ce  que  les  moutons  on  mène 
Paistre  en  quelque  prochaine  plaine. 

Le  Père. 
Mes  enfans ,  il  [en]  est  saison  ; 
Partez  vous  tost  de  la  maison, 
Et  les  menez  en  quelque  lieu 
Paistre  ,  sous  la  grâce  de  Dieu. 

Jehan  premier  filz. 

Ainsi  soit  fait  que  Favcz  dit. 
Je  m'y  voys,  sans  nul  contredit, 
Les  garder  avec[ques]  mon  frère , 
Pourquoi  adieu  vous  dy.  mon  père 
Jusqu'au  retour. 

Pierre  second  filz. 
Et  moy  aussi. 
Le  Père. 
Nostre  seigneur,  par  sa  mercy. 
Vous  vacille  garder  de  doramaige. 


Nouvelle.  io3 

Je  sens  tant  joyeulx  mon  courage 
Que  mon  cueur  tressaillit  de  joye. 
Or  je  prie  à  Dieu  qu'il  convoyé 
Tes  frères,  mon  filz  bien  aym[é]. 
En  moy  je  ne  sens  rien  d'amer, 
Quand  je  vois  qu'estes  adonnez 
A  vous  aymer,  et  vous  donnez 
Totallement  à  vous  servir 
L'un  l'autre. 

ÂNATHOILE    LE    TIERS    FILZ. 

Si  j'ai  desservy 
D'estre  aymé  par  culx  en  tout  lieu , 
J'en  donne  grâce  au  puissant  Dieu, 
Et,  si  vous  plaist  que  me  transporte 
Vers  eulx  aux  champs,  je  le  fcray. 

Le  Père. 

Mon  filz,  en  tout  tu  me  conforte  ; 
Tant  que  vivray  je  t'aymei'ay. 
Si  tu  les  vculx  aller  vcoir. 
Ce  ne  sera  que  pour  mouvoir 
Leurs  cueurs  à  t'aymer  davantage. 

Anathoile  le  tiers  filz. 
Sçachez ,  père ,  qu'en  tout  passage 
De  leur  complaire  ay  appétit. 

Le  Père. 
Or,  mon  filz  ,  attens  un  petit  ; 
Il  n'est  pas  encor  temps  d'aller. 
Je  veulx  à  toy  un  peu  parler. 
Car  ce  m'est  joye  quand  je  te  voys. 
Je  n'ay  corps ,  visage  ny  voix 
Qu'à  ceste  heure  ne  s'esjouyssent , 
Pour  ce  que  de  te  veoir  jouyssent 


io4  '    Moralité 

Présentement  en  grand  plaisir. 
Anathoile  le  tiers  filz. 

Père  ,  si  c'est  vostre  désir 
Que  de  me  compter  ou  enjoindre 
Quelque  chose,  je  n'ay  pas  moindre 
La  voliiuté  que  du  passé. 
Le  Père. 
Mon  lîlz ,  je  suis  un  peu  lassé. 
Mettons-nous  tous  deux  à  recoy, 
Et  puis  je  te  diray  pourquoy 
Je  t'ay  dit  que  je  desirois 
Parler  avec  toy. 
Anathoile  le  tiers  filz. 
Je  serois 
Très  aise  qu'i  fussions  desja. 
Celuy  qui  les  maulditz  reugea  , 
Nous  donne  tousjours,  par  sa  grâce, 
Bonne  amytié  en  toute  place. 

Hz  se  retirent,  puis  le  premier  et  secoiul  Glz  se  couclieiil 
sur  la  verdure  ;  et  pause. 

Envie. 
Comment!  Où  est-ce  que  je  pense? 
Nul  ne  me  donne  recompense, 
Et  si  suis  preste  au  besoigner. 
De  toutes  pars  fault  cheminer 
Pour  frapper  quelqu'un  de  ma  flcsclic. 
Je  rendiay  la  personne  sèche 
Qui  recevra  mon  premier  coup. 
Sus,  Envye,  à  coup,  à  coup  ! 
Il  est  temps  que  faces  ta  monstre. 
Et  convient  que  tu  te  demonstrc 
Telle  que  tu  es  renommée. 
Sans  faire  plus  giaiule  chommée» 


Nouvelle.  lo 

Cherche  quelqu'un  pour  assaillir. 
Ça ,  ça ,  il  ne  me  fault  faillir 
Pour  donner  la  part  à  ces  deux. 

Elle  tire  à  Jehan  le  premier  fîlz  et  ne  treuve  point  de 
Desches  en  son  carquois  pour  tirer  à  l'autre  ,  disant  ; 

0  dyable ,  gramment  je  me  deulz  : 
Je  n'ay  point  de  flesches  icy 
Pour  donner  encor  à  cestuy  cy 
Cela  qu'il  luy  fault  recevoir. 

Elle  se  retire  ,  et 

Jehan  premier  filz  dit  : 

Ainsi  que  puis  appercevoir, 

Mon  frère ,  nous  sommes  bien  bestes  ; 

On  nous  devroit  couper  les  testes  ; 

Nous  nous  monstrons  par  trop  caignardz  ; 

Ne  faisons  non  plus  des  canardz; 

Ne  marchons  plus  dedans  la  boue. 

J'ay  désir  donner  sur  la  joue 

A  nostre  frère  tant  mauldit. 

Nous  sommes  bien  en  fait,  en  dit, 

Mocquez  par  nostre  pervers  père  ; 

Ce  nous  sera  grant  vitupère 

Si  nous  ne  luy  portons  dommage. 

Pierre  second  filz. 
Helas  !  mou  frère,  quel  courage, 
T'a  ainsi  esmeu  chauldement  ? 

Jehan  premier  filz. 

Allons,  despechons  vistement. 
Allons  luy  payer  sa  desserte. 
Mort  bieu,  l'on  y  recevra  perte 
Puis  qu'ay  eschauffe  le  cerveau  ; 
Et,  mon  frère,  tu  es  bien  veau  , 
Si  tu  ne  voys  la  grant  laydure 


io6  ,  Moralité 

Qu'on  nous  fait. 

Pierre  second  filz. 
Sur  la  verdure 
Il  nous  fault  un  peu  recoucher. 

Hz  se  couchent ,  puis 

Enwe  dit  en  tirant  contre  Pierre 
Or,  sus,  sus,  voyla  depesché 
Ce  dont  j'aA  oys  plus  grant  désir. 

P I  E  R  R  E ,  <»«  se  Ici' an  t. 
0  !  mon  frère,  quel  dcsplaisir 
Quant  j'ay  pensé  et  repensé. 
Il  nous  fault  aller  commencer 
La  feste  par  nostre  maison. 
Départons  ;  il  en  est  saison. 
Je  prometz  à  Dieu  de  venger 
L'injure  dont  je  suis  rengé  ; 
C'est  trop  enduré,  somme  toute. 

Jehan  premier  filz. 
Or,  mon  frère  Pierre,  escoute  ; 
J'ai  regardé  un  bon  moyen. 
Par  lequel  nous  chcvirons  bien 
Quant  à  mettre  à  mort  nostre  frère 
A  l'insceu  de  nostre  père. 
Tout  beau,  ne  bougeons,  je  te  prie. 

Pierre  second  filz. 
Voys-tu  bien  ,  j'ay  tant  grande  envie 
Que  nostre  frère  soit  delTait, 
Pour  le  déshonneur  qu'il  nous  faict, 
Que  ne  puis  modérer  mon  yre. 
Mais  non  pourtant,  si  tu  venlx  dire 
Le  moyen  ({ue  tu  dis  savoir. 
Je  venlx  bien  patience  avoyr 
De  l'onyr. 


Nouvelle.  107 

Jehan  premier  filz. 

Je  ne  veulx  tarder 
De  le  dire.  J'ai  i-egaidé 
Tous  moyens  que  j'ay  sceu  songer. 
Mais  je  ne  youidrois  point  changer 
Celuy  que  te  veuLx  racompter. 
C'est  que  nous  irons  en  l'hostel 
De  nostre  père,  puis  après 
Nous  luy  dirons  par  motz  exprès 
Nostre  vouloir  et  que,  s'ilveult 
Tousjours  poursuy  vir  le  sien  veu 
Quant  à  aymer  plus  nostre  frère 
Que  nous,  l'injure  et  inipropère 
Nous  repoulserions  en  brief  temps. 
Sang  bieu ,  nous  sommes  ses  enfaus 
Aussi  bien  que  luy,  vertu  bieu  ; 
11  fault  qu'on  en  parle  en  tout  lieu. 
Pour  le  fait  tost  expédier, 
Il  nous  conviendia  hardier 
Et  mettre  nostre  frère  à  mort , 
A  quelque  coing,  sans  nul  remort, 
Et  que  ce  soit  secrettemeut , 
A  l'insceu  entièrement 
De  nostre  père  et  de  ma  mère. 

Pierre  le  second  filz. 
Ce  leur  sera  douleur  amère 
Si  une  foys  le  pevent  sçavoir. 
Mais,  quelque  dueil  qu'ilz  puissent  avoir, 
Il  le  fault  mettre  à  fin  et  chefz. 
C'est  à  faire  au  couper  le  chef 
De  nostre  frère  tant  pervers. 
Puis,  s'il  venoit  quelqu'un  devers 
Nostre  père,  luy  declairer 


io8  Moralité 

11  nous  fauldroit  liiy  séparer 
La  teste  d'avecques  le  corps , 
Et  après  vivre  en  bons  accordz , 
Mettans  en  Testât  nostre  père 
Qu'il  mérite,  aimant  nostre  frère. 
D'abondant  autant  fauldia  l'aire 
Si  nostre  mère  nous  vient  braire  ; 
Nous  en  avons  troji  enduré  ; 
De  ma  part  je  ne  puis  durer 
Que  n'en  fais  expédition. 
Et  puis ,  au  pis  aller,  si  on 
INous  en  mesprisoit  quclquement. 
Il  nous  fauldroit  prendre  liardicment 
Vengeance  sur  nos  ennemys. 

Jehan  premier  filz. 

Ceulx  ne  seront  pas  mes  amys 
Qui  me  viendront  rompre  la  teste, 
Et,  pour  te  repondre  à  la  reste  , 
Je  veulx  qu'il  soit  sans  contredit 
Fait  tout  ainsi  que  tu  l'as  dit. 

Pause  ,  et 

Le  Père  dit  : 
Mon  filz  bien  aymc ,  ton  désir 
Soit  fait,  si  veulx  prendre  plaisir 
D'aller  veoir  tes  frères  aux  champs. 

Anathoile  le  tiers  filz. 
Helas,  mon  père,  voz  doulx  cliantz 
Me  font  frémir  le  cueur  de  joye. 
Tantost  je  m'en  voys  mettre  en  voyc 
Tour  les  trouver  à  la  boune  heure. 

Le  Père. 
Or,  mon  cher  fdz ,  va  sans  demeure , 


ÎNouvELLE.  tog 

Jésus  te  garde  par  sa  grâce. 

Il  départ  et  va  contre  ses  frères  lentement.  Puis  dit 

Jehan  premier  filz. 

Je  voys  quelqu'un  suivir  la  trace 
Du  chemin ,  par  vers  nous  venir. 
Il  le  nous  fauldra  convenii- 
Pour  sçavoir  quel  homme  il  pcult  estre. 

Pierre  second  filz. 
0 ,  nostre  Dieu ,  nostre  bon  maistre , 
Loué  sois-tu  très  grandement. 
C'est  nostre  frère,  vrayement. 
Il  le  nous  fault  faire  mourir. 
JNul  ne  le  pourra  secourir 
Qu'à  ce  jour  ses  jours  il  ne  fine. 

Jehan   premier  filz. 
11  nous  fault  tenir  bonne  myne  , 
Et  le  laissons  fort  aprochcr. 

Pierre   second  filz. 
On  le  nous  pourroit  reproucher, 
Si  l'on  trouvoit  son  coips  sur  terre, 
Pourquoy  fault  garder  que  l'on  ne  erre  ; 
Mettous-le  eu  quelque  caverne. 

Jehan  premier  filz. 
Mon  frère,  ceste  grant  cyterne 
Est  le  lieu  où  le  convient  mettre. 
Nous  luy  donrons  tantost  sa  lettre  ; 
Il  sera  tost  maistre  passé. 

Pierre  second  filz. 
Mais  de  le  faire  trespasser 
Il  fauldia  regarder  comment. 

Jehan   premier  filz. 
Je  pense  à  son  trespassement ; 


Moralité 

Mais  il  me  semble  on  le  deust  prendre 
Et  au  font  du  creux  le  descendre, 
Où  quelque  temps  il  languira, 
Et  puis  tost  après  il  mourra, 
Si  tous  les  dyatles  ne  l'emportent. 
Pierre  second  filz. 
Je  vovs  que  vers  nous  se  transporte  ; 
IVe  disons  plus  mot ,  je  te  prie , 
Mais  rendons  la  chose  acomplie. 

A>ATHOILE    LE    TIERS    FILZ. 
Mes  frères,  et  puis? 

JeHA-\    PREMIER    FILZ. 

Et  fontaines. 

Hz  le  lyent  de  cordes. 
AnATHOILE    LE    TIERS    FILZ. 

Qu'est-ce  cy? 

Pierre  second  filz. 

Tes  fiebvres  quartaines, 
Tu  Tentcndras  tanlost,  beau  père. 
AnATHOILE    tiers    FILZ. 

Qu'est-ce  que  vous  me  voulez  faire? 
Dictes-le  moy,  je  vous  supplie. 

Jehan  premier  filz. 
Nous  te  ferons  perdre  la  vie 
Avant  que  partir  de  uoz  mains. 
A  N  AT  H  O  I  L  E    à  genoulx. 
0  doulx  créateur  des  humains , 
Helas,  prends  tost  de  moy  mercy. 

Pierre  le  relié t^e  rudement. 
De  cecy  nous  n'avons  soucy, 
Meschant  pendu  ;  cette  cyterae 


Nouvelle. 

Te  servira  d'iine  tavei  ne 

Pour,  si  tu  veulx,  faire  grand  chère 

AnATHOILE     tiers    FILZ. 

Helas  !  helas  !  cruelle  chère  ! 
Vous  ay-je  point  fait  dcspiaisir? 
Jehan  premier  filz. 
Si  maintenant  avions  loysir, 
Nous  te  le  dirions  ;  aussy  bien 
De  la  cause  (tu)  n'yiiore  rien  ; 
Tu  la  peulx  bien  conjecturer. 

Anathoile  tiers  filz. 
Helas,  me  fault-il  endurer 
La  mort  par  vostre  faulce  envie? 
Pierre  second  filz. 
Despeche,  c'est  fait  de  ta  vie. 
Entre  en  ceste  cylerne  cy. 

Anathoile  tiers  filz. 
Helas,  dont  procède  cecy? 
Je  meurs  par  vostre  faulse  envie. 
Jehan  premier  filz. 
Despesche ,  c'est  fait  de  ta  vie  ; 
Je  croy  tu  n'es  point  nostre  frère. 

Anathoile  tiers  filz. 

Helas  !  et  que  dira  mon  père  ? 
Qui  me  commandera  à  luy  ? 

Pierre  second  filz. 
Du  moins  tu  ne  seras  celuy. 

Hz  le  jectent  en  la  cyterne ,  et 

Jehan  le  premier  filz  dit  : 
En  voyla  l'expédition. 
Mais ,  pour  faire  conclusion , 


112  Moralité 

Il  uous  fault  tromper  nostre  père. 
Pierre  second  filz. 

Sçais-tu  bien  qu'il  nous  fauldra  faire  ? 
Il  uous  fault  tuer  ung  mouton , 
Et  puis  dans  le  sang  nous  mcttron 
Quelque  habitz ,  dont  nous  ferous  monstre 
A  nostre  père  ,  qui  à  Fencontre 
Ne  pensera  point  qu'une  beste 
IS'ayt  porté  à  son  filz  moleste 
Et  dévoré,  pour  faire  court. 

Jehan  premier  filz. 
Tu  es  un  vrav  galant  de  court  : 
Soit  faict  ainsi  que  tu  le  dis. 

Ih  tuent  un  mouton  et  mettent  un  habit  dans  le  sang,  cl 

Le  Père,  remort  d'eulxj  dit  en  parlant  à  sa 
femme  : 
Loué  soit  Dieu  de  paradis  , 
De  mes  enfans  qui  sont  bien  nez. 
Jamais  les  mieulx  morigénez 
Ne  se  trouvèrent  sur  la  terre. 
L'un  contre  l'autre  ne  preut  guerre  , 
]\Iais  ont  un  Amour  fraternel 
Qu'il  me  fera  comme  éternel. 

La  Mère. 
Mon  amy  ,  ce  sont  les  enfans 
Peult  esti-e  les  plus  triomphans 
Qui  soient  point  en  ce  quartier. 

Le  Père. 
Ma  grâce  leur  est  impartie , 
Et  les  ayme  profondement  : 
Car  jamais  ung  bon  cueur  ne  ment. 
Mais  j'ayme  le  moindre  d'entre  eulx 


Nouvelle.  ii3 

Beaucoup  plus  que  les  aultres  deux, 
Tant  pour  ce  qu'en  nostre  vieillesse 
Le  Sauveur,  par  sa  grand  largesse, 
Le  nous  a  donné,  comme  aussi 
Qu'il  obehist,  sans  qua  ne  si, 
Tousjours  à  mon  commandement. 

La  Mère. 
De  mon  costé,  semblablement, 
Il  me  plaist  fort  sur  tous  ses  frères. 

Le  Père. 

0  combien  sont  heui'eux  les  pères 
Qui  ont  enfans  de  bonne  sorte. 
De  ma  part  mon  fait  me  conforte  , 
Car,  la  mercy  Dieu  et  nature, 
J'ay  très  bonne  progéniture, 
Et  telle  que  la  desiroys. 

Pause  cl 

Jehan  premier  filz  salue  son  père 

en  disant  : 
Cher  père,  le  hault  roy  des  roys 
Vous  doint  vostre  noble  désir. 

Le  Père. 
Dictes  moy,  car  c'est  mon  plaisir, 
Vostre  frère  ne  vient-il  pas  ? 

Pierre  second  filz. 
Je  sommes  venus  pas  à  pas. 
Sans  nostre  frère  avoir  veu. 

Le  Père. 
Helas,  orsuis-je  despourveu 
De  tout  plaisir  et  tout  soûlas. 
Helas,  helas,  helas,  helas. 
Entièrement  me  desconforte. 
T.  m.  8 


n4  Moralité 

Je  voidz  ses  habitz  que  tu  porte, 
Tous  plains  de  sang  et  tout  noircy. 

Jehan  premier  filz. 
Certes,  quant  à  ces  habits  cy. 
Nous  les  avons  au  boys  trouvez , 
Et,  par  propos  non  controuvez , 
Vous  dis  que  nous  ne  sçavions  raye 
Nostre  frère  eust  fait  départie 
D'avec  vous. 

Le  Père. 
0  quelle  nouvelle  ! 
Mort,  dure  mort,  o  mort  cruelle. 
Viens  moyjecter  à  la  renvei'se. 
0  la  fortune  trop  diverse  ! 
Or  fault-il  maintenant  plourer. 
Quelque  bcstc  aura  dévoré 
Mon  cher  enfant.  0  quel  effort  ! 
Où  est-ce  que  prendray  confort  ?     - 
Il  me  fault  mourir  sans  relais. 
Helas ,  helas ,  hclas ,  helas  ! 

0  beste  lubricque, 

Si  fort  tu  me  picque 

Qu'il  fault  que  m'applicque 

A  chanter  helas. 

Ton  faict  inique 

Me  donne  colicque 

Tort  dure  et  oblicque, 

Dont  je  pers  soûlas. 

La  Mère. 
Helas,  mon  amy,  patience; 
J'ay  mon  entière  confiencc 
Qu'on  le  trouvera  à  bonne  heure. 
Il  fault  que  allions  sans  demeure 


Nouvelle.  h5 

Pour  le  chercher  diligemment. 
N'y  pensez  point  tant  vistement. 

Le  Père. 

Helas ,  pauvre  père, 

Et  toy,  chère  mère, 

Pour  ce  dur  affaire 

Vous  convient  mourir. 

Que  pouriez-vous  faire 

Fors  crier  et  braire , 

En  lieu  solitaire 

Dans  les  boys  courir  ? 
Mon  Dieu  me  vueille  secourir, 
A  luy  veulx  tousjours  recourir; 
Mon  enfant  je  luy  recommande. 

La  Mère. 

Amy,  s'il  vous  plaist  que  je  mande 
Noz  enfans  par  boys  et  par  terre 
Pour  de  leur  frère  soy  enquerre , 
Je  le  feray  très  voluntiers. 

Le  Père. 

Où  sont  les  chemins  ny  sentiers 
Où  je  le  pourroys  une  foys 
Veoir  de  mes  deux  yeulx  ?  Toutesfoys 
Que  noz  eufans  l'aillent  chercher. 

La  Mère. 

Enfans ,  il  vous  fault  enchercher 
Où  vostre  frère  pourroit  estre  ; 
Pourquoy  vous  fault  au  chemin  mettre 
Pour  le  chercher  sans  demourer. 

Jehan  premier  filz. 

Une  beste  l'a  dévorer. 


ji6  Moralité 

L'aller  chercher  seroit  follie. 
La  Mère. 

Helas,  mes  enfans  ;  je  vous  prie 
Me  vouloir  faire  ce  plaisir. 

Pierre  second  filz. 
Frère,  vous  faictes  desplaisir 
A  ma  mère  et  à  moy  aussi. 
Pourquoy  prenons  ce  chemin  cy 
Pour  aller  chercher  nostre  frère. 
Vrayemeut ,  voicy  un  hel  affaire  ; 
Nous  avons  ce  qu'il  fault  avoir. 
Nostre  père  aille  sçavoir 
Si  son  mignon  a  point  de  pain. 

Jehan  premier  filz. 
Il  devroit  avoir  grande  fain  ; 
lia  long  temps  qu'il  n'a  mangé. 

Remort  de  conscience. 
Et,  enfans,  avez-vous  changé 
Vostre  vouloir  tant  meschamuient  ? 
Regardez  un  petit  comment 
Vous  rendez  maiTy  vostre  père. 
Parce  qu'avez  mis  vostre  frère 
A  mort  cruelle  de  voz  mains. 
0  enfans  pires  des  humains, 
Qu'avez  tel  meurtre  perpétré. 
Comment  pourrez-vous  impetrer 
Remission  d'un  tel  péché. 
Vostre  frère  avez  depcsché 
Sont  quatre  jours;  tué  l'avez. 
Dont  je  ne  sçay  si  bien  lavez 
Vous  serez  d'un  tel  meschant  acte. 
Amour  Fraternel  vous  dctracte  ; 


Nouvelle.  ti; 

Vous  l'avez  laissé  pauvrement. 
Pourquoi  pensez  finallement 
Qu'en  serez  gi-efvement  pugiiis. 
Vous  estiez  de  tous  maulx  honuiz 
Quant  ne  pensiés,  à  Tadventure, 
Meurtrir  vostre  progéniture. 
0  cas  sur  tous  abhominable 
Acompagné  d'un  meschant  diable 
Pour  conducteur ,  o  dure  chose  ! 
En  parler  plus  avant  je  n'ose. 
De  mon  costé  j'en  ay  pitié. 
0  immodérée  inimitié , 
Qui  par  meschante  envie  as  faict 
Le  plus  estrange  et  grefz  forfait 
Qu'on  pouroit  dire  ny  penser  ! 

Jehan  premier  filz. 
Pierre,  nous  avons  offensé 
Nostre  père  trop  grandement; 
Je  le  congnois  certainement  ; 
Nous  avons  tué  nostre  frère 
Pourquoy  le  voulusmes-nous  faire? 
Ce  fut  à  nous  fait  raescbamment. 
Et  pour  ce  je  veulx  brefvement 
M'aller  pendre  par  desplaisance. 
0  le  faict  de  grande  importance  ! 
C'est  un  péché  irrémissible. 

Pierre  le  second  filz. 
0  envye  trop  invincible  ! 
Jamais  je  ne  l'eusse  cuydé. 
0  cueur  par  trop  outrecnydé , 
D'avoir  ainsi  meurtri  ton  frère. 
Helas  ,  frère  ,  le  grand  affaire  ! 
Je  ne  me  puis  plus  soubztenir. 


ii8  '      Moralité 

Jeuan  premier  filz. 
Il  te  faiJt  avec  moy  venir 
Et  nous  yrons  noyer  ou  pendre. 

Pierre  le  second  filz. 
Allons ,  helas  ,  sans  plus  attendre, 
Que  jamais  on  ne  nous  revoye. 
Or  marchons;  que  Dieu  nous  convoyé. 

Remort  de  conscience. 
Enfans  ,  qu'est-ce  que  voulez  faire? 
Allez-vous  rendre  à  vostre  père, 
I.uy  demandant  rémission 
De  ceste  faulse  occision 
Qu'avez  fait  de  vostre  bon  frère. 

Jehan  premier  filz. 
Comment  aller  devers  mon  père? 
Jamais  !  j'ayme  trop  mieulx  mourir. 
A  qui  pourrions-nous  recourir  ? 
Ou  sera-ce  ,  n'en  quelle  place 
Que  de  ce  fait  recevrons  grâce  ? 
Nous  avons  par  trop  offensé 
Nostre  père. 

Remort  de  conscience. 
11  te  fault  penser 
Que ,  si  ainsi  te  desconforte 
Et  que  tu  meure  en  telle  sorte , 
A  jamais  tu  seras  damné. 

Jehan  premier  filz. 
Aussi  bien  suis-je  condamné; 
A  cela  mon  faict  m'y  condamne. 

Remort  de  conscience. 
En  faisant  ainsi  tu  te  damne. 


Nouvelle.  419 

Croyez  mon  conseil  et  mes  dicts , 
Si  voulez  avoir  paradis. 
Allez  en  devant  vostre  père , 
Et  luy  dictes  que  vostre  frère 
Vous  avez  meurtri ,  en  effect , 
Et  que  vous  repentez  du  fait , 
Luy  criant  mercy  humblement. 

Pierre  le  second  filz. 
Mon  frère ,  allons-y  vistement , 
N'atendons  icy  davantaige 

Jehan  premier  filz. 
Tu  perdz  temps,  car  j'ay  un  couraige 
Qu'il  ne  le  permettra  jamais. 
Pour  quoy  je  ne  veulx  désormais 
Me  trouver  devant  sa  personne. 

Remort  de  conscience. 
Misérable,  tu  t'abandonne 
A  tous  les  grans  dyables  d'enfer. 
Doncques  pense  batre  le  fer 
Pendant  qu'il  est  chault. 

Jehan  premier  filz. 

Ha,  Remort 
De  conscience ,  la  griefve  mort 
De  mon  frère  ne  le  permet. 

Remort  de  conscience 
parlant  à  Pierre. 
Je  ne  sçay  où  ton  frère  met 
Son  esprit  ;  prendz-le  par  la  main  ; 
Vostre  père  sera  humain , 
Prenant  de  vous  miséricorde. 

Pierre  second  filz. 
Remort,  helas!  je  m'y  accorde  ; 


Moralité 

Mon  frère ,  prenez  bon  courage. 
Allons  tout  droit  sur  ce  passage 
Crier  mercy  à  nostre  père. 

Jehan  premier  filz. 
Helas  !  las  !  que  (tu)  me  fais-tu  faire  ? 
Je  ne  sçay  certes  où  je  suis. 

Pause. 

Le  Père. 

Ma  femme,  tousjoursje  poursuis 
Ma  complaincte  de  nostre  filz. 

La  Mère. 
Ses  frères ,  en  douleurs  confitz  , 
Viennent  des  champs  tous  deux  ensemble. 

Le  Père. 
Helas  !  femme ,  comme  il  me  semble , 
Jamais  nous  ne  le  reverrons. 

La  Mère. 
Vers  noz  enfans  nous  enquerrons 
S'ilz  en  ont  point  eu  de  nouvelle. 
Je  sens  tristesse  nompareille 
De  ce  qu'ilz  ne  l'amènent  point. 
Attendons  les  cy  sur  ce  point. 

Pause,  et  se  doivent  jecter  à  genoulx  le  premier  et  second 
filz  devant  leur  père. 

Jehan  premier  filz. 

Helas  ,  mon  père ,  je  ne  sçay 
Si  perferay  le  coup  d'cssay 
Qu'ay  proposé  en  ceste  place 
Déclarer  devant  vostre  face. 
Car  le  cueur,  helas,  tant  m'estraint 
Que  de  me  taire  suis  contraint, 
El  ne  pourroit  hors  de  ma  bouche 
Sortir  le  mal  que  tant  me  touche. 


Nouvelle. 

Le  Père. 
Mon  filz ,  la  nouvelle  est  piteuse. 
As-tu  trouvé  la  beste  hydeuse 
Qu'a  dévoré  mon  filz  ,  ton  frère  ? 

Jehan  premier  filz. 
Impossible  est ,  helas  !  mon  père , 
Que  vous  dise  la  vérité  : 
Car  mon  cueur  est  tant  irrité 
Que  ne  sçay  si  suis  vif  ou  mort. 

Le  Père. 

Helas  ,  helas  ,  et  quel  remort 
Te  garde  de  le  declairer? 

Jehan  premier  filz. 
Nous  deussions  bien  estre  esgarez  , 
Sans  à  vous  nous  venir  monstrer  ; 
Le  vouloir  qu'avons  demonstré 
A  nostre  frère  faulcement 
Bannist  perpétuellement 
Nous  deux  de  devant  vostre  face. 

Le  Père. 

Enfans ,  respondez  en  la  place  : 
Est-ce  vous  par  qui  il  est  mort  ? 

Pierre  le  second  filz. 

Est-ce  vous  par  qui  il  est  mort  ? 
Ouy,  mon  père,  et  non  pas  autre. 

Le  Père. 

Jectons  pleurs  d'un  costé  et  d'autre. 
Nostre  filz  est  mort  seurement. 
Comptez  icy  présentement 
Comme  vous  l'avez  depesché. 


122  '  Moralité 

Jehan  premier  filz. 

La  grandité  de  mon  péché 
Ne  me  le  permettra  jamais 
Déclarer  à  personne  ;  mais 
Mon  frère  le  vous  pourra  dire. 

Le  Père. 

Helas ,  Pierre ,  sans  contredire , 
Je  te  prie,  dis  le  moy  doncques. 

Pierre  second  filz. 
Je  n'y  obmetray  riens  quelconques. 
Oi",  affin  que  je  vous  commence 
Reciter  le  fait  de  la  danse , 
Mon  frère  et  moy,  presumptueulx , 
\  oyans  les  despens  sumptueux 
Que  faisiez  après  nostre  frère , 
Fusmes  envieulx  de  tel  affaire, 
Tellement  qu'à  diverses  foys 
Voulions  l'occire.  Toutesfois, 
Tousjours  nous  l'avons  différé , 
Et ,  puis  qu'il  le  fault  proférer, 
Par  nostre  envie  tant  meschante , 
Nous  avions  paroUe  fréquente 
De  luy  jouer  un  mauvais  tour, 
Ce  que  feismes,  sans  grant  atom*. 
Sont  quatre  jours  entiers  passez. 
Car  nous  avons  ses  os  cassez 
En  le  jcctant  en  lieu  infect 
Qu'est  en  la  cytcrne,  en  effect. 
Que  d'icy  n'est  pas  trop  loingtaine. 

Le  Père. 
Mes  yculx,  faictes  une  fontaine 
De  force  de  jecter  des  larmes. 


Nouvelle.  i23 

0  mes  enfants  ,  voz  durs  allarmcs 
Me  rendent  [de]  mort  la  présence. 
Jehan  premier  filz. 
Mon  père,  vêla  nostre  offence. 
Faictes-en  la  punition 
Sans  nous  donner  remission  ; 
N'attendez  plus,  je  vous  supplie. 
Le  Père. 
0  mauldicte  envye , 
Tu  feras  ma  vye 
En  mélancolie 
Tout  mon  temps  durer. 
Las  ,  mort,  je  te  prie. 
Fais  chose  accomplye  : 
L'ame  soit  ravye 
Sans  plus  endurer. 
Pauvre  viellard  ,  ton  soûlas  est  perdu. 
Las ,  mes  enfants ,  je  suis  tout  esperdu. 
Menez-moy  tost  où  vous  l'avez  jette. 
La  Mère. 
Il  ne  vous  fault  tant  lamenter  ; 
Dieu  veult  que  tout  ainsi  se  face. 

Le  Père. 
Je  veulx  mourir  en  mesme  place 
Où  mon  bon  filz  a  prins  sa  mort. 
Las ,  mes  enfants ,  las,  quel  remort  ! 
Menez  m'y  tost  sans  plus  attendre. 

Jehan  premier  filz. 
Mon  père ,  il  vous  fault  entendre 
Qu'il  est  mort  sont  plus  de  trois  jours. 

Le  Père. 
Mes  enfans ,  voulez-vous  tousjours 


124  Moralité 

M'entretenir  par  voz  parolles  ? 
Ne  m'usez  meshny  de  frivole; 
Ains  faictes  mon  commandement. 

Pierre  second  filz. 
Allons  y  donc  appertement , 
Et  je  vous  meneray  au  lieu 
Où  il  est. 

Le  Père. 
Or  sus,  de  par  Dieu. 

Pierre  second  filz. 
Mon  père,  par  la  mesme  place 
Que  nous  sommes  nous  l'avons  mis. 

Le  Père. 
Je  prie  à  Dieu  que  par  sa  grâce 
Ce  grand  péché  vous  soit  remis. 
Or  ça,  mes  enfants,  mes  amys, 
L'avez- vous  cy  dedans  meurtry  ? 

Jehan  premier  filz. 
Point  ne  prouffite  le  mentir  ; 
C'est  là  dedans,  sans  nulle  faulte. 

Le  Père,  à  genoux  àjoinctcs  mains. 
Souverain  Dieu,  par  ta  majesté  haulte, 
Mercy  te  rendz  icy  présentement 
De  ce  que  suis  sur  le  lieu  proprement 
Où  mon  enfant  tant  cher,  par  grande  envye 
A  prins  sa  mort.  Le  reste  de  ma  vye 
J'espère  user  à  pleurer  son  trespas. 
Quand  tu  vouldras  que  je  passe  le  pas. 
Je  m'y  submetz,  affin  de  vivre  aux  cieulx 
Avec  mon  filz,  que  ses  frères  envieulx 
Ont  mis  à  mort  en  fort  piteux  arroy. 
Las,  mon  enfant,  prie  sans  desarroy 


\ 


Nouvelle.  126 

Nostre  Sauveur  qu'avec  toy  il  me  prenne , 
Sans  que  jamais  au  monde  je  m'esprenne. 

Anathoile  tiers  filz. 
Redoublé  père,  je  suis  encore  en  vie 
En  la  cyterne,  et  croyez  que  l'envie 
De  mes  frères  ne  me  nuist  nullement. 

Le  Père. 

Mon  filz,  helas,  je  te  prie,  doulcement 
Viens  au  pertuis  ,  que  dehors  je  te  tire. 
Helas,  helas,  je  ne  sçay  que  te  dire, 
Tant  j'ay  de  joye  en  ta  convalescence. 

Les  premier  et  second  filz  se  mettent  à  genoulx. 

Jehan  premier  filz  ^  parlant  à  son  frère. 

Las,  mon  seigneur,  que  nostre  outrecuydancc 
Encontre  vous  par  vous  soit  tost  punie. 

Anathoile  le  tiers  filz. 
Frères,  amys,  laissez  tost  vostre  envie  ; 
Je  ne  demande  que  cela  seulement, 
Et  à  la  reste  levez-vous  vistement , 
Que  de  mes  bras  tous  deux  je  vous  embrasse. 

Jehan  premier  filz. 
De  grant  vergoigne  je  meurs  en  ceste  place. 

Pierre  second  filz. 
Monsieur  et  frère,  à  joinctes  mains  [icy] , 
De  mon  forfaict  je  vous  requiers  mercy. 

Anathoile  tiersfilz. 
Levez-vous,  frère  ;  de  bon  cueur  vous  pardonne. 

Le  Père. 
Or  sur  ce  point  il  fault  que  je  m'adonne 
A  m'esjouyr ,  car  jeune  je  deviens. 


126  Moralité  Nouvelle. 

Vous,  mes  enfans,  gardez-vous  qu'aux  lyens 
D'Envie  mauldicte  ne  tumbez  cy  après  ; 
(jar  je  vous  dy,  par  mon  dicton  exprès, 
Qu'ayant  Envie  avec  vous,  vous  serez 
Tous  pauvres  gens  en  tout  vous  penserez. 

Je  suis  fort  joyeulx 

Veoir  devant  mes  yeulx 

Les  faulx  envieulx 

Vaincus  en  la  place. 

Enfans  precieulx  , 

Soyez  curieux 

D'avoir  en  tous  lieux 

Du  Sauveur  la  grâce. 

Le  PRECO  finat. 
Seigneurs  et  dames,  vous  avez  veu  l'exemple 
Comment  Envye  ses  gens  a  convoyé. 
Il  n'est  celuy  qui  bien  le  tout  contemple 
Lequel  contienne  ses  yeulx  de  larmoyer. 
Si  nostre  stile  a  esté  desvoyé , 
Et  qu'ayons  dit  nostre  cas  rudement , 
Pardonnez-nous ,  et  de  tout  le  loyer 
Vous  donnera  le  roy  du  firmament. 

Fin  de  la  moralité  des  Frères  de  Maintenant.  Nou- 
vellement imprimée  à  Paris  par  Nicholas 
Chrestien  ,  demourant  en  la  rue 
Neufve  Nostre  Dame  ,  à 
l'enseigne  del'Escu 
de  France. 


MORALITÉ  NOUVELLE 
D'UNG     EMPEREUR 

Qui  tua  son  nepveu  qui  avoit  prins  une  fille  à  force. 
Et  comment,  ledict  empereur  estant  au  lict 
de  la  mort,  la  saincte  hostie  \uy  fut 
apportée  miraculeuse- 
ment. 

Et  est  à  dix personnaiffes,  c'est  assai>oir 

LEMPEREIR  BERTALT  et    GUIL- 

LE  CHAPPELAIN  LOT,  ser^•iteursdu  nep- 

LEDLC  veu 

LE  CONTE  LA  FILLE  violée 

LE  NEPVEU  de  l'Em-  LA  M  È  RE  de  la  fille 

Pweur  AvecL A  SAINTE  HOS- 

L'ESCUYER  TIE  qui  se   présenta   à 
l'Empereur 

L'Acteur. 

îcigneurs ,  dames  et  damoiselles , 
[Plaise  vous  ouir  les  nouvelles 
jQue  racompter  nous  vous  voulons 
>  D'ung  empereur  saige  et  preudhoms 

Qui  tout  temps  veult  justice  faire  , 

Et  nous  bailla  bel  exemplaire 

D'ung  nepveu  qui  seul  hoir  avoit, 

Lequel  de  si  bon  cueur  amoit 

Que  Tempire  lui  resigna 

Et  du  tout  il  le  couronna. 


128  Moralité 

Api'ès  ce  qu'il  fut  couronné , 
Il  fut  moult  fort  énamouré 
D'une  gracieuse  pucelle , 
Jeune  fille  plaisant  et  belle  , 
Et  tant  amour  son  cueur  foi'ça 
Que  la  jeune  fille  efforça 
Maulgré  elle,  par  grant  ardeur. 
Lors  vint  la  plainte  à  l'empereur, 
Et  telle  justice  en  fist 
Que  de  sa  propre  main  l'occist, 
Pour  chascun  dioit  et  raison  rendie, 
Sans  aux  aucuns  en  rien  attendre. 
Et  après  vous  verrez  comment 
Il  receut  le  sainct  sacrement 
Par  miracle  que  Dieu  monstra, 
Comme  appercevoir  on  pourra 
En  peu  d'heure,  s'il  plaist  à  Dieu. 

L'Empereur  commence. 

En  grant  douleur  suis  en  ce  lieu. 

Chappelain  ,  entendez  à  moy. 

Je  suis  ancien,  et  cognoy 

De  Dieu  la  suppellative  grâce. 

Pour  ce  ,  tandis  que  j'ay  espace , 

De  l'empire  vueil  disposer, 

Et  au  service  Dieu  poser 

Trestout  mon  âge  et  tout  mon  temps  ; 

Car  de  la  mort  nul  n'est  doubtant. 

Ne  sçavons  combien  l'heure  est  briefve. 

Maladie  sens  qui  me  griefve 

Mon  corps,  et  tient  en  grant  travail . 

Si  vouldroye  bien  avoir  conseil 

Que  j'ay  de  mon  empire  à  faire, 

Car  il  me  semble  nécessaire 


d'ung  Empereur.  129 

Que  d'autre  que  moy  soil  pourveu; 

Or  n'ai-je  aultre  que  mon  nepveu 

Que  l'empire  peust  gouverner. 

Si  voulsisse  déterminer , 

Se  bon  conseil  l'osast  à  dire  , 

Que  je  résinasse  l'empire 

A  mon  nepveu ,  et  qu'il  en  fist 

Son  utilité  et  proufist. 

Vueillez  vosti-e  opinion  dire. 

Le  Chappelain. 
Or  me  pardonnez,  très  cher  sire. 
Pour  Dieu,  ne  vous  vueille  desplaire  ; 
Déterminer  de  telle  affaire 
INe  suis  pas  expert  ne  propice. 
Le  gouvernement  et  pollice 
Doit  aux  nobles  appartenir. 
Pour  vouloir  tel  conseil  tenir 
Fault  parler  à  ung  plus  discret. 

L'Empereur. 
Chappelain ,  trestout  mou  secret 
Vous  savez,  n'autre  que  vous  seul. 
Pour  ce  dictez-moy,  je  le  vueil, 
Vostre  opinion  de  ce  fait. 

Le  Chappelain, 

Certes  ,  sire  ,  puis  qu'il  vous  plaist, 
Je  le  vous  diray  :  il  me  semble 
Qui  sera  très  bon  qu'on  assemble 
Les  ducs  ,  les  barons  et  les  contes, 
Et  qu'on  leur  expose  les  comptes 
Du  faict,  qui  leur  semblera  bon, 
Et ,  selon  leur  opinion , 
On  pourra  pourvoir  à  la  terre. 


i3o  Moralité 

L'Empereur, 

C'est  bien  dit  ;  envoyez-les  querre  ; 
Faictes  les  moy  si  tost  venir. 

Le  Chappelain. 

Voulentiers,  à  vostre  plaisir. 
Escuyer  d'honneur,  venez  sa. 

L'Esc  UYER. 

Que  vous  plaist  ? 

Le  Chappelain. 

On  le  vous  dira  : 
Allez  tantost  dire  aux  seigneurs , 
Ducs ,  contes ,  petits  et  greigneurs  , 
Qu'ilz  viennent  prendre  leurs  sentiers 
Devers  la  court. 

L'Esc  UYER. 

Très  voulentiers. 
J'en  feray  brief  la  diligence  ; 
Tantost  les  verrez  en  présence. 
Duc  de  Guerdelain,  plain  d'honneur, 
Vueillez  venir  vers  l'Empereur, 
Car  expressément  le  vous  mande 
Pour  une  nécessité  grande. 
Vous  aussi ,  comte  de  Namur  ; 
Il  a  ung  faict  pesant  et  dur 
Dont  à  vous  se  veult  conseiller. 

Le  Duc. 

Nous  le  ferons  sans  varier. 

C'est  raison  ,  puisqu'il  commande. 

Où  est-il? 

L'Escuyer. 
En  pensée  grande 


d'ung  Empereur.  i3i 

En  sa  chambre,  car  moult  désire 
Vostre  conseil. 

Le  Conte. 

A  vous,  beau  sire. 
J'ay  désir  de  yeoir  rEmpereui*. 

Le  Duc. 

Sire ,  Jésus ,  nostre  seigneur. 
En  valleur,  haulteur  et  prouesse 
Vueille  garder  vostre  noblesse. 
Que  vous  plaist ,  prince,  pouryeus? 

L'Empereur. 
Vous  soyez  les  très  bien  venus. 
Duc,  soyez-vous  en  celle  part. 

Le  Conte. 
Noble  Empereur,  Jésus  vous  gard. 
Mandé  m'avez ,  c'est  vérité  ; 
Vers  vostre  royal  majesté 
Je  suis  venu. 

L'Empereur. 
J'ay  ung  pesant  faict  qui  aussi 
Est  digue  de  moult  grant  conseil. 
Messeigneurs,  à  vous  me  conseil 
D'une  chose  que  moult  désire. 
Grief  accident  moult  foii;  m'entire  ; 
Mon  corps  plus  n'est  à  deray  vis. 
Se  seroit  bon ,  se  m'est  advis , 
Tant  qu'à  moy  nature  domine  , 
Que  l'empire  brief  je  resigne 
A  personne  qui  soit  habille. 
Mon  nepveu  est  en  eage  agille 
Pour  gouverner  telle  noblesse. 
Ma  virilité  et  vieillesse 


i32         '       Moralité 

Est  amortie;  le  corps  tremble. 

Et  pour  ce,  seigneurs,  que  vous  semble 

De  ceste  résignation? 

Le  Duc. 
Cher  sire ,  mon  opinion 
Assez  à  la  vostre  consonne , 
Veu  que  n'avez  aultre  personne 
Ydone  à  la  succession 
Que  vostre  nepveu ,  qui  renom 
A  d'estrebien  morigiué. 
Se  vous  estes  déterminé , 
La  chose  me  semble  licite. 

L'Empereur. 
Et  vous  ? 

Le  Conte. 

La  chose  (si)  est  bien  eslite , 
Pourveu  que  vous  n'avez  aultre  hoir. 
Je  dis  avec  vostre  vouloir: 
La  chose  n'en  peult  qu'amender. 

L'Empereur. 
Chappelain  ,  faictes  luy  mander 
Qu'il  viengne  tost  par  devers  nous. 

Le  Chappelain. 

Escuyer  ! 

L'Escuyer. 

Que  voulez-vous? 

Le  Chappelain. 

Allez ,  comme  bon  serviteur, 
Vers  le  nepveu  de  l'empereur; 
Qu'il  s'en  viengne  diligemment 
Pour  son  bien  et  avancement. 


d'ung  Empereur.  i33 

A  coup  son  oncle  Ta  mandé. 

L'ESCUYER. 

Puisque  le  m'avez  commandé, 
Mon  message  luy  yray  dire. 

Le  Nepveu. 

L'ardeur  qui  me  tire 
Me  vient  tire  à  tire , 
Par  quoy  je  m'entire 
En  angoesse  dure. 
Sy  ne  sçay  que  dire 
D'une  que  désire  ; 
Car  son  escondire , 
Si  fault  que  l'endure  , 
Me  seroit  poincture 
Et  aspre  morsure 
Plus  dure  que  rage. 
Car,  pour  sa  traicture 
Et  plaisant  figure , 
Trop  fort  me  figure 
Et  coi'ps  et  courage. 
Amours,  quel  hommaige 
Pour  son  pucellaige 
Et  quel  vasselaige 
Vous  pourrai-je  faire? 
Mon  haultain  lignage 
Et  noble  bernage 
Ne  faict  avantage 
Qui  me  puisse  plaire. 

L'EsCUYER. 

Sire,  ne  vousvueille  desplaire  , 
L'empereur  à  conseil  vous  atant , 
Qui  à  vous  pourveoir  fort  contant. 


i34         '       Moralité 

Venez  devers  luy,  s'il  vous  plaist. 

Le  Nepveu. 

Allons ,  car  trop  fort  me  desplaist 
D'estreen  si  dure  penence. 
Oncle  de  très  noble  puissance, 
A  vostre  hault  commandement 
Je  suis  venu  hastivement. 

L'Empereur. 

Or  entendes  à  moi,  nepveu: 

J'ay  une  assemblée  eslevée 

Pour  ce  que  nature  a  grevée 

Mon  eage  en  mon  corps  déclinent  ; 

Car  je  ne  puis  dorennavant 

Bonnement  entendre  à  police. 

Or  ay-je  en  tout  en  mon  temps  justice 

Excercée  gramment  à  droict, 

En  rendant  à  chascun  son  droict  ; 

Or  ne  peult  nature  souffrir 

Que  je  le  puisse  plus  régir, 

Par  vieillesse,  qui  trop  domine. 

Si  sera  bon  qu'on  détermine 

De  vous  remettre  en  nostre  empire, 

Affin  qu'après  moi  il  n'empire 

Par  faulte  de  (bon)  gouvernement. 

Le  Nepveu. 

Mon  cher  oncle  et  mon  seigneur, 

A  vostre  vucil  me  couronner. 

Ce  nonobstant  qu'en  moy  n'a  sens, 

Science  ne  instruction, 

Mais ,  soubz  vostre  correction , 

Je  suis  prest  à  vous  obéir. 


d'ung  Empereur.  i35 

L'Em  pereur. 

Jeune  cueur  ne  doibt  point  hayr 
D'entreprendre  belle  entreprinse , 
Car,  puis  qu'elles  sont  entreprinses 
Par  engin  vif  et  très  parfaict , 
On  apprent  bien  en  excersant. 
Monstrer  debvez  et  mettre  en  œuvre 
Le  bien  que  l'on  vous  a  donné , 
Car  qui  en  ce  monde  bien  œuvre 
Paradis  lui  est  ordonné. 
Duc  de  Guerlant,  vostre  advis 
Veuilles  dire  sur  cette  chose  ; 
Estre  ne  povons  toujours  vifz  , 
II  fault  penser  à  la  parclose. 

Le  Duc. 

Chier  sire  ,  en  mon  entendement , 

Vous  avez  bien  parlé  tout  oultre  ; 

Mais  ,  pour  ouvrer  plus  scurement , 

Jeune  a  bien  besoin  g  qu'on  lui  monstre. 

Par  la  chaleur  d'ardant  jeunesse 

On  est  aucunesfoys  surpris, 

Et,  quant  on  rentre  en  viellesse, 

Il  se  repent  qu'il  n'a  apris. 

Au  gouvernement  et  police 

Appartient  d'aymer  loyaulté , 

Et  fouyr  les  tours  de  malice 

Pai'  qui  maint  homme  est  enchanté. 

Estre  en  paroi  le  véritable 

Appartient  à  puissant  seigneur , 

Car,  s'on  le  trouve  en  bourde  ou  fable , 

Il  acquiert  un  g  grand  deshonneur  ; 

A  grans  langaigeurs  et  flatteurs 

Il  doit  tousjours  fermer  la  porte. 


i36         ,        Moralité 

De  parolles  sont  rapporteurs 
Souvent ,  qui  pou  de  prouffit  porte. 
S'aucun  vient  faire  sa  complainte , 
N'en  avoir  trop  compassion  , 
Tant  [que]  la  cause  soit  atainte    . 
Par  certaine  information. 
Un  g  prince  se  doibt  emploier, 
Quant  pour  son  bien  on  luy  conseille, 
Sans  pour  argent  en  riens  ployer  ; 
A  beau  parler  clorre  l'oreille. 
Noblement  avez  gouverné , 
Mais  desoreraais  estes  vieulx  ; 
Si  fault  qui  soit  déterminé 
En  procédant  de  mieulx  en  mieulx. 

L'Empereur. 

Je  vous  ay  bien  entendu. 
Q'en  dictes-vous,  au  résidu  ? 
Pensez  de  vous  délibérer. 

Le  Conte. 

Certes ,  à  tout  considérer, 
La  matière  est  fort  difficile  : 
Car  il  y  fault  prompt  et  habille 
Qui  avecques  haute  science  , 
Soit  militant ,  fort  en  science  , 
Entreprenent  et  courageux  , 
Aux  ennemis  avantureux , 
En  force ,  valeur  et  prouesse. 

Or  ne  peut  vieillesse 

Prendre  hardiesse , 

Car  nature  laisse 

Au  plus  fort  victoire. 

Et  veult  que  jeunesse 

Soit  sur  tous  maistresse  ^ 


d'ung  Empereur.  187 

Car  sa  grant  soplesse 

La  met  en  mémoire. 

D'autre  part,  considère 

Et  parler 
Que  jeune  cueur  n'a  science 
Pour  le  peuple  gouverner 

Et  mener 
En  amoureuse  scillence 
Dont  le  saige  prolhance 

Et  dessance 
Faict  en  tous  ces  dis  et  fais , 
Disant  que  jeune  cueur  en  ce 

En  science. 
Nonobstant  esse  prudence , 
Mais  très  bien  luy  remonstrez. 
Il  est  assez  fort  et  hardy, 
Et  pour  ce,  cber  sire ,  je  dy 
Que  par  luy  sera  pourveu. 

L'Empereur. 

Or  entendez  à  moy,  nepveu: 

Nature ,  saige  et  grant  maistresse , 

Vous  a  mis  en  fleur  de  jeunesse, 

Et  à  moi  advient  le  contraire  , 

Car  je  décline  en  ma  vieillesse. 

Si  est  temps  de  laisser  prouesse , 

Et  laisser  au  jeune  parfaire. 

Pour  ce  je  puis  conseil  traire 

De  vous  si  endroit ,  pour  mieulx  faire , 

En  siège  royal  couronner. 

Car  empereur  je  vous  vueil  faire. 

Si  prie  à  Jésus  débonnaire 

Que  bien  le  puisse  gouverner. 

Ceste  espée  vous  fault  porter, 


i38  ,    Moralité 

Si  ne  vous  vueillez  déporter 
Qu'à  chascun  vous  faciez  justice  ; 
De  ce  vous  vueil  bien  exhorter. 
Le  povre  et  riche  supporter 
Ne  devez ,  selon  vostre  office , 
Mais  à  chascun  estre  pi'opice , 
Selon  ce  que  le  cas  requiert. 
De  les  pugnir  ne  soyez  nice, 
Selon  leur  meffaict  et  leur  vice, 
Comme  à  juste  prince  il  affiert. 
Saichez ,  mon  nepveu ,  de  certain , 
Se  ne  le  faictes ,  de  ma  main 
Vous  pugniray,  n'en  doublez  mye. 
J'ay  faict  justice  soir  et  main  , 
Et  au  gentil  et  au  villain, 
Tant  comme  j'ay  peu  en  ma  vie  ; 
Pour  ce  je  vous  requiers  et  prie 
Qu'en  ce  me  vueillez  ensuyvii'. 
Ne  jugez  pas  par  felonuie , 
Par  vengeance  ne  par  envie , 
Et  bien  vous  en  pourra  venir. 

Le  Nepveu. 

Je  pence  si  bien  maintenir 
Chascun,  de  degré  en  degré. 
Que  Dieu  et  vous  m'en  sçaura  gré. 
Humblement  je  vous  remercie 
Quand  m'avez  pourveu  ;  en  ma  vie 
Ja  par  moy  n'en  ainez  reproche, 
Ne  chose  qui  vostre  honneur  touche , 
Ne  blasme  en  nulle  qualité. 
Par  moy  sera  faict  équité, 
Se  je  puis,  en  trestous  estas, 
Et  pugniray  selon  le  cas , 


d'ung  Empereur.         189 
Très  cher  oncle,  si  plaist  à  Dieu. 

L'Empereur. 

Ainsi  vous  pourra  en  tout  lieu 
Bien  venir,  et  à  voz  suhjectz. 
Vostre  peuple  point  ne  rongés  : 
Onques  ne  le  fis  en  ma  vie  ; 
Et,  combien  qu'ayez  la  baillie 
Du  noble  empire  excercer, 
Pour  aucun  [à  chascun]  son  droit  donner, 
S'en  retiens -je  la  segneurie 
Tant  que  j'auray  au  coi-ps  la  vie; 
Mais,  en  tant  qu'au  gouvernement, 
En  tes  mains  les  metz  pleinement. 
Si  vous  prie,  bien  le  démenez. 
Vostre  terre  gouvernez , 

Et  tenez 
Voz  juges  paisiblement, 
La  justice  maintenez, 

Et  donnez 
A  chascun  vray  jugement; 
Faulx  juges  ne  soustenez 

Ne  souffrez 
Sans  les  pugnir  aigrement  ; 
Les  esglises  visitez  ; 

Si  pourrez 
Gaigner  vostre  sauvement. 
Aux  povres  an  celles, 
Veufves  et  pucelles , 
Et  trestotes  celles 
Qui  feront  clamours 
Ne  soyez  rebelles  ; 
Ayez  pitié  d'elles; 
Leurs  bonnes  querelles 


i4o  '      Moralité 

Soustenez  tousjours. 
Les  pouvres  pas  n'oubliez  ; 

Employez 
Vostre  temps  en  charité. 
Dons  n'estre  employez 
Supployez, 
Et  soyez 
Vostre  temps  en  chasteté. 

Devez  vérité 

Et  virginité 

A  sa  purité. 

Gardez  en  tous  cas 

Droit  [et]  équité. 

Pure  loyaulté , 

Yver  et  esté 

Tenez  en  pourchas. 

Le  Nepveu. 

Très  cher  oncle,  ne  doubtés  pas 
J'ay  bien  entendu  et  noté 
Tout  ce  que  m'avez  recité. 
J'acomplirai  de  point  en  point 
Tout  ce  que  m'avez  cy  enjoint 
A  mon  povoir,  je  vous  promelz. 
Je  ne  trespasserai  jamais 
Voz  bons  enseignemens  notables , 
Car  je  les  congnois  proufîtables  ; 
Et  faire ,  au  plaisir  de  Dieu , 
Si  bien  justice  en  tout  lieu , 
Se  je  puis  ,  qu'en  sera  mémoire. 

Le  Duc. 

Dieu  vous  en  doint  aucun  victoire; 
Vous  estes  nostre  droict  seigneur; 
Si  vous  promès  tous  sans  faveur 


i 


d'ung  Empereur.  i4i 

Vous  faire  service  et  hommage. 

Le  Comte. 
Et  moy  de  cueur  et  de  couiaige 
Me  tiendray  vostie  serviteur, 
Et,  comme  souverain  seigneur. 
Vous  serez  de  moy  hounoré. 

Le  Nepveu. 
Or  çà  doncques ,  Dieu  soit  loué , 
Puis  que  suis  dessus  ma  besongne , 
J'acompliray,  qui  que  en  grongne, 
Mon  plaisir,  vouloir  et  pensée. 
J'ay  une  fille  fort  aymée 
Et  de  qui  jouvr  je  ne  puis. 
Mais,  puisque  me  sens  où  je  suis. 
Mon  plaisir  en  acompliray. 
Je  suis  empereur;  bien  sçay  de  vray 
Qu'on  ne  m'osera  contredire. 
Sa ,  Bertault. 

Bertault. 

Que  vous  plaist[-il],  sire? 

Le  Nepveu. 
Où  est  Guillot?  Venez  avant. 

Berthault. 
Il  estoit  icy  maintenant. 
Où  es-tu,  dy,  filz  de  putain? 

Guillot. 
Mon  frère,  baille  sa  ta  main. 
Or  sa,  qui  a-il  de  nouveau? 
Nostre  faict  seroit  bon  et  beau , 
Se  puissons  gaigner  nostre  escot. 

Bertault. 
Avance-toy,  et  ne  dis  mot; 


i42  <     Moralité 

Je  croy  que  nostre  faict  est  bon. 
Chier  empereur  de  grant  renom , 
Vecy  Guillot,  qui  est  tout  prest , 
Et  moy  aussi ,  pour  faire  faict , 
Si  vous  plaist  le  moy  commander. 

Le  Nepveu. 

Gallans ,  je  vous  ay  faict  mander 

Pource  que  vous  congnois  habilles  : 

Car  par  vos  moyens  et  setilles 

Mon  désir  sera  retrouvé. 

Vray  est  que  suis  énamouré 

D'une  geut(ill)e  fille  pucelle, 

Et  en  tel  point  pour  l'amour  d'elle 

Suis  qu'onc(ques)  ne  souffris  telle  peine. 

Pour  ce  je  vueil ,  ribon  ribaine, 

Que  la  faciez  icy  venir 

Tost. 

Guillot, 
Je  puisse  Dieu  devenir 
Se  ne  la  veez  avant  une  heure. 

Bertault. 

Dictes-moy  où  elle  demeure.     ' 
Par  le  sang  que  Dieu  dégoûta , 
Se  je  puis ,  jà  ne  m'eschapera. 
Vostre  plaisir  acoraplirez. 

Le  Nepveu. 
Elle  demeure  icy  emprès. 
Pieça  luy  ay  m'amour  donnée. 
Faictes  que  cy  soit  amenée 
Droit  ou  tort;  vous  aurez  bon  vin. 

Guillot. 
A  tous  il  y  aura  hutaiu , 


d'ung  Empereur.  i43 

Se  je  puis ,  avant  qu'il  soit  nuyt. 

Bertault. 
Aussi  esse  tout  mon  deduyt 
De  frapper  l'un  et  bouter  l'aultre. 

GUILLOT. 

Se  ne  fust  mon  chapeau  de  fautre, 
J'estoye  arsoir  en  mauvais  point. 

Bertault. 
Et  comment? 

GuiLLOT. 

Te  souvient-il  point 
D'un  qui  tira  sa  grant  espée? 
Charbieu  !  la  teste  m'eust  coupée , 
Se  je  ne  m'en  feusse  aperçu. 

Bertault. 

Trout!  j'ay  aucunnesfois  receu 
Des  horions  très  bien  assis , 
Pour  ung  [bien]  plus  de  xxvj  , 
Mais  il  ne  m'en  challoit  en  lien. 

GuiLLOT. 

Vien  ça ,  il  fault  trouver  moyen 
De  faire  par  aucun  fin  tour 
Se  qu'on  nous  a  dit.  Si  entour 
Demeure  la  belle  mignotte. 

Bertault. 

Je  n'ay  pas  paour  que  on  la  me  oste, 
Se  je  mes  une  fois  la  grape. 

GuiLLOT. 

Voire  mes,  se  on  nous  attrappe, 
Par  le  ventre  bieu ,  nous  perdrons 


i44  ■     Moralité 

Le  molle  de  noz  chapperons. 
Vêla  nostre  procès  jugé. 

Bertault. 
Trout ,  avant ,  trout ,  c'est  bien  songé  I 
Es-tu  pour  si  peu  esbahy? 
Crains-tu  la  mort? 

GUILLOT. 

Sambieu ,  ouy. 
Je  n'ay  que  [ma]  vie  en  ce  monde. 

Bertault. 
Je  vueil  que  Ton  me  tonde , 
Se  devant  peult  estre  trouvée , 
Si  tout  à  coup  n'est  eslevée 
Par  quelque  tour  d'abileté. 

La  Fille. 

Royne  de  bonté , 
Dame  de  beauté , 
Fontaine  bénigne, 
En  ma  chasteté 
Et  virginité 
Vueillez  estre  encline. 
0  vertu  divine 
Qui  tout  enlumine 
Et  sur  tout  domine, 
Vueillez-moy  garder. 
Par  ta  grâce  digne , 
Que  mon  temps  se  fine 
En  pureté  fine, 
Sans  moy  violler. 

Bertault. 

Guillot ,  je  l'ay  ouye  parler, 


d'ung  Empereur.  i45 

Despechons-nous  avant  à  elle. 

GUILLOT. 

Dea ,  gardons  qu'il  n'en  soit  nouvelle  ; 
Chascun  de  nous  seroit  destruit  ; 
Car  c'elle  crie  ou  maine  bruit , 
Tant  que  le  monde  il  y  acoure , 
Il  fauldra  partir  de  bonne  heure 
Et  montrer  les  talions  aux  gens. 

Bertault. 

Nous  n'avons  garde  que  sergens 
N'autre  mettent  sur  nous  la  main  ; 
Nous  luy  jou[e]rons  d'ung  tour  fin. 

GuiLLOT. 

Voire,  mais  comment? 

Bertault. 

Se  m'aist  dieux , 
Il  luy  fauldra  bander  les  yeulx 
D'une  cornette  gentement. 

GuiLLOT. 

Or  Y  va  donc  premièrement , 
Et  je  serai  de  costé  toy . 

Bertault. 
A  cop ,  à  cop  ! 

La  Fille. 

Ha  !  laissez-moy, 
Messeigneurs  ;  vous  avez  grant  tort. 

GuiLLOT. 

Or  vous  taisez,  fille. 

La  Fille. 

A  la  mort  ! 
T.  m.  10 


i46  Moralité 

Yray  Dieu ,  vueilJcs-moy  secourir. 

Bertault. 
Dy,  Guillot,  pensons  de  courir 
Devant  que  quelc'un  nous  esmouche. 

Guillot. 
Je  luy  estouperay  la  bouche, 
Afiin  qu'elle  ne  crye  plus. 

Bertault. 

Nous  la  mettrons  en  tel  reclus  , 
Gai'  il  y  a  bien  secret  lieu. 

Le  Nepveu. 
Comment  va  ? 

Guillot. 

Par  le  sanc  bieu , 
Nous  avons  fait  nostre  debvoir. 

Le  Nepveu. 
Où  est-elle? 

Bertault. 

Alez  la  voir; 
Elle  est  en  ceste  chambre  là. 

Le  Nepveu. 

C'est  très  bien  faict.  Prenés  cela 
Pour  aler  boire  du  meilleur. 

Guillot. 
Sainct  Mor,  grant  mercy,  monseigneur. 
Nous  alons  faire  bonne  chière. 

Le  Nepveu. 
Vous  m'avez  esté  rude  et  fière  ; 
Toutefois  je  vous  tiens  icy. 


d'ung  Empereur.  i/iy 

La  Fille. 

A,  monseigneur,  pour  Dieu,  mercy! 

Ne  me  monstres  si  grant  rudesse  ; 
En  l'honneur  de  la  gentillesse , 
Je  yous  prie,  laissez-moy  aller. 

Le  Nepveu. 

Par  bieu,  vous  avés  beau  parler, 
Car  je  feray  ce  qui  m'agrée. 

La  Fille. 
Je  suis  fille  deshonnoi'ée. 
INostre  Dame ,  secourez-moy. 

La  Mère  de  la  Fille. 

Vierge  Marie,  je  ne  voy 

Ma  fille  dedans  ne  dehors. 

Mon  pauvre  cueur  me  tremble  au  corps 

Aussitost  que  j'en  pers  la  veue. 

Et  grant  pièce  a  que  ne  l'ay  vue. 

Dieu  ,  qu'elle  soit  bien  adressée  ! 

Le  Nepveu. 

Or  ay-je  acomply  ma  pencée , 
Tout  mon  faict  qu'onque  desiroye  ; 
Autre  chose  je  ne  queroye. 
J'en  suis  au  dessus.  Dieu  mercy. 

La  Fille. 
A  ,  très  doulce  mère  ,  vecy 
Triste  ,  doulant  et  esplourée. 
Las  !  l'empereur  m'a  deshonnourée 
Maulgré  moy;  je  le  dy  à  vous. 

La  Mère. 

Ha,  ma  fille,  que  dictes-vous? 


1 48       "  Moralité 

Douleur  me  doit  bien  par  droicture 
De  ceste  piteuse  adventure, 
Car  tu  es  banie  des  pucelles. 
Vecy  les  plus  dures  nouvelles 
Que  jamais  femme  peult  ouyr 
De  sa  fille  ;  bien  esbahir 
M'en  doy,  car  douleur  plus  amère 
En  sent  nécessités  (à)  sa  mère. 
0  efForceur  faulx  et  mauldict , 
Que  luy  as-tu  faict? 

Le  Nepveu. 

C'est  mal  dit 
De  dire  que  Tay  efforcée. 
Se  plus  le  dis ,  vieille  damnée , 
Tu  pourras  bien  avoir  la  torche. 

La  Fille. 

Je  dis  que  vous  m'avez  afforce 
Viollée  1  homme  deshonneste. 

Le  Nepveu. 

Taisez-vous  !  que  vous  estes  beste  ! 
Ne  vous  chault:  qui  est  fait  est  fait. 

La  Mère. 
0  cuear  villain,  triste  et  deffait, 
Comment  as-tu  eu  la  pensée 
D'avoir  une  fleur  violée 
Où  chasteté  se  reposoit? 
Quel  dure  rage  forcenée, 
Quel  plaisance  desordonnée  ! 
Helas!  qui  le  repareroit? 
Si  justice  faisoit  son  droit, 
Ton  faulx  coi-ps  plus  hault  on  pcndroit 
Que  le  gibet  n'en  pourroit  estre. 


d'ung  Empereur.  i4q 

Las!  qui  tel  horreur  penseroil! 
Jamais  on  ne  le  cuyderoit , 
Noble  cueur  à  tel  fait  commettre  ! 

La  Fille. 
Helas  !  or  suis-je  indigue  d'estre 
Avec  les  pucelJes  comptée. 
Ma  mère ,  qui  m'avez  portée , 
Vous  debvez  estre  bien  marrie , 
Quant  de  mon  honneur  suis  banie. 
Qu'ay-je  affaire  jamais  de  vivre? 
A,  mort,  viens  à  moy,  me  livre 
Assault  mortel ,  perce  mon  cueur  ; 
Puisque  j'ay  perdu  mon  honneur 
Et  le  bien  qu'on  ne  me  peult  rendre  ; 
J'ayme  mieulx  mourir  sans  attendrie 
Que  vivre  et  estre  reprouchée. 

La  Mère. 
Taisez- vous,  mon  enfant,  m'araye. 
Vous  avez  perdu  vostre  rose, 
Mais  on  ne  peult  faire  aultre  chose. 
Il  a  la  domination  ; 
Du  tout  jà  n'en  aurons  raison. 
De  vouloir  cecy  poursuyvir 
Jamais  n'en  pourrion  chevir. 
Pour  ce  le  vault  trop  mieulx  celer. 

La  Fille. 
Me  doit-il  pourtant  vioUer 
S'il  est  le  seigneur  du  pays? 
Pour  tout  l'avoir  qu'il  a  conquis , 
Ne  qu'il  en  peult  jamais  attendre, 
Il  n'est  pas  en  luy  de  me  rendre 
Mon  honneur  qu'il  m'a  buy  toUu. 
Demourra  donc  mon  corps  perdu 


i5o         .        Moralité 
Par  force,  sans  amende  avoir? 
La  Mère. 

Se  corps  deusse  perdre,  et  avoir. 
Ma  fille ,  si  screz-vous  vengée 
De  la  grant  honte  et  villannie 
Qu'avez  eu  du  faulx  efforceur. 
Allons  devers  l'ancien  empereur. 
Qui  nous  fera  droict  et  raison. 
Cher  empereur  de  grant  renom, 
Je  vous  prie ,  faictes-moy  justice 
D'ung  meurtrier  et  piteulx  malice 
Que  vostre  nepveu  efforceur 
A  faict,  par  cruelle  ai-deur. 
Sur  ma  fille  malleurée. 
II  [r]  a  par  force  deffiourée. 
Je  vous  prie,  vueillez  pugnir. 
Et  nous  vueillez  justice  ouvrir; 
Je  vous  en  requiers  à  genoulx. 

La  Fille. 
Ha  !  monseigneur,  je  viens  à  vous 

Par  grant  courroux , 
Priant  que  justice  (me)  faciez. 

L'Empereur. 
Mes  damoisellcs ,  approuchez , 
Et  dictes  vostre  pensée. 

La  Fille. 
La  plus  désolée 
Suis  de  la  contrée, 
Et  toute  esplorée  ; 
Vous  orrez  pourquoy  : 
J'ay  esté  emblée. 
En  chambre  enfermée , 


d'ung  Empereur.  i5i 

Et  puis  vioUée 
Comme  maulgré  moy. 

De  force  me  plains 
En  souspirs  et  plains , 
Dont  mon  cueur  est  plains. 
Faictes-moy  justice , 
Empereur  hautains. 
J'ay  les  bras  tous  tains. 
Ne  soyez  lointains 
Au  pauvre  n'au  riche. 

J'ay  perdu  honneur, 
Bonté  et  valleur. 
Helas!  empereur, 
Que  j'aye  raison 
D'un  faulx  efforceur. 
Qui ,  en  sa  challeur. 
M'a  de  tout  son  cueur 
Monstre  trahyson. 

J'estoye  pucelle , 
Las  !  or  suis-je  garce. 
Celuy  qu'on  appelle 
Chef  de  ceste  marche 
M'a  huy  deceue. 
L'empereur  nouvel 
M'a  par  force  eue. 
Mal  de  son  revel  ! 

Se  je  n'ay  vengeance 
Du  mal  qu'il  m'a  faict 
Par  vostre  ordonnance , 
Dieu  prie  de  faict 
Qu'il  m'ottroye  son  ire , 
Tant  que  tout  deffait 


l52  ,         MORALITl^ 

Soit  la  vostre  empire. 

S'il  est  vo  parent 
N'y  regardez  pas; 
Jugez  justement, 
Regardez  au  cas. 
Car  j'ay  fait  pourchas 
Pour  justice  avoir, 
Mon  procès  du  cas. 
Et  amande  avoir. 

Faictes ,  puisqu'il  a  mespri[n]s. 

Qu'il  soit  prins 
Et  pugny  pour  ceste  force 
Conque  je  n'avoye  apris 

Mais  surpris. 
11  me  semble  que  on  m'escorche. 
L'Empereur. 
Tout  ouy,  je  vueil  qu'on  s'efforce 
Pour  mander  mon  nepveu  icy. 

La  Mère. 
Sire ,  je  vous  requier  mercy. 
Et  vous  suplie  qu'on  nous  esgarde. 

L'Empereur. 
Dames ,  je  vous  oy  et  regarde. 
Qu'esse  que  vostre  cueur  désire? 

La  Mère. 
Je  vous  requier  justice ,  sire. 
Pour  la  jeune  fille  diffamée 
A  force  et  à  tort. 

La  Fille. 
Seuil  e  et  esgarce. 
Très  desconfortée , 
Des  dames  privée , 


d'ung  Empereur.  i53 

Tant  suis  villanée. 
Donnez-moy  confort. 

L'Empereur. 
Que  querez-vous  ? 

La  Fille. 

Mort , 
Ou  vous  avez  tort. 
Regardez ,  empereur, 

Folle  erreur, 

Fellonneur, 

Sans  clameur, 

Mon  honneur 
Faict  par  trahison 

Mon  seigneur. 

L'Empereur. 
Quelle  clameur  ! 

La  Mère. 

Justice  crion  ; 
Point  ne  varion 
Ne  ne  mentiron 
De  ce  que  dirons 
En  aucun  propos. 
Force  et  ses  supos 
Soit  par  vous  pugnie, 
Sans  quérir  repos 
Ne  mettre  en  depos 
Heure  ne  demye. 

La  Fille. 

Raison ,  je  vous  prie  , 
Car  voicy  partie 
Qui  offre  à  prouver 
Sur  ma  vie 


i54  Moralité 

Qu'il  n'est  mie 
Fort  de  vous  preuve  trouver. 

L'Empereur. 

Puisque  de  mon  nepveu  reprouver 
Huy  de  tel  force  avoir  commise  , 
La  chose  m'en  sera  submise , 
J'en  seray  juge ,  quoy  qu'il  tarde. 

La  Mère. 

Je  \ous  supplie  qu'on  y  regarde  , 
Àffin  qu'aux  aultres  ne  soit  pis. 
L'Empereur. 
Jugement  sera  accomply 
Sur  luy,  comme  le  cas  requiert. 
Mandez-le  moy. 

Le  Duc. 
Il  y  affiert. 
Présentement  l'iray  quérir. 
Sa,  sire,  plaise  vous  venir; 
L'empereur  vous  attant  icy. 

Le  Nepveu. 
A ,  mon  amy,  pour  Dieu,  mercy  ! 
Plaise  vous  ma  paix  pourssuyvir. 
Bien  sçay  qu'il  me  fera  mourir, 
Car  j'ay,  de  mauvaise  pensée, 
Huy  une  fille  violée. 
Las  !  or  voy  bien  que  je  suis  mort. 

Le   Duc. 

Ne  vous  chaille ,  prenez  confort  ; 
Se  je  puis  la  paix  je  fairay. 
Ha ,  cher  sire  ,  je  sçay  de  vray 
Que  du  faict  il  est  très  doiillcnt , 
Et  n'ose  venir  nullement 


d'ung  Empereur.  i55 

Pour  vostre  ire,  comme  je  croy. 

L'Kmpereur. 
Faictes  du  moins  qu'il  vienne  à  raoy, 
Pour  sçavoir  s'il  s'excusera. 
La  Mère. 
Or  on  verra  que  ce  sera. 
Monseigneur,  adieu  vous  dy. 

La  Fille. 
Celle  qui  estoit  à  midy 
Pucelle  ores  ne  l'est  plus  ; 
De  la  force  c'est  mise  jus 
Vostre  ordonnance  ;  or  y  pensez. 

L'Empereur. 
Je  feray  tant,  ne  vous  doubtez  , 
Que  cause  aurez  d'estre  contente. 
Et  pour  venir  à  mon  attente. 
Puis  que  nul  ne  me  peult  veoir. 
Quérir  m'en  vois  sur  mon  dressouer  • 
Les  tranchans  de  mon  escuyer. 
Les  voilà  soubz  mon  oreillier 
Boutez,  que  nul  rien  n'en  sçaura  ; 
Car,  se  je  puis  ,  mon  corps  fera 
Justice  poui"  à  Dieu  complaire , 
Et  pour  donner  vray  exemplaire 
A  plusieurs  ,  se  j'en  viens  à  chef. 

Le  Duc. 
A,  sire,  je  viens  de  rechef  : 
Humblement  vous  requiert  mercy. 
Pardonnes  luy,  sire,  et  aussi 
Tantost  venra  à  vostre  mand. 

L'Empereur. 
De  sault  allant  à  sault  venant 


1 56  .    Moralité 

N'aura  point  mes  faicte  qu'il  viengne. 
Qu'esse  à  dire  ?  Fault-il  qu'il  craigne 
Ne  s'oze  monstrer  devant  moy? 
S'il  ne  vient ,  par  la  foy  que  doy 
A  Dieu ,  je  l'envoyray  quérir. 

Le  Conte. 
Ha  ,  sire,  il  vous  convient  venir  ; 
Ne  vous  vueillez  de  rien  doubler, 
Cai'  l'empereur  vousveult  escouter 
Parler,  et,  comme  je  suppose. 
C'est  pour  veriflier  la  chose. 
Il  vous  sera  misericors. 

Le  Nepveu. 
Justice  fera  de  mon  corps. 
Seigneurs,  soyez  en  mon  ayde. 
Certes  ,  autrement  ne  le  cuyde  , 
Se  coup  icy ,  je  vous  emprie. 
Oncle ,  Dieu  vous  doint  bonne  vie  ; 
Vous  m'avez  mandé  ;  que  vous  plaist? 

L'Empereur. 
Tu  secs  assez  bien  pour  quoy  c'est  : 
Une  fille  palle  et  destainte 
Par  courroux  c'est  de  force  plainte 
De  toy  ,  et  a  dit  en  la  place 
Que  de  ton  corps  justice  face. 
Ainsi  qu'à  tel  cas  appartient. 

Le   Nepveu. 
Cher  oncle,  puisqu'il  le  convient, 
Je  vous  diray  la  vérité. 
Vray  est  qu'avec  elle  ay  esté  ; 
Mais,  certes,  quej'aye  commis 
L'effbr cément  qui  m'est  submis. 


J 


d'ung  Empereur.  167 

Oncques  ne  commis  le  mefl'ait. 

L'Empereur. 

Elle  a  cause,  et  mis  en  faict 
Qu'on  prouvera  l'efforcé  assez , 
Et  aussi  vous  le  confessez. 
Si  fault  que  justice  soit  faite  , 
Car  la  mère  ne  la  fillette 
Ne  veullent  (ne)  richesse  ne  avoir, 
Fors  seuUement  justice  avoir. 
J'en  suis  chargé  par  elle  deux. 

Le  Duc. 

A  ,  sire  ,  vous  povez  bien  mieulx. 
Considérez  que  la  jeunesse 
N'est  pas  pareille  à  la  vieillesse  , 
Et  supposez  que  ceste  fois 
Il  ayt  fait  faulte  ;  toutes  foys 
N'est-il  si  sage  ou  bien  apris 
Qu'aucune  foyz  ne  soit  surpris 
En  cas  pareil ,  et  puis  qu'ainsi 
Humblement  vous  requiert  mercy, 
Vostre  grâce  vers  luy  s'estende 
En  pardon. 

L'Empereur. 

Affin  qu'on  l'entende , 
Qui  bien  vouroit  pugnir  le  faict , 
On  le  pendioit  à  un  gibet 
Ou  on  luy  trancheroit  la  teste. 

Le  Nepveu. 
Pour  Dieu,  mercy,  mon  oncle  ! 
L'Empereur. 

Tès-toy  ! 


i58  ,    Moralité 

Je  ne  puis  ouyr  ta  personne. 

Donné  t'avoye  la  couronne 

De  l'empii'e  ,  et  fis  serment 

De  régir  bien  et  justement. 

Garder  devoys  églises  belles  , 

Veuves  ,  orphelins  et  pucelles , 

Et,  qui  veult  ton  fait  regarder, 

Celles  que  tu  deusses  garder, 

Tu  l'as  toy  mesme  violée , 

Et  par  force  tant  ravallée 

Qu'elle  vient  à  moy  à  refuge. 

Et  tu  es  digne  d'estre  juge  ? 

Certe ,  nenny,  jour  de  ta  vie  ! 

Quel  deshonneur  m'as-tu  bastie 

Pour  avoir  commis  tel  horreur! 

J'ay  esté  trente  ans  empereur, 

Qu'onc(ques),  tel  deshonneur  ne  me  vint. 

Mais  en  ay  pugny  plus  de  vingt 

Cruellement  par  tel  péché. 

N'oucques  je  ne  fus  reprouché 

D'avoir  espargné  en  justice 

Nul  homme  ,  tant  fust  grant  ne  riche, 

Et  maintenant,  se  je  t' espargné, 

La  noble  empire  d'Almaigne 

Est  deshonnoi'é  à  tousjours. 

Le  Duc. 

Ha  ,  sire  ,  honte  et  amours 
Peuvent  bien  faire  la  concorde. 
Vostre  douice  miséricorde 
Plus  grant  proufit  lui  portera. 

Le  Conte. 
Au  nom  de  Dieu,  qui  tout  créa, 
Plaise  vous,  par  douice  ordonnance. 


d'ung  Empereur.  lôg 

Luy  octroyer  sa  pardonnance. 
Sire  ,  ne  soyez  escondit. 

L'Empereur. 

Chascun  de  vous  a  assez  dit, 
Mais  [je]  n'y  voy  homme  discret. 
Parler  vueil  à  luy  en  seci'et; 
Vous  aultres,  vuydés  hors  de  l'huys. 
Je  sçauray  son  -vouloir,  et  puis 
Sur  sa  response  auray  advis. 

Le  Chappelain. 

Il  est  en  très  grant  blasme  mis  ; 
Je  ne  sçay  s'il  a  droit  ou  tort. 
Se  par  droit  en  doit  prendre  mort , 
Nul  ne  le  scet,  si  ce  n'est  Dieu. 

L'Empereur. 

Or  sa,  vien  près  de  moy,  pour  mieulx 
Entendre  ce  que  vouldras  dire. 

Le  Nepveu. 

Par  mon  ame ,  mon  très  cher  sire , 
J'ay  copulation  charnelle 
Par  grant  dclict  eu  avec  elle  , 
Etn'ay  faict  aultre  mesprison. 

L'Empereur. 

Or  sa,  de  toy,  qui  avoys  nom 
D'empereur  au  propre  lieu  de  moy  , 
Ne  m'as-tu  pas  fait  grant  esmoy, 
Quant  on  pcult  nommer  efforceur 
Le  lieutenant  de  l'empereur? 
Quel  reproche  ,  quel  desplaisir! 
N'es-tu  pas  digne  de  mourir? 
Respons,  et  me  dy  vérité. 


1 6o  ,     Moralité 

Le  Nepveu. 
Hélas ,  sii'e  ,  se  j'ay  esté 
Surprins  de  trop  folle  challeur, 
Ne  me  monstres  si  grant  rigueur , 
Car  je  vous  congnoys  tout  seul  vice. 

L'Empereur. 
Pai'  ma  foy  ,  je  feray  justice; 
De  ce  Cousteau  seras  occis. 
J'ay  fait  justice  jusques  icy  , 
Au  plaisir  de  mon  Dieu  :  saint  George  ! 
Il  en  a  tout  parmy  la  gorge; 
Jamais  femme  n'efforcera. 
Venez  sa ,  seigneurs  ,  venez  sa , 
Portez  au  feu  ce  corps  defaict. 

Le  Duc. 
Ha ,  cher  sire  ,  qu'avez-vous  faict  ? 
Nostre  Dame  !  amy,  amy  ! 

L'Empereur. 
J'ay  faict  justice  ,  mon  amy. 
Et  vous  ne  [l'Jeussiez  osé  faire. 

Le  Conte. 
Il  a  detreuché  tout  parmy. 

L'Empereur. 
J'ay  faict  justice,  mon  amy. 

Le  Chappelain. 
En  moy  [je]  n'ay  sens  ne  demy, 
Quant  me  ti'ouve  en  tel  affaire. 

L'Empereur. 
J'ay  faict  justice,  mon  amy, 
Et  vous  ne  l'eussiez  osé  faire. 
Bien  sçay  que  luy  vueillez  complaire 


d'ung  Empereur.  161 

Et  que  vous  l'aymez  et  craignez  , 
Se  je  vous  [en]  eusse  chargez , 
On  eust  mis  la  chose  à  demain  ; 
Et  pour  tant  ay-je  de  ma  main 
Faict  justice ,  doubtant  mon  blasrae. 

Le  Duc. 

Dieuvueille  avoir  mercy  de  l'ame. 
C'est  justice  moult  exemplaire 
A  chascun  pour  justice  faire. 
Or  est  pour  meschante  challeur 
Occis  le  souverain  seigneur  ; 
Se  nous  est  belle  demonstrance. 

Le  Come. 

Forfaiture  faicte  à  oultrance 
Jamais  ne  demeure  impugnie 
Par  justice  vraye  unie 
Dieu  veult  pugnir  l'euvre  cruelle. 

Bertault. 
Oii  est-tu ,  masson  sans  truelle  ? 
Dieu  met  en  mal  an  ton  aumusse  ! 
Mais  que  faict-tu  la? 

GUILLOT. 

Je  me  musse 
Que  je  ne  soye  regardez. 
J'en  joué  au  soir  tout  aux  dez, 
Mais,  avant  nostre  départie, 
Je  happé  une  grand  partie 
De  l'argent  qui  estoit  au  jeu , 
Et  puis  ,  tout  aussi  tost  que  j'eu 
Faict  mon  faict ,  je  fus  resjouy. 

Bertault. 
Et  que  fis-tu? 

T.  III.  Il 


i62  '        Moralité 

GUILLOT. 

Je  m'en  fuy. 
Fusse  pas  faict  en  fin  marchant? 
Tu  ne  sçais  :  on  nous  va  sarchant 
Tous  deux  pour  bouter  en  prison. 

Bertault. 
Et  pourquoy? 

GuiLLOT. 

Pour  la  mesprison 
De  la  fille  qu'avons  emblée. 
J'ay  veu,  en  passant,  l'assemblée 
D'officiers  et  de  bons  sergens  ; 
Mais  je  me  boutay  par  les  gens, 
Tellement  qu'ilz  ne  m'ont  point  veu. 

Bertault. 
Il  fault  que  chascun  soit  pourveu 
De  bonnes  pierres  en  sa  manche. 
Et  tenir  dagues  par  le  manche  ; 
Ils  n'auront  garde  de  nous  prendre. 

GuiLLOT. 

Char  bien,  se  seroil  pour  nous  pendre 
S'une  foys  estions  attrappez. 

Bertault. 

Nous  en  avons  bien  eschappez 
De  plus  terrible;  ne  te  chaille. 
Je  ne  donneray  pas  une  maille 
Mais  que  les  puisse  veoir  à  l'œil. 
Allons  hardiment. 

GuiLLOT. 

Je  le  vueil. 
Mais  s'ilz  sont  dix  ou  douze? 


d'ung  Empereur.  i63 

Bertault. 
La  fièvre  t'espouse  ! 
Tu  ne  vaulx  pas  deux  porions. 
Mais  que  crains-tu? 

GUILLOT, 

Les  horions 
Et  le  danger  qu'après  s'en  suyt. 
Celuy  est  saige  qui  s'enfuyt 
Pour  mieulx  le  danger  éviter. 

Bertault. 
Me  vouldroy-tu  doncques  planter 
Quant  se  venroit  à  ung  besoing? 

GuiLLOT. 

Et  nenny  dya  ;  mes  ayez  soing 
Que  nul  ne  te  fera  villennie  , 
Si  je  puis,  en  ma  compaignie  ; 
On  me  congnoit  par  trop  rebelle. 

La  Mère. 
J'ay  ouy  très  grande  nouvelle. 
Fille ,  vous  estes  bien  vengée 
De  la  grant  honte  et  villanie , 
Qu'avez  eu  de  l'empereur  à  tort, 
Car  son  oncle  l'a  mis  à  mort 
En  sa  chambre  hastivement. 

La  Fille. 
Ma  mère,  dictes-moy  comment 
Il  est  mort  ;  esse  par  sentence? 

La  Mère. 
Il  a  jugé  en  conscience; 
Pour  éviter  toute  faveur, 
Luy  qui  est  haultain  empereur 
Huyla  gorge  lui  a  couppée. 


i64  "      Moralité 

La  Fille. 

Pour  veu  qu'il  m'avoit  diffamée 
Par  force  ,  il  ne  luy  a  faict  tort. 
Or  Dieu  luy  pardonne  ;  il  est  mort. 
Je  luy  pardonne  de  ma  part. 
Si  requiers  Jésus  qui  gart 
Toutes  bonnes  filles  en  cueui' 
D'cstre  séparée  d'honneur 
Par  force  .  ainsi  que  j'ay  esté. 

La  Mère. 
Je  prie  lahaulte  Trinité 
Qu'elle  vueille  avoir  de  luy  mercy 
Et  le  mettre  en  repos;  ainsi 
Soit  de  tous  loyaulx  trespassez. 

L'Empereur. 

Je  suis  de  mort  fortopressez, 
Car  le  sang  au  corps  m'est  esmeu 
A  la  cause  de  mon  nepveu, 
Sur  qui  j'ay  justice  acomplie. 
Mon  chappelain ,  je  vous  suplie 
Que  tost  me  puisse  confesser, 
Et  si  me  vueillez  apporter 
Mon  sauveur,  car  j'entens  la  mort. 

Le  Chappelain. 
Ha,  cher  sire,  prenez  confort  ; 
Vous  n'avez  garde ,  se  Dieu  plaist. 
Et  nonobstant  qu'à  Dieu  en  est, 
C'est  bien  fait  de  se  confesser 
Pour  sa  conscience  adresser 
Et  recepvoir  son  créateur. 

L'Empereur. 
Hélas  ,  je  vous  prie,  sans  faveur, 


d'ung  Empereur.  i65 

Confession,  par  charité. 

Le  Chappelain. 
Or  dictes  bénédicité  ; 
Mais  vous  n'avez  garde  pourtant. 

L'Empereur. 
Absolution  maintenant 
Requier  humblement ,  mon  amy  ; 
Et  puis  le  corpus  domini 
Dévotement  recepveray  : 
Apportez-le  moy. 

Le  Chappelain. 
Non  feray , 
Certes ,  sire  ;  je  n'oseroye , 
Et  aussi  trop  je  mefferoye 
En  la  foy. 

L'Empereur. 

Pour  quoy  mefferiés-vous? 

Le  Chappelain. 
Hélas!  voussçavez.  sire  doulx, 
Le  grant  péché  qu'avez  commis. 

L'Empereur. 
En  faict  de  conscience,  amy, 
Certes,  je  me  suis  confessé 
De  tout  ce  que  j'ay  offensé. 
Je  n'ai  rien  failly,  que  je  saiche. 

Le  Chappelain. 
Ha ,  cher  sire ,  sauf  voslre  grâce. 
Vous  sçavezbien,  sans  nul  destry  , 
Vostre  nepveu  avez  meurtry. 
Qui  est  ung  très  orrible  vice. 

L'Empereur. 
J'ay  faict  et  accomply  justice. 


i66  Moralité 

Je  ne  m'en  puis  à  mains  passer. 
Que  je  m'en  deussc  confesser, 
Certes  ,  ce  n'est  pas  mon  entente  ; 
Rien  n'ay  mespris.  Donc  sans  attente 
Vous  requiers  d'avoir  mon  sauveur. 

Le  Chappelain. 
Certes,  non  feray,  mon  seigneur, 
Au  moins  en  Testât  où  vous  estes , 
Se  aultre  amendement  ne  faictes 
Et  se  vous  n'estes  confessez. 

L'Empereur. 

Vous  en  pourrez  parler  assez  ; 
Mais  se  confesse-on  de  bien  faire? 
Se  j'ay  faict,  pour  à  Dieu  complaire , 
Justice,  ay-je  pourtant  péché? 
Ja  ne  me  sera  reproché 
Que  face  péché  de  vertu  ; 
Il  me  seroit  fort  mescheu 
Se  me  monstroye  repentans 
D'avoir  faict  justice  en  mon  temps. 
Jamais  ne  m'en  confesseray. 

Le  Chappelain. 
Certes  donc  je  vous  laisseray 
Pourtant  que  soyez  en  ce  points 

L'Empereur. 
Comment!  Me  don[ne]rez-vous  point 
Le  sacrement? 

Le  Chappelain. 

Je  n'oseroye. 

L'Empereur. 
Souffres  au  moins  que  je  le  voye 
De  loing  ,  avant  que  mort  me  prcude. 


d'ung  Empereur.  167 

Luy  priray  que  de  mal  defFende 
M'ame ,  si  vray  qu'il  est  entiers. 

Le  Chappelain. 
Certes ,  je  Toy  moult  voulentiers  ; 
11  est  en  grant  dévotion, 

L'Empereur. 
Jésus  (Christ),  qui  souffris  passion , 
Ayez  nuy  compassion 
De  ma  povre  humanité  ; 
En  ma  désolation , 
Ouy  ma  supplication 
Par  très  grant  bénignité. 
Je  croy  estre  au  sacrement , 
En  sanc  et  chair  proprement, 
Le  corps  de  nostre  sauvement. 
Cil  qui  le  croit  fermement 
Et  le  reçoit  dignement , 
11  prend  divine  saveur 
Et  infinie  doulceur, 
Car  du  ciel  vient  la  liqueur 
Descendre  divinement 
Quant  le  prestre  dit  de  cueur 
Des  parolles  la  teneur 
A  l'autel  secrètement. 

Je  te  cry  mercy , 

Mon  Dieu ,  mon  amy; 

Car  deTennemy 

Ay  esté  lié  ; 

J'ay  moult  defailly. 

Las  !  (et)  commis  parmy 

Des  vii.  ors  péchés  , 

Orgueil ,  ire ,  envie , 

Paresse ,  gloutonnie , 


i68  Moralité 

Usui'e  et  luxure; 

Hélas,  je  n'ay  mye 

Mené  saincte  vie 

Qui  est  bonne  et  sure; 

Point  n'ay  faict  les  œuvres, 

De  miséricorde 

Dont  les  cueurs  aviennent 

Qui  à  toy  s'accordent. 

Et ,  se  j'ay  en  foy 

Erré  nullement, 

Pardonne  le  moy 

Ains  ton  jugement. 

Autre  bénéfice 

Que  faire  justice 

J'ay  faict  jusques  sy 

Et ,  s'il  y  a  vice , 

Fais  que  de  raoyysse. 

Je  te  cry  mercy. 

Monstre-moy,  doulx  Dieux, 

Se  t'ay  mis  justice 

Cy  et  entons  lieux. 

Ma  joye  appetice 

Quant  ton  corps  propice 

En  bon  point  suiîice , 

Jeté  peusse  avoir. 

Le  Chappelain. 
Glorieux  Dieu  du  hault  manoir, 
Chascun  te  doit  cy  grâces  rendre 
Quant  il  t'a  pieu  vers  luy  descendre 
Par  divine  opération. 

Le  Duc. 

Vray  Dieu ,  qui  domination 
A  partout,  en  siècle  et  en  terre , 


b'ung  Empereur.  169 

Humblement  te  remercion 
Et  venons  mercy  terequerre. 
Celluy  est  trop  mauvais  qui  erre 
Contre  la  divine  puissance. 
Chascun  doibt  bien  ta  grâce  acquerre 
Et  avoir  de  toy  congnoissance. 

Le  Conte. 
A  toy,  vray  créateur  du  monde, 
Rendons  grâce  ,  et  en  tous  lieux. 
Ta  grant  miséricorde  habondc, 
(Et)  dessus  jeunes  et  dessus  vieulx. 
Beau  miracle  et  euvre  divine  ! 
Octroyé  nous,  beau  sire  Dieux , 
Le  règne  qui  jamais  ne  fine, 

L'Empereur. 
0  vray  sauveur,  (à)  moy,  comme  indigne 
T'ay  receu  par  ta  doulce  grâce  ; 
Yssir  as  voulu  de  ta  place 
Pour  jusques  en  ma  bouche  venir; 
Et  ainsi  [Ainsi  ne?]  povez  maintenir 
Que  justice  tenir  et  fere 
N'est  pas  chose  qui  à  Dieu  plaise; 
Qu'il  soit  vray  il  est  cy  monstre. 
Le  Chappelain. 

Dieu  de  majesté , 

Haulte  trinité 

En  vertu  unie , 

De  ce  qu'as  monstre 

Par  ta  deité 

Je  te  remercie. 

Humblement  te  prie , 

Requiers  et  suppjye 

Que  tu  me  pardonne 


170  Moralité  d'ung  Empereur. 

Si  j'ay  par  folye 

Reffusé  la  vye 

A  ceste  personne. 
Sire ,  priés  Dieu  qu'il  vous  donne 
Confort  et  qu'il  vous  soit  propice 
Âussy  vrayemeiil  comme  justice 
A  esté  tousjours  par  vous  faicte. 
L'Empereur. 
Je  requiei's  Dieu  quem'ame  mette 
En  son  paradis,  s'il  luy  j'iaist. 
De  recepvoir  la  mort  suis  prest 
Quant  plaira  à  mon  créateur. 

Le  Duc. 
Ainsi  conclus  que  tout  seigneur, 
Qui  a  grant  règne  et  grant  poUice , 
Doit,  sans  avoir  à  nul  faveur, 
Exercer  et  faire  justice. 
Car  équité  est  artifice 
Que  héatitude  conguoist , 
F]t  chascun  en  son  bénéfice 
Jugera  celuy  qui  tout  voit. 

Le  Conte. 
Comme  voyés  par  expérience, 
Ung  chascun  selon  son  degré , 
Si  vous  prye  que  nostrc  sentence 
Vueillés  tous  recepvoir  en  gré. 

Finis. 

Beatiqui  faciuntjusticiain  in  omnitcmpore. 

Imprime  nouvellement  à  Lyon,  en  lamayson 

de  feu  Barnabe  Chaussard,  près  Nostrc- 

Dame  de  Confort.  M.D.xliii. 


MORALITÉ 


HISTOIRE    ROM  M  AINE 

D'une  femme  qui  avoit  voulu  trahir  la  cité  de  Romme 

Et  comment  la  fille  la  nourrist  six  sepmaijies 

de  son  lait  en  prison 

A  cinq  personnaiges ,  cest  assavoir 

ORACIUS  LAMÈUE 

VALEHIUS  ET  LA  FILLR 

LE  SERGENT 


0  R  A  C  I U  S  commence. 

^eigneurs  Rommams  ,  de  geste  vertueuse, 
[Qui  régentez  la  monarcne  du  inonde, 
jF^ar  sens ,  advis ,  peine  laborieuse , 
>  Avons  acquis  renommée  doubteuse  , 
Sans  que  en  nous  soit  aulcune  tache  immonde. 
Je  vous  prie  que  cy  on  me  responde 
S'il  est  aulcun  qui  ayt  convalessence , 
Qui  transgresser  vueille  nostre  deffence. 
Vous  sçavez  bien  qu'on  a  fait  trasiatcr 
De  Salomon  le  saige  les  loix  belles  ; 
Que  tout  chascun  a  voulu  accorder 
Le  contenu  d'icelles  et  garder. 
Et  promettant  de  pugnir  les  rebelles. 


172  Moralité 

Nous  ne  faisons  pas  besongnes  nouvelles , 
Gardons  nos  loix  et  les  entretenons , 
Car  à  tousjours  en  avons  bon  renom. 

Valerius. 

Oracius  consul  le  vénérable  , 
Les  bonnes  [loix]  se  doibvent  maintenir , 
Car  les  Rommains ,  par  estre  vertuable 
Et  par  leurs  dictz  très  bien  entretenir , 
Ont  faict  plusieurs  à  l'empire  obeyr, 
Et  ont  acquis  le  nom  de  loyaulté 
Que  par  armes  ont  voulu  soubtenir, 
En  approuvant  la  pure  vérité. 

Oracius. 
Par  les  Rommains  nous  sommes  establis 
Crans  justiciers  en  icelle  cité. 
Le  cas  nous  a  grandement  embellis, 
Comme  sçavez,  à  dire  (la)  vérité  ; 
Et  pourtant  dont  il  est  nécessité 
Sçavoir  s'aulcun  a  commis  quelque  mal. 
Pour  luy  livrer,  selon  juste  équité, 
Sa  déserte,  selon  le  cas  égal. 

Valerius. 

Vous  en  parlez  comme  juste  et  loyal; 
Car  nous  debvons  eslre  la  main  tenant 
A  corriger  tous  vices  en  normal; 
Car  aultrement  ne  sommes  pas  sçachans. 

Oracius. 

C'est  vray  ;  pourtant,  s'on  est  sachant 

Personne  qui  ayt  offencé , 

Qu'on  nous  le  dye  cy  maintenant, 

S'il  est  quelque  vice  brassé. 

Je  ne  me  suis  pas  appencé 


ou  Histoire  Rommaine. 

Qu'il  y  ayt  quelque  nouveau  vice  ; 
Mais ,  s'il  y  a  rien  despensé , 
Sachons  le,  pour  faire  justice. 

Le  Sergent. 
Sire ,  c'est  droict  qu'on  accomplisse 
Vostre  vouloir  toute  saison , 
Et ,  affin  que  à  effect  sortisse 
Le  cours  de  justice  et  raison , 
Il  y  a  en  ceste  prison 
Une  femme  ,  que  l'on  renomme 
D'avoir  faict  quelque  trahison 
Encontre  la  cité  de  Romme. 

Oracius. 
Certes,  vous  estes  bon  corps  d'homme. 
Que  on  la  face  legierement 
Venir,  à  la  fin  que  on  luy  somme 
Sa  fin  et  cruel  jugement. 

Le  Sergent. 
Sire,  vostre  commandement 
Sera  faict  sans  dilation. 
Sus ,  sus  ,  sortez  legierement 
Pour  recepvoir  pugnition. 

La  Mère. 

0  griefve  désolation  ! 

0  suis-je  mise  en  basse  lame  ! 

0  dure  lamentation  ! 

Mourir  me  fauldra  à  grant  blasme. 
Que  feras-tu ,  povre  et  infâme  femme  ? 
Tu  souffriras huy  grant  laidure  dure; 
Plus  ne  seras  nommée  d'ame  dame. 
Mort  tient  sur  moy  trop  sa  morsure  sure. 
Ton  corps  yra  à  corrompure  pure  ; 


174  Moralité 

A  ce  jour  d'huy  toute  lyesse  lesse. 
Nul  n'est  vivant  qui  me  procure  cure  ; 
Car  aujourd'huy  trop  ma  noblesse  blesse. 

Le  Sergent. 
Sire ,  voicy  la  pécheresse 
Que  vous  m'avez  baillé  en  garde  ; 
Devant  vostre  noble  haultesse 
Je  la  metz  sans  aultre  avant-garde. 

Oracius. 
Ha,  femme,  quand  je  te  regarde, 
J'ay  pitié  de  toy,  vrayement, 
Considérant  la  mort  paillarde 
Qu'endurer  te  convient  briefment. 
Sus ,  que  on  voyse  legierement , 
Noncer  que  on  soit  cy  eu  présence 
Pour  cy  ouyr  publicquement 
Prononcer  sur  elle  sentence. 

Le  Sergent. 
On  en  fera  la  diligence  ; 
Plus  ne  se  fault  ramentevoir  ; 
Puisque  tel  est  la  conséquence  , 
Laissez  m'en  faire  le  debvoir. 
Oyez  :  on  vous  faict  assavoir 
Que  on  s'en  va  juger  une  femme , 
Laquelle  a  voulu  concevoir 
En  elle  trahison  infâme 
Contre  l'empire,  dont  en  blasme 
On  la  va  ce  jour  corriger 
A  son  deshonneur  et  diffame. 
La  vienne  veoir  qui  veult  juger. 

La  Fille. 
0  créateur  et  père  dioicturier 


ou  Histoire  Romsiaine.        170 

Que  deviendra  ceste  pauvre  esgarée  ? 
Las  qu'ay-je  ouy  en  ce  lieu  [publier]  ? 
Mon  cueur  se  doibt  humilier  , 
Larmes  gecter  des  yeulx  par  randonnée. 
Cessez  vos  chantz,  oyscaulx  volans  es  cieulx* 
Et  vueillez  huy  avec  moy  lamenter. 
Ne  pourray-je  mon  esmoy  différer 
Et  m'en  aller  ouyr  juger  ma  mère  ? 
Je  m'y  en  vois.  Cognue  ne  suis  d'ame, 
Nul  ne  sçaura  dont  celle  m'apartient. 
Mais  que  dis-tu  ,  très  malheureuse  femme  ? 
Veulx-tu  ouyr  jugera  mort  infâme 
Ta  mère?  Helas  ,  follye  bien  te  tient  ; 
C'est  dommaige  que  terre  te  soustient 
Quant  tu  accord  d'estre  huy  en  la  présence 
Du  juge  qui  va  donner  la  sentence. 

Le  Sergent. 

Sire,  j'ay  fait  la  diligence 

De  ce  que  la  charge  avoye. 
Oracius. 

Vous  estes  homme  d'intelligence  ; 

Vostre  habileté  me  resjoye. 
La  Fille. 
Helas  ,  helas  ,  mon  vray  Dieu  qui  m'esmoye , 
Voyant  ma  mère  en  [un]  si  piteulx  ploy; 
Confortez-moy,  de  tous  (les)  biens  la  montjoye, 
Car  je  ne  sçay  que  je  dis,  sur  ma  foy . 

Oracius. 

Or  sa  ,  m'amye ,  entends  à  moy  : 
Tu  as  par  tes  faictz  inhumains, 
Au  moins  si  n'eust  tenu  à  toy  , 
Chercher  la  perte  des  Rommains. 


176  Moralité 

Tes  faictz  sont  pervers  et  villains  ; 
De  toy  me  prent  à  esbahir. 
Ceulx  où  [tu]  es  à  tout  le  moins, 
Tu  as  coutendu  de  trahir. 

La  Mère. 

Helas,  Tueillez-moy  secourir, 
Noble  seigneur. 

Oracius. 

Certes ,  m'amye , 
Tu  as  beau  pardon  requérir , 
Car,  pour  vray,  tu  ne  l'auras  mye. 
Par  ta  convoitise  et  envie 
Tu  as  perpetray  trahyson. 
Je  te  juge  à  perdi'e  la  vie, 
Pour  faire  justice  et  raison. 

La  Mère. 

0  mon  vray  Dieu ,  que  tant  prison , 
Me  fault[-il]  en  tel  vitupère 
Finer  mes  jours  ceste  saison , 
Et  endurer  tel  peine  amère? 

La  Fille. 

Ayez  pitié  de  ma  doulente  mère , 
Juste  juge  ;  pardonnez  ce  mefFaict. 
Ayez  pitié  de  ma  dolente  mère, 
Sans  la  juger  ce  jour  de  mort  amère , 
Mettez  pitié  à  Tencontre  du  faict. 
Las  !  elle  meurt  en  peine  et  en  misère. 
Jugez  aussi,  sans  que  nul  y  diffère. 
Que  je  meure  ;  car  certes  bien  me  plaist  ; 
Puisqn'ainsi  est  que  sa  vie  vous  desplaist. 
Jamais  nequicrs  que  mort,  car  ducil  m'avère. 


ou  Histoire  Roumaine.       177 

Helas,  vrayment,  mon  solas  est  deffaict. 
Se  sentence  de  mort  on  y  profère. 
Juste  juge,  pardonnez  ce  meffaict. 

Valerius. 

Geste  fille  pitié  me  faict , 
Mais  il  fault  justice  accomplir. 

La  Mère. 
0  souverain  Dieu,  qui  tout  deffaict. 
Veuillez  moy  (à)  ce  jour  secourir. 

Oracius. 

Or  sus ,  à  coup  !  pour  maintenir 
Chascun  en  droict ,  il  [fault]  que  bref 
(Que)  à  ceste  femme,  sans  faillir. 
On  voyse  tost  trencher  le  chef. 

La  Fille. 
0  noble  seigneur,  quel  meschef  ! 
Trencher  le  chef,  vierge  dame! 
Si  la  besongne  vient  à  chef, 
Que  feray-je,  moy,  pouvre  femme? 
Seigneurs ,  vous  n'auriez  point  de  blasme 
  ce  que  vouldray  reciter  ; 
Je  vous  prie  de  corps  et  d'ame 
Qui  vous  plaise  de  m'escouter. 

Valerius. 
Or  sus,  vueillez  le  faict  compter  ; 
Si  orrons  que  vous  vouldrez  dire. 

La  Fille 

Puisque  voulez  descapiter 
Ma  mère,  je  requier,  chier  sire, 
Affin  la  besongne  assoufîre , 
C'est  que  la  sentence  sera  muée , 
T.  m.  12 


Moralité 

Et  que  j'aye  part  au  martyre 
En  quoy  ma  mère  est  condampnée  ; 
Qu'elle  ayt  une  jambe  couppée, 
Et  raoy  une ,  je  le  veul.x.  bien, 
Puis  sa  langue  luy  soit  ostée, 
Et  la  mienne  par  tel  moyen. 
Pour  la  délivrer  du  lyen 
De  la  mort ,  trenchez-moy  les  bras, 
Car,  c'elle  meurt,  je  congnoy  bien 
Que  jamais  je  n'auray  soûlas. 

Oracius. 

Ma  fdle ,  par  ma  foy ,  tu  as 

En  toy  vraye  amour  maternelle  ; 

J'ay  bien  veu  des  filles  ung  tas, 

Mais  oncques  n'en  vis  une  telle  ; 

Et ,  pour  ta  requeste  tant  belle , 

Ta  mère ,  pouvre  malheureuse , 

Ne  mourra ,  je  le  te  réveil e , 

Par  moy  au  moins,  de  mort  honteuse. 

Valerius. 

Vous  alléguez  chose  doubteuse  ; 
Juge  ne  se  doibt  rappeller. 

Oracius. 

Valerius  ,  chose  piteuse , 
Si  peult  en  pitié  modérer  ; 
N'avez-vous  pas  ouy  compter 
Que  Trajan  jugea  sou  enfant 
A  mort,  puis  le  voul(u)t  repeter. 
C'estoit  empereur  triomphant  ; 
Ha  ,  ce  fut  ung  cas  suffisant 
Et  qui  estoit  de  noble  arroy  ; 
II  en  acquist  regnon  bruyant 


ou  Histoire  Rommaine.        179 

Et  si  tint  justice  en  son  ploy. 
Zeleiiciis ,  pour  tenir  la  loy 
Que  luy-mesme  ordonné  avoyt, 
Jugea  son  fils,  pour  ung  desroy , 
Que  les  yeulx  en  luy  creveroit? 
Toutesfoys  luy ,  qui  roy  estoit , 
Revocqua  le  dit  en  comun , 
Disant  que  luy-mesme  auroit 
Ung  œil  crevé  et  son  fîlz  ung; 
Cela  fut  faict  devant  chascuu , 
Et  cela  fîst-il  pour  le  mieux 
Pour  éviter  plus  grant  envie; 
Je  croy  qu'il  en  eust  gloire  es  cieux . 

Valerius. 
Dieu  monstra  là  reallement 
Comment  justice  est  nécessaire  ; 
Si  plaist  à  Dieu  moult  grandement 
Celui  qui  veult  justice  faire. 
Si  ne  sçay  que  voulez  retraire 
Icy  pour  saulver  ceste  femme  ; 
Pensez  donc  bien  sur  cest  affaire 
Affin  que  [nous]  n'y  ayous  blasme. 

Oracius. 

Le  cas  ne  sera  pas  infâme, 
Doubler  ne  se  fault  de  cecy  ; 
Si  ne  perdrez  bruyt  ne  famé 
Sur  l'affaire,  ne  moy  aussi. 
Nous  disons  par  sentence  infâme 
Que  icelle  sera  en  prison 
A  tousjours  mais,  pour  ce  cas  (i)cy 
Abolir,  et  sa  trahison. 
S'ordonnons  qu'on  fermera  la  porte 
Et  que  ame  nul  n'y  entrera 


i8o  Moralité 

Jusques  à,  ce  qu'on  nous  raporte 

Pour  certain  que  morte  sera  ; 

Je  consède  bien  sur  cela 

Que  Tallez  veoir  et  que  parlez, 

Par  la  treille  qui  est  yla , 

Trestout  le  mieulx  que  vous  pouri'ez .  '. 

La  Fille. 

Grant  mercy ,  sire  ;  vous  m'avez 
Remply  le  cueur  de  toute  joye. 

Oracius. 
Or  sus ,  à  coup ,  or  l'emmenez  , 
Comme  il  est  dit. 

Le  Sergent. 

Je  n'attendoye 
Aultre  chose.  Sus,  sus,  en  voye. 
Venez-vous-en  en  la  prison  ; 
Plus  [vous]  n'empêcherez  la  voye  ; 
Voicy  A'oz  dernière  maison. 

La  Mère. 

Obeyr  doy,  c'est  bien  raison , 
Encor[e]  me  faict-on  grant  grâce. 
Que  mauldite  soit  trahison! 
Celuy  est  fol  qui  la  pourchasse. 

La  Fille. 

Je  vous  lerray  en  ceste  plasse  : 
Ung  peu  voy  jusques  à  l'hostel, 
Ma  mère. 

La  Mère. 

Las  !  en  briefve  espasse , 
Retournez  (ma  fille),  pour  mon  dueil  mortel 
Appaise[r].  0  Dieu  immortel , 


ou  Histoire  Rommaine. 

Que  voicy  piteulx  accidans , 
Quant  pour  mon  meffaict  convient 
Mourir  me  fauldra  cy  dedans 

Le  Sergent. 

M'amye  ,  aussi  comme  j'entens , 
Jamais  ne  partirez  d'icy  ; 
Folye  est  si  à  vuyder  pretens  ; 
Crier  vous  fault  à  Dieu  mercy. 

La  Mère 

Mon  cher  amy,  il  est  ainsi. 
Mon  Dieu,  donnez  moy  patience 
Contre  mon  esmoy  et  soulcy  , 
Et  paidonnez-raoy  mon  ofTence. 

La  Fille. 

Il  est  grant  temps,  comme  je  pense, 
Que  en  prison  soye  retournant, 
Où  ma  mère  [est],  par  sentence  , 
(Est^  sans  estrc  beuvant  ne  mengeant. 
Je  viens  d'habiller  mon  enfant  ; 
Il  est  couché ,  dont  je  m'en  voys , 
Affin  d'estre  reconfortant 
Ma  mère  en  son  cruel  esmoy. 

La  Mère. 

Mon  Dieu  et  souverain  roy, 
Fort  suis  atainte  de  famyne. 
Mourir  me  fault ,  ainsi  le  croy, 
Car  la  grant  fain  mon  cueur  amayne. 
0  vierge ,  des  saiuctz  cieidx  royne  , 
Confortez-moy  en  ce  danger, 
Car  de  brief  fauldra  que  je  fine  , 
Puis  que  n'auray  riens  que  menger. 


i82  Moralité 

La  Fille. 

Mère,  Dieu  vous  vueille  alléger 
Par  sa  très  bénigne  puissance. 
Comme  en  va? 

La  Mère. 

Certes,  au  vray  juger, 
Fille  ,  je  me  meurs ,  sans  doubtance. 

La  Fille. 

De  Jésus  ayez  souvenance 
Et  prenez  tout  enpatiance. 
Ne  tournez  en  désespérance 
Le  mal ,  pas  ne  seroit  science 

La  Mère. 
0  mon  enfant ,  j'ay  si  grant  indigence 
Que  n'est  homme  vivant  qui  le  sceust  dire. 

La  Fille. 

Je  congnoys  bien  et  sçay  Tintelligence 
Que  famyne  fort  vostre  corps  empire. 
Mais  toutes  foys  mercyez  nostre  sire 
Qui  a  souffert  que  de  ce  cas  villain 
[V^ous]  n'avez  pas  enduré  le  martyre, 
Tel  que  le  cas  le  requeroit  àplain. 

La  Mère. 

Helas,  ma  fille,  je  meurs  de  fain  ! 

La  Fille. 

Helas,  ce  poysemoy,  ma  mère. 

La  Mère. 

Que  Yoicy  pouvre  et  piteulx  train  : 
Helas,  ma  fille,  je  meurs  de  fain! 


ou  Histoire  Rommaine.        i83 

La  Fille. 

Je  n'ay  vin,  chair,  paslé  ne  pain 
Pour  vous  ayder  en  vo  misère. 

La  Mère. 
Helas,  ma  fille  ,  je  meurs  de  fain. 

La  Fille. 
Hélas,  cepoise  moy,  ma  mère. 
La  Mère. 
O  mon  enfant,  je  souffre  peine  araère  : 
Las  !  vueille  moy  donner  allégement. 
Prent  pitié  de  me  voyr  tant  austère  ; 
Pour  toy  nourrir  tant  ay  eu  de  tourment. 

La  Fille. 
Helas,  à  peu  que  le  cueur  ne  me  fend 
En  escoutant  vostre  douleur  cruelle  ; 
Dont,  si  vous  plaist,  sans  user  de  rigueur, 
Rendre  vous  veux  huy  amour  maternelle  ; 
Venez  ycy  allaicter  ma  mamelle 
Et  en  prenez  vostre  réfection. 
En  ma  jeunesse  me  fessiez  chose  telle 
Dont  j'en  avoye  ma  substantation. 

Le  Sergent. 
J'ay  en  moy  admiration 
Comme  ceste  femme  vit  tant 
Sans  avoir  quelque  portion 
De  vivre,  dont  soit  substantanl. 

La  Mère. 

0 ,  me  voylà  bien ,  mon  enfant  ; 
Je  suis  bien  refectionnée  , 
Grâce  au  vray  père  tout  puissant, 


1 84  Moralité 

Quant  de  cecy  t'est  advisée. 

La  Fille. 
G'y  viendray  chascnne  journée. 
Ma  mère ,  pour  vous  conforter. 

La   Mère. 
Ma  fille ,  la  vierge  honorée 
Te  vueille  tousjours  convoyer. 

Oracius. 
Je  m'esbahis ,  au  vray  narrer, 
Que  personne  ne  nous  rapporte 
Si  la  femme  que  ay  faict  serrer 
En  prison  est  en  vie  ou  morte. 
Oyez  un  peu  que  je  diray  : 
Allez  en  (la)  prison  où  la  femme 
Est,  et  nous  dictes  sans  delay 
Si  de  son  corps  estparty  l'ame. 

Le  Sergent. 
Nenny,  sire;  par  mon  baptesme  , 
Elle  n'est  encore  en  decours. 

La  Fille. 

Mère,  Dieu  vous  vueille  (entre)tenir 
En  santé  ,  ma  mère  et  amye. 

La  Mè  RE. 

En  gloire  puissez  parvenir, 
Ma  fille ,  dont  je  tiens  ma  vie. 

La  Fille. 

Sa,  estes  vous  appareillée 

De  venir  allaictcr  ma  mamelle? 

La  Mère. 

Ouy  dca  ,  ma  fille  poise  (sic). 


ou  Histoire  Rommaine.        i85 
Cela  ma  force  renouvelle. 
Oracius. 

Jamais  je  ne  yis  chose  telle; 
Par  mon  seiment,  ceste  femme  a 
En  soy  vraye  amour  maternelle. 
Pour  Dieu ,  regardez  que  c'est  là . 

Valerius. 
A  elle  parler  conviendra 
Pour  congnoistre  ung  peu  sa  mère  ; 
Je  croy,  quant  elle  nous  verra , 
Qu'elle  fera  bien  maste  chère. 

Oracius. 
Ha ,  femme ,  poiu"  ta  manière , 
Ta  mère  icy  on  te  redonne , 
Mais  qu'elle  n'offence  jamais. 

La  Mère. 

Jésus  Christ ,  amateur  de  paix , 
Soit  loué  de  ce  cas  icy, 
Quant  aujoui'd'hui  de  mes  meffaictz 
J'ay  obtenu  grâce  et  mercy. 

Oracius. 

Certainement  il  est  ainsi  : 
Ta  fille  ce  bien  nous  procure  ; 
Ostc-toy  hors  de  tout  solcy . 

La  Fille. 

0  souverain  Dieu  de  nature , 
Que  voicy  joyeuse  adveuture  ! 
Je  vous  remercie  humblement 
Que  à  ma  mère  son  injure 
Luy  pardonnez  si  doulceraent. 


iSO     Moralité  ou  Hisï.  Romm. 
,Valerius. 

C'est  par  le  bon  gouvernement 
Et  le  bien  qu'on  vous  veu  avons. 
Or  la  rameuoi  prestement , 
Car  ses  metlaictz  luy  pardonnons. 

La  Fille. 

Allons  ,  ma  mère  ,  et  Dieu  louons 
De  ce  cas,  puisque  ainsi  va. 

La  Mère. 

Las  !  je  vov  qu'en  nulle  saison 
Oncques  mère  ne  trouva 
Telle  fille. 

La  Fille. 

Laissons  cela  ; 
Je  suis  à  vous  bien  plus  tenue  , 
Car  je  congiiovs  tant  qu'à  cela 
Que  par  vous  suis  au  monde  venue. 

Finis. 

Cy  fine  l'Histoire  rommaine.   Imprimé  nouvelle- 
ment à  Lyon,  en  la  maison  deîeu  Barnabe 
Chaussart ,  près  Xostre- 
Damc-ilo-Contort. 
M.D.xlviii. 


FARCE    NOUVELLE 

FORT   JOYEUSE    ET    MORALE 

A  quatre  personnaiges ,  c'est  assavoir 

BIEN  MONDAIN 
HONNEUR   SPIRITIEL 
POUVOIR  TEMPOREL 
ET  LA  FEMME 

Bien  Mondain  commence. 
£*^^^  ien  mondain  me  fais  nommer 
f^  l^y-^  '^^  ^^^  renom  tant  estimer 
/^  r^^§^  ^"*^  chascun  désire  à  m'avoir; 
♦Stcw^S  Aux  ungz  je  donne  de  l'avoir, 
Fit  aux  aultres  force  sçavoir, 
Puis  mulles,  chcvaulx  ,  destriers  , 
Harnoys,  lances,  espées  ,  bougliers, 
Maisons,  chasteaulx  et  grosses  villes  , 
Et  choses  qui  ne  sont  pas  villes. 
J'ay  tout  en  ma  subjection 
Sans  en  faire  exception  , 
Et  pour  ce  ne  craignez  jamais, 
Quant  vous  me  aurez  eu  désormais 

Entre  vos  mains, 

Qu'autre[s]  humains 

Vous  puissent  nuyre  ; 

Mais  fault  prévoir 


i88  Farce 

Moyen  avoir 
Pour  mfe  ayder  [conduire?], 
Ou  tantost  me  departiroys , 
Et  guères  long-temps  ne  seroys 
Avec  vous ,  pour  brief  vous  le  dire. 
Prenez  y  donc  garde,  en  effect. 
Honneur  Spirituel. 
De  Bien  Mondain  je  suis  plain  et  refect. 
Des  bénéfices  j'en  ay  tant  que,  en  effect, 
Plus  ne  m'en  fault;  mais  avant  que  je  fine 
Je  présuppose  et  en  mon  cueur  machine... 
Pouvoir  Temporel. 
Quoi? 

Honneur  Spirituel. 
Une  office  très  digne. 
Pouvoir  Temporel. 

Quelle? 
[Honneur  Spirituel.] 

Divine. 
[Pouvoir  Temporel.] 

Est-ce  chose  que  l'on  voye  ? 
Honneur  Spirituel. 
Non,  non.  J'ay  Bien  Mondain  par  voye, 
Qui  chascun  jour  en  voyage  je  envoyé 
Pour  obtenir. . . 

Pouvoir  Temporel. 

Quoy  ? 
Honneur  Spirituel. 

Ce  que  je  présuppose. 
Pouvoir  Temporel. 
Ce  que  tu  présuppose  ! 


DE  Bien  Mondain.  189 

Par  supposer  ung  homme  pert  science  , 
Par  supposer  toute  magnificence 
Peult  advenir,  et  semble  à  la  personne 
Qu'en  supposant  on  doit  charger,  en  somme  , 
D'or  ung  mulet  qui  soit  de  grande  essence. 

Honneur  Spirituel. 

En  supposant  je  prens  toute  plaisance  ; 
En  supposant  je  mais  ma  confidence 
Et  mon  espoir,  donc  ne  dors  ung  seul  somme 
Par  supposer. 

Pouvoir  Temporel. 

Tous  supposeurs  enfin  ont  desplaisance 
Sans  estre  en  eux  ung  seul  plaisir,  en  somme  ; 
Pour  quoy  je  dis  que  malheureux  est  l'homme 
Qui  tant  suppose  et  y  pert  sa  chevance 
Par  supposer. 
Idem. 
Jamais  ceulx  qui  ont  de  l'avoir 
Ne  doibvent  riens  présupposer, 
Mais  se  doyvent  tenir  contens. 

Honneur  Spirituel. 

Sans  avoir  guerre  ne  contens , 
Vous  et  moy  marcherons  d'ung  train  , 
Puisque  gouvernon  Bien  Mondain , 
Oii  fleurirons  par  ung  accort. 

Pouvoir  Temporel. 

Garder  nous  convient  de  discort. 

Honneur  Spirituel. 

Rien,  rien,  de  moy  n'a  eu  maulvais  record, 
Bien  sçay  qu'il  n'en  descordera , 


igo  Farce 

Et  celuy  qui  (son)  discord  aura , 
Tous  deux  je  les  rendray  d'acord. 

Pouvoir  Temporel. 

Ce  que  nous  pourrons  deviser 
Faisons-lay  sans  plus  deviser; 

Nous  aurons  sayson 

Et  biens  à  foyson 

Plus  que  n'en  avon , 

Et  tost,  sans  songer. 
Sur  le  Temporel  j'ay  pouvoir; 
Le  Spirituel  faict  debvoir 
De  te  obéir. 

Honneur  Spirituel. 

Et  sans  y  faillir, 
Venger  fault  par  la  région  ; 
Pas  ne  voulions  religion, 
Mais  tout  Honneur  et  Bien  Mondain. 

Pouvoir  Temporel. 

Ne  faisons  point  cas  de  demain  ; 
H  convient  nous  aller  jouer. 

Honneur  Spirituel. 

Jouer  allons , 
Mais  en  nostre  estât  regardons. 

Pouvoir  Temporel. 

Pourquoy  ? 

Honneur  Spirituel. 

Je  tiens ,  par  fas  et  par  nefas , 
Des  bénéfices  ung  grant  tas. 
Prébendes ,  pensions ,  chapelles  ; 


DE  Bien  Mondain.  191 

Quant  on  me  condampne,  j'appelle. 
Je  fournis  en  tout  et  partout. 
J'ay  Bien  Mondain  qui  Ta  partout  : 
Si  j'ay  maulvais  droit ,  il  m'apointe  ; 
Aultrement  il  va  par  la  pointe 
De  son  espée  et  son  bouclier  ; 
Par  ainsi  me  faict  appoincter. 

Pouvoir  Temporel. 
Je  suis  le  vostre  tout  entier, 
Mon  hault  Honneur  Spirituel , 
Vostre  serviteur  sans  doubter, 
Moy  qui  suis  Pouvoir  Temporel. 
Jamais  ung  frère  [vous]  n'aurés 
Ne  feist  ce  que  je  vouldroye  faire. 
Je  suis  celuy  que,  se  je  veulx parfaire 

Une  sephère , 

Je  le  puis  faire, 
Carnully  contredire  n'oze. 

De  l'ung  suppose , 

L'autre  propose. 
Et  de  mon  pouvoir  naturel 
Entre  les  aultres  je  dispose. 

Bien  Mondain. 

Ce  que  (je)  dis  est  tenu  pour  faict, 

Car,  en  effect , 

Je  faictz  deffaict 
Ce  que  ung  aultre  ne  peut  parfaire  , 

Et  l'imparfaict 

Je  faictz  parfaict 

Sans  niil  contraire. 
Pourquoy  n'épargnez  ne  doubtez 
Bien  Mondain,  que  cy  vous  voyez  , 
Lequel  partout  vous  veult  complaire. 


192  Farce 

HoNN,EUR  Spirituel. 

Pour  à  vostre  honneur  ne  desplaire 
Grâces  et  mercy  vous  rendons. 
Nostre  cas  très  bien  concordons 
A  vostre  amour  bien  ilie. 

La  femme  nommée  Vertu  entre  ayant  ung  cor- 
billon  à  oublieur  sur  ses  espaulles,  en  cryant  : 

Oublie ,  oublie,  oublie. 

Honneur  Spirituel. 
Qui  a  ceste  folle  deslyée  ? 
Qui  la  mect  de  présent  aux.  champs? 

Pouvoir  Temporel. 
Elle  est  folle  ou  incencée. 

Honneur  Spirituel. 
Elle  chante  merveilleux  chant. 

Pouvoir  Temporel. 

Qui  a  ceste  folle  deslyée? 

La   Femme. 

Oublie  ,  oublie  ,  oublie. 

Honneur  Spirituel. 

Aprochez-vous  ! 
Qu'esse  que  vous  allez  cherchant? 

Pouvoir  Temporel. 

Desployez  nous  icy  contant 
Les  dez  dessus  le  corbillon. 

La  Femme. 

Sans  nulle  faulte ,  compaignon , 


DE  Bien  Mondain.  193 

Voulentiers  je  vous  Touvriray. 

Icy  Honneur  met  les  mains  dedans  le  corbilon  et  tire  , 
en  disant 

Honneur  Spirituel. 
Comment  !  qu'esse  cy? 

Pouvoir  Temporel. 

Je  ne  sçay. 

La  Femme. 

C'est  de  plaisante  mercerye  ; 
Voulez  vous  pas  que  je  vous  die 
Que  c'est? 

Honneur  Spirituel. 

Etouy,  s'il  vous  plaist. 

La   Femme. 

Ce  sont  ceulx  qui  par  leurs  beaux  faicts 
Ont  acquis  tiltre  de  parfaictz , 
Comme  Hector,  filz  de  Priamus , 
Avec  le  vaillant  Troylus, 
Nombrez  au  conte  des  neuf  preux. 

Pouvoir  Temporel. 

Et  là  derrière  j'en  voys  deux. 
Qui  sont-ilz  ? 

La  Femme. 

(Celuy-cy)  le  grant  Alexandre 
Que  feist  des  Sarrasins  espandre 

Par  dure  mort. 
Et  puis  voicy  Sanson  le  fort  ; 
Hercules,  qui  mourut  par  sort, 
Et  le  puissant  roy  Charlemaine. 
T.  111.  13 


194  Farce 

HoPTNEUR  Spirituel. 

Et  ce  n'est  pas  ce  qui  nous  maine. 
Laissons  là  tous  ses  anciens  : 
Ce  n'est  point  de  présent  le  temps 
Que  de  vertu  on  vueille  user  ; 
11  ne  nous  y  fault  amuser. 

La  femme. 

Que  voulez-vous  que  je  vous  face? 
Voicy  ce  bon  homme  de  Horace , 
Caton ,  V^ergille  avec  Omère. 
Voicy  Logique  avec  Grammaire 
De  tous  les  savans  personnages. 

Pouvoir  Temporel. 

Nous  radoterons  en  noz  âges, 

Si  nous  suyvons  ses  vieilles  gens. 

Honneur  Spirituel. 

Venez  çà;  n'a-vous  point  céans 

Ce  que  on  [nous?]  vous  demanderon? 

La  Femme. 

Et  quoy? 

Honneur  Spirituel. 

La  foson 
D'acquérir  du  bien  sans  main  mettre. 

La  Femme. 

(Sans  main  mettre  !) 
En  cela  je  ne  suis  point  maistre. 

Honneur  Spirituel. 
Avez- vous  donc  pas  le  moyen 


DE  Bien  Mondain.  196 

De  me  faire  ung  moulin  bien  gent 
Pour  engrener  heures  etmatines? 

La  Femme. 

Ailleurs  chercherez  voz  mesquines  ; 
Car  icy  n'en  trouverez  pas. 

Pouvoir  Temporel. 

En  voicy  encore(s)  ung  grant  tas; 
N'y  a-il  riens  qui  me  soit  bon? 

La  Femme. 

Voicy  le  bonhomme  Platon, 
Hannibal  et  Métamorphose. 

Pouvoir  Temporel. 

Ce  n'est  pas  cela  ;  mais  je  n'ose 
Demander  ce  que  je  vouisisse. 

La  Femme. 

Je  n'ay  chose  pour  vous  pi'opice  , 
Si  vous  ne  voulez  des  vertus. 

Pouvoir  Temporel. 

Pour  ces  femmes  qui  ont  gros  culx , 
Il  me  fault  la  riche  couleur; 
Si  j'en  ay,  je  suis  à  honneur, 
Je  feray  très  bien  mon  prouffit. 

La  Femme. 

Il  n'y  en  a  point  à  cest  estuit  ; 
Vous  ne  cherchez  que  choses  nices. 

Pouvoir  Temporel. 
Je  vouldroys  bien  avoir  offices , 


196  Farce 

Mais  ung  ^hascun  jour  on  les  vent 

A  ceulx  qui  portent  de  l'argent , 

Et  bien  peu  je  voys  que  on  en  donne. 

La  Femme. 

(je  n'est  pas  ceste  vertu  bonne  ; 
Garde  n'avez  de  la  trouver 
En  mon  corbijlon. 

Pouvoir  Temporel. 

Je  ne  sçay  :  quelque  or  ne  billon, 
Tu  n'as  rien  de  ce  que  on  demande. 

La    Femme. 

Voulez-vous  avoir  Alexandre? 
11  a  faict  des  vertus  tout  plain. 

Pouvoir  Temporel. 

Laissez-luy  jusques  à  demain  ; 
Ce  n'est  pas  ce  que  nous  cherchon. 

Honneur  Spirituel. 

As-tu  point ,  sans  aulcun  blason  , 
Tromperies  avec  baratz , 
Inventions ,  meschans  baratz, 
Flateries  et  meschantes  langues , 
Déceptions,  mille  harengues 
Qui  nous  sceussent  mettre  en  train 
D'avoir,  sans  rien  faire  ,  du  pain  ? 
Je  le  vouldroys  bien  acheter. 
Quelque  chose  qu'il  deust  couster. 

La  Femme. 

Et,  je  vous  ay  dit,  sans  doubler, 
Cela  ne  trouverez  chez  moy. 
Vous  y  trouverez  bonne  foy, 


DE  Bien  Mondain.  197 

Bon  renon ,  bonne  gouvernance. 
Pouvoir  Temporel. 
C'est  un  pennier  qui  n'a  point  d'ance  ; 
Ce  n'est  pas  pour  le  Temps  qui  court. 
Garde  ta  mercerie  meslée. 
La  Femme. 
Crier  je  puis  assez  licitement 
Que ,  voirement , 
Bien  je  suis  oubliée; 
Car  vous  voyez  icy  apartement 
Quoy  soit  comment 
De  tous  suis  dechasée; 
Je  suis  aussi  si  très  palle  et  passée 

Rompue,  cassée 
Et  si  je  ne  me  oze  plaindre 
Que  je  ne  puis  avoir  pour  ma  passée 
Morseau  de  pain 
Si  mon  bien  ne  vois  vendie. 
Voyez  Honneur  Spirituel 
Et  puis  le  Pouvoir  Temporel , 
Qui  tiennent  tout  entre  leurs  mains. 
L'ont-il  eu  par  droict  naturel  ? 
Non,  non,  mais  par  faictz  inhumains. 
Hz  ont  donné  des  escus  mains 
Pour  avoir  leurs  grans  dignitez. 
Au  derrière  Vertus  remains  (1), 
Et  ne  s'en  rompent  les  coslez. 
Par  quoy  conclurons  briefment 
Sy  des  biens  voulez  largement 
Faire  vous  fault  du  Temps  qui  court 
En  contrefaisant  le  billourt , 
Et  que  Vertu  soit  mise  au  vent, 

(1)  Texte  :  Rommains. 


igS      Farce  de  Bien  Mondain. 

Car  vous  voyez  au  temps  présent 
Que  un  g  thascun  faict  comme  Cacus 
Qui  faisoit  de  vices  vertus. 

Cy  fine  la  farce  de  Bien  Mondain.  Imprimée 

nouvellement  à  Lyon,  en  la  mayson 

de  feu  Barnabe  Chaussard  , 

près  Nostre-Dame-de- 

Confort. 


FARCE  NOUVELLE 

TRÈS   BONNE,    MORALLE   ET    FORT   JOYEUSE 

A  troys  personnaiges,  c'est  assavoir 

TOUT 
RIEN 
ET  CHASCUN 

Tout  commence. 

I  est  bien  heureux  qui  a  Tout, 
Car  il  a  le  vent  à  son  gré.  [bout, 
En  comptant  par  un  chascun 

II  est  bien  heureux  qui  a  Tout  ; 
Prisé  il  est  en  Tout ,  par  Tout  ; 

C'est  un  serviteur  [bien]  de  het  ; 
Il  est  bien  heureux  qui  a  Tout , 
Car  il  a  le  vent  à  son  het. 
Tout  je  suis ,  nulluy  ne  me  het  ; 
Chascun  se  veult  de  moy  fournir; 
Car  je  puis  le  pauvre  garnir, 

Ly esse  tenir, 

Tous  biens  maintenir 

En  prospérité; 

Argent  retenir. 

Les  gens  contenir 

En  félicité, 

Sans  estre  odieux. 


200  Farce 

Les  gens  fréquente  en  grande  quantité. 
Qui  a  Tout  se  trouve  joyeulx. 
Point  ne  suis  melencolieux 
Maint  entretenir  par  mon  bien. 

Rien,  en  chantant. 
Il  est  bien  ayse  qui  n'a  guiere, 
Encore  plus  aise  qui  n'a  rien. 
Qui  n'a  rien  ne  se  soulcie  ; 
Il  n'a  point  peur  de  perdre  Rien. 

Mais  qu'il  soit  joyeulx 

En  temps  et  en  lieu[x], 

Il  est  trop  heureux. 

Tout. 
Quoy  parlez- vous?  Quoy,  vertu  bien, 
Jasez-vous  en  ce  pas? 

Rien. 

Ha!  je  ne  vous  avisois  pas. 
Nadies  ,  nadies,  dominusTotus. 
Avez-vous  mestier  d'un  potus? 
Voicy  la  bouteille  pour  boire. 

Tout. 

Qu'esse  cy  ?  Vous  perdez  memoyre 
Qu'icy  de  moy  vous  parlez. 
Par  bieu ,  si  de  rien  vous  gabez , 
Je  vous  mestray  en  grant  esmoy. 

Rien. 

Dyable  !  quoy ,  vous  parlez  de  moy? 
Vous  m'avez  nommé  dessus  tous. 

Tout. 
Or  me  dictes,  qui  estes-vous, 
Qui  rcspondez  si  fièrement? 


Nouvelle.  ; 

Rien. 

Je  suis  moy  mesme,  seurement. 
Voire  dea ,  me  cognoissez-vous  ? 

Tout. 
Or  bien,  comment  vous  nommez-vous? 
Dictes  vostre  nom  sans  celer, 
Affin  que  vous  puisse  appeller, 
Sans  chercher  de  çà  ni  de  là. 

Rien. 

Or,  regardez  qu'il  y  a  là. 

Tout. 
Par  moname,  il  n'y  a  rien. 

Rien. 

Dea ,  vous  me  cognoissez  bien  : 
Par  mon  ame,  je  suis  joyeulx. 

Tout. 

Le  diable  te  crevé  les  yeulx, 

Rien  mauldit,  mou  faulx  adversaire  ! 

Mais ,  dis-moy  ,  que  viens-tu  cy  faire 

En  ce  lieu ,  veu  que  tu  scès 

Que  je  suis  Tout ,  qui  pai'  uxes  («jc)? 

Rien. 

Vous  estes  Tout  et  je  suis  Rien 
Qui  cy  me  suis  venu  deduyre. 
Partant,  si  je  ne  puis  vous  nuyre, 
Toutesfois  veulx-je  proffiter. 

Tout. 

Mais  qu'esse  qui  puisse  inciter 
Le  cueur  des  gens  à  te  vouloir? 


202  Farce 

Rien. 

Si  ay  vrayement  ;  j'ay  du  poToir; 
Car  par  cy,  par  là,  fais  ma  coiuce, 
Et  tel  regarde  dans  sa  bource 
Qui  Rien  ne  treuve  bien  souvent. 

Tout. 
Tu  n[e]  es  forgé  que  de  vent, 
Tout  ton  fait  n'a  aulcune  loy. 

Rien, 
Si  viendront  tous  les  gens  à  moy 
Et  par  moy  seront  depourveuz; 
Plusieurs  au  monde  sont  venus 
Qui  vouldroient  que  fusse  à  faire. 

Tout. 
Toy!  Jésus,  (et)  que  sçaurois-tu  faire  ? 
Mon  ame,  tu  es  trop  infâme. 

Rien. 
Souvent  je  fais  battre  les  femmes 
Jusqucs  à  s'arracher  les  yeux, 
Prendre  l'un  l'aultre  (par)  les  cheveulx , 
Crier,  hurler,  ne  sçay  combien. 
Toutesfois  on  dit  :  Qu'esse?  —  Rien. 
Voila  [ce]  qu'ay  en  ma  puissance. 

Tout. 
C'est  moy  qui  ay  la  jouyssauce 
De  tous  biens  etbeaulx  presens. 

Rien. 
Et  moy  j[e]  ay  la  cognoissance 
Sur  le  guernier  des  pauvres  gens. 

Tout. 
Point  ne  cherche  les  indigens, 


Nouvelle.  2o3 

Mais  les  maisons  des  gros  seigneurs , 
Et  cherclier  bons  enseignemens. 
A  tromper  j  ay  bonne  espace. 

Rien. 
Vertu  bieu ,  tu  tiens  trop  de  place , 
Autant  derrière  que  devant , 
Et  si  ne  viens  pas  trop  souvent 
De  paour  de  perdre  ton  alaine. 

Tout. 
Souvent  je  fais  la  bource  plaine, 
Resjouyssans  les  langoureux. 

Rien. 
Voire  ,  mais  tu  rens  trop  paoureux 
Et  qui  t'a  comme  négligent; 
Car  tu  portes  or  et  argent 
Par  les  lieux  oii  passeras, 
Et  moy,  pauvre,  tu  me  craindras. 
Car  s'il  ne  vient  qu'un  seul  recours 
Tantost  se  dira  estre  mort, 
Tremblans  comme  plume  en  balance  ; 
Toutesfoys  qu'esse  ?  Rien  ,  qui  passe , 
Duquel  on  fait  si  peu  de  compte. 

Tout. 
J'entretiens  prince  ,  duc,  conte. 
Leur  baillant  chemin  et  adresse. 

Rien. 
Et  puis  après ,  se  tu  les  laisse  , 
A  moy,  seigneur,  gentement, 
Plus  que  du  pas  vistement  ; 
Sont  bien  ayse  trouver  ma  porte. 

Tout. 
Les  despourveuz  je  reconforte , 


2o4  Farce 

Après  qu'ilz  ont  bien  travaillé. 

Rien. 
Combien  de  fois  suis-je  baillé 
Aux  pauvres  pour  Tbonneur  de  Dieu; 
Et  puis  si  Ton  a  perdu  au  jeu  , 
Je  suis  le  dernier  reconfort. 

Tout. 
Bran,  bran  !  ton  parler  est  trop  fort. 
Tout  faict-on  par  Tout  au  commun. 
Adieu,  je  m'en  vois  veoir  Chascun , 
Lequel  m'a  mandé  pour  service. 
Je  ne  luy  fauldray  que  je  puisse  , 
Mais  Tentretiendray  en  son  estre. 

Rien. 

Chascun,  Jésus!  et  c'est  mon  maistre; 
Plus  souvent  m'a  qu'il  ne  t'a  pas. 
Comment  dea,  te  mocques-tu  pas? 
Luy  seras-tu  en  chascun  endroit? 
Je  ne  sçay  pas  s'il  me  vouldi-oit 
Mescognoistre  pour  le  présent  ; 
Mais  sus  luy  suis-je  bien  souvent 
Quasi  pi  as  que  tous  les  jours. 

Tout. 
Tu  me  comptes  terribles  tours 
Qui  me  font  grand(e)ment  esbahir. 
Si  m'a-il  envoyé  quérir 
Et  me  souhaite. 

Rien. 

Las  !  je  le  croys. 
Tout. 
Par  mon  ame,  je  m'y  en  voys, 


Nouvelle.  2o5 

Affln  que  son  vouloir  soit  faict, 
Car  sans  moy  yroit  mal  son  faict  ; 
Maintes  foys  je  l'ay  apperceu. 

Rien. 

Tu  seras  bien  plus  tost  receu 

Que  moy,  car  ta  robbe  [est]  meilleur; 

On  ne  prendra  nul  colibet. 

Tout. 
On  fera  ton  senglant  gibet 
Qui  te  puisse  rompre  le  col. 

Rien. 

Par  vobies,  je  ne  suis  pas  fol; 
J'entens  vostre  bénédiction. 

Tout. 

Je  m'en  voys  sans  dilation 

Veoir  Chascun  ;  je  n'y  fauldray  pas. 

Rien. 

Et  je  te  suivray  pas  à  pas, 
Pour  veoir  s'il  me  recognoistra. 

Chascun  commence. 

Quand  esse  que  le  temps  naistra 
Que  Tout  me  viendra  entre  mains  ? 
J'espère  que  mon  faict  naistera 
Tel  que  j'auray  de  bons  moyens. 
Tout  me  fault,  mais,  comme  j'entens, 
Je  le  chercheray  là  et  icy  ; 
Qui  a  Tout  de  Rien  n'a  soucy. 

Tout. 

Et ,  par  mon  ame  ,  me  voicy , 
Lequel  avez  tant  désiré. 


2o6  Farce 

Ghascun. 

Vous  soyez  le  bien  arrivé  , 
Tout  mon  amy  et  le  tout  vostre, 
Car  très  grant  joye  m'est  venus  ; 
Long  temps  a  que  (je)  vous  dcsiroys. 

Tout. 

Vous  avez  Tout  à  vosti-e  choix  ; 
Puisque  ainsi  vous  estes  heureulx, 
Doresnavant  soyez  joyeulx  ; 
Deluy  ne  sçauriez  avoir  faulte. 

Chascun. 
De  grant  joyc  le  cueur  me  saulte  ; 
Bien  heureux  suis-je  par  ce  bout. 
Mais  que  me  fault-il  quand  j'ay  Tout, 
Lequel  m'estoit  fort  nécessaire  ? 

Rien. 

Monsieur,  si  vous  avez  affaire 
De  Rien,  le  voicy  en  présence, 
Qui  fait  bien  tenir  contenance , 
Quant  il  voit  qu[e]  on  le  reclame. 

Chascun. 
Qui  estes-vous  ? 

Rien. 

Rien ,  sur  mon  ame. 
Chascun. 
Et  de  quoy  (me)  servirez-vous  bien  ? 
Rien. 

Monsieur,  je  serviray  de  Rien. 
Advisez-vous  ;  me  voulez-vous  ''* 


Nouvelle.  207 

Chascun. 
Mais ,  dictes(-moy),  à  quoy  valez-vous  ? 

Rien. 
A  Rien. 

Chascun. 
A  Rien  !  quel  bon  varlet  ! 
Vous  estes  un  peu  sotellet. 
Allez  ailleurs  chercher  un  maistre. 

Rien. 

AdWsez  ;  me  voulez-vous  mettre 
En  quelque  lieu  de  la  maison? 

Chascun. 
Allez  ailleurs  quérir  raison  ; 
Puisque  j'ay  Tout  entre  mes  mains , 
De  Rien  n'ay  cure  ;  Tout  est  mienz  ; 
Bien  de  vous  me  sçaurois  passer. 

Tout. 
Ha ,  maistre  Rien ,  allez  chercher 
Ailleurs  party  ;  on  le  vous  dit  ; 
Car  vous  perdez  voslre  crédit , 
Où  Tout  est.  Vuidez  de  ce  pas. 

Rien. 
Et  donc  ne  me  voulez-vous  pas  ? 

Chascun. 
Nenny,  nenny,  vuidez  la  place; 
Où  Tout  est  vous  perdez  espace 
Y  fréquenter;  à  coup  vuydez. 

Rien. 
Par  bieu ,  vous  me  appellerez 
Que  du  faict  n'y  penserez  point. 


2o8  Farce 

-  Tout. 

Ho,  qu'il  a  bien  failly  son  point. 
Mon  ame,  il  s'est  bien  absenté. 
Que  luy  avez -vous  présenté? 

Chasgun. 
Mon  ame,  Rien. 

Rien. 

Et ,  par  ma  foy ,  je  sçavois  bien 
Que  de  moy  il  vous  souviendroit. 
Pourquoy  me  huchez  orendroit? 
Que  vous  fault-il? 

Chascun. 

Quoy ,  un  badin. 
Nous  serions  icy  jusques  à  demain. 
Sortez  tost,  avancez  le  pas. 

Rien. 

Je  vous  en  feray  repentir. 
Par  bien ,  je  feray  tout  taire. 

Chascun. 
Vieulx  loiidier,  que  sçaurois-tu  faire? 
Tout  ton  fait  ne  gist  qu'en  malheur. 

Rien. 

Quelque  jour  vous  feray  frayeur. 
Ainsi  sera;  notez-le  bien. 

Tout. 

Bien  fol  est  qui  a  paour  de  Rien  , 
Car  trop  peu  est  malicieulx. 

Chascun. 
Helas,  suis-je  pas  bien  heureux 
D'avoir  Tout  devant  ma  puissance? 


Nouvelle.  209 

Plus  grosse  n'est  resjouyssance  ; 
Soucy  n'ay  de  chose  du  monde. 

Tout. 
Bienheureux  est-il  en  ce  monde 
Qui  a  Tout;  nul  bien  neluy  fault. 

Chascun. 
Celuy  suis-je. 

Rien. 
Bou,  bou,  bou. 
Chascun. 
A,  Nostre  Dame,  qu'esse  là? 
Jésus,  c'est  quelque  deffortune. 

Tout. 
Onc[ques]  ne  fut  telle  fortune 
TroiJjlé.  Jésus,  que  peult-ce  estre? 

[Rien.] 
Or  tenez ,  suis-je  pas  bon  maistre 
De  les  avoir  espoventez 
Pour  faire  bou  ?  Or  vous  ventez 
De  dire  que  ne  me  craignez  pas. 
Avez-vous  veu  ? 

Chascun. 
Je  ne  sçay  pas 
Que  ce  villain  vieulx  assoty 
Si  souvent  cherche  [par]  icy, 
Tousjours  portant  quelque  rasée. 

Tout. 
Allez  en  malle  destinée, 
Villain  ,  prince  des  estourdis. 

Rien. 
Ha,  villain!  or  bref  je  vous  dis, 

T.  III.  14 


210  Farce 

Puis  que  ayez  autre  que  moy , 
Qu'en  la  fin  vous  viendrez  à  moy 
Aussi  droit  que  compas  de  lune  ; 
Car  un  jour  la  malle  fortune 
Tombera  sur  Tout  et  Chascun; 
Puis  s'en  viendront  tout  à  descun 
A  moy  ;  ainsi  est  ordonné. 

Chascun. 
Va  t'en  ;  tu  as  trop  sermonné  ; 
Va  t'en  tost,  tu  feras  que  sage. 
Est-il  au  monde  tel  passage 
Qu'avoir  Tout  en  gouvernement? 

Tout. 

Chascun  est  en  avancement 
Quand  il  a  Tout  entre  les  mains. 

Chascun. 
Mais  que  dira-on  par  lieux  mains? 
Chascun  a  Tout  comme  je  sume  ; 
Mais  qu'il  n'ait  la  mallefortune^ 
Tout  il  tient,  il  est  remonté. 

Tout. 
Vostre  honneur  en  sera  remonté 
Autant  que  l'on  en  sçauroit  dire  ; 
Mais  que  la  roue  ne  vous  vire , 
Jamais  n'eustes  si  grant  honneur. 

Rien  jecte  le  sort  de  fortune. 
Nostre  Dame ,  voicy  malheur, 
Jésus!  adieu,  Tout,  nostre  maistre. 

Tout. 
Dea ,  monsieur ,  je  vous  demande  : 
Dictes-moy  que  ce  peult  estrc . 


Nouvelle.  an 

Chascun. 

Mort  d'une  ! 

Ma  foy ,  c'est  la  malle  fortune  ; 

Voici  grosse  subtilité. 

Tout. 

Je  me  sens  tout  débilité 

De  mon  sens ,  je  le  cognois  bien. 

Chascun. 
Helas,  aller  me  fault  à  Rien. 
Voicy  grosse  desconvenance , 
Malle  fortune  à  grand  meschance 
Dessus  moy  tient  son  maintien. 

Tout. 

Tout  et  Chascun  s'en  vont  à  Rien , 
La  fin  le  dit  sans  faulte  aucune. 
Car  sommes  subjelz  à  Fortune 
Qui  nous  rend  despourveuz  de  sens. 

Chascun. 
Ha ,  par  mon  ame ,  je  me  sens 
Mal  ordonné.  Or  sus,  allons. 

Tout. 
Je  vois  premier  (et)  nous  avançons  ; 
Allons  à  Rien  pour  Mieulx  trouver. 

Chascun. 

Monseigneur,  nous  vous  venons  louer, 
Faire  hommage  et  révérence. 

Rien. 

Vertu  bieu ,  la  grand  contenance  ! 
Esse  pas  vous,  messieurs  les  braves? 
Je  vous  tiendray  comme  esclaves, 


212         Farce  Nouvelle. 

Et  vous  me  voulez  dejecter. 
Dea ,  vous  me  venez  visiter. 
Vrayement ,  je  vous  Favoys  bien  dit. 

Tout. 

Nous  y  venons ,  sans  contredit , 
Vous  saluer  à  voix,  commune. 

Chascun. 
Puis  que  Sort  et  malle  Fortune 
Le  veulent,  nous  vous  servirons. 

Rien. 

Par  le  sang  bien ,  nous  le  voulons. 
Je  vous  retiens  de  ma  cuysine  , 
Mais  que  teniés  bonne  mine. 
Or  ça ,  messieurs,  voyez-vous  bien 
Que  Tout  et  Chascun  vont  à  Rien 
En  la  fin  ;  ainsi  est  ordonné  , 
Que  tel  cuide  au  monde  cstre  né 
Pour  abonder  où  est  Tout  et  Rien , 
Et  en  la  fin  tout  vient  à  Rien. 
Voylà  que  c'est  de  nostre  vie. 
Prenez  en  gré,  je  vous  supplie. 

FIK. 


BERGERIE  NOUVELLE 

FORT     JOYEUSE     ET     MORALE 

DE 

MIEULX   QUE    DEVANT 

A  quatre personnaiges ,  c  est  assavoir 

MIEULX  QUE  DEVANT 
PLAT  PAYS 
PEUPLE  PENSIF 
ET  LA  BERGIÈRE 


Plat  Pays  commence. 

essus  ces  beaulx  champs 
Sont  faillis  les  chans 
Des  bergiers  de  nom. 

Peuple  pensif. 
Guerre  par  les  champs 
Nous  a  fait  meschans  ; 
Mort  est  leur  renom. 

Plat  Pays. 

Bon  Temps ,  que  prison , 
Est-il  en  prison  ? 
Rien  je  n'y  entens. 

Peuple. 

Fault-il  en  tous  sens 
Laisser  terre  et  sens 


2i4  Bergerie 

Pour  ces  gendarmeaulx? 
Plat  Pays. 
Par  leurs  fins  aveaulx 
Hz  tuent  moutons,  veaulx, 
Et  à  noz  despens. 

Peuple. 

Cessons  ces  trayaulx  ; 
Par  mons  et  par  vaulx 
Demourons  suspens. 

Plat  Pays. 

Peuple  Pensif. 

Peuple. 
Quoy? 
Plat  Pays. 
Où  est  Bon  Temps? 

Peuple. 
Je  ne  sçay. 
Plat  Pays. 

Ne  moy. 
Il  n'y  a  plus  avril  ne  may. 
Long  temps  y  a  que  je  Tattens. 

Peuple. 
Comment  sont  aulcuns  diligens 
De  folle  noise  maintenir? 

Plat  Pays. 

C'est  aux  dépens  des  povres  gens, 
Se  Dieu  n'y  veult  la  main  tenir. 

Peuple. 
Où  sont  bergiers  ? 


DE   MiEULX   QUE    DEVANT.      2l5 

Plat  Pays. 

En  desplaisir. 

Peuple. 
Qui  les  y  met? 

>    Plat  Pays. 

Maulvaises  nouvelles. 
Peuple  Pensif. 
Bany  de  quoy? 

Plat  Pays. 
De  tout  plaisir. 
Peuple. 
Oùsont  bergiers? 

Plat  Pays. 
En  desplaisir. 

Peuple. 

Comment? 

Plat  Pays. 
Noise  les  vient  saisir. 
Peuple. 
Ce  sont  maies  nouvelles. 

Plat  Pays. 
Où  sont  bergiers? 

Peuple. 
En  desplaisir. 

Plat  Pays. 

Qui  les  y  met? 

Peuple. 

Noise  nouvelle. 


2i6  Bergerie 

Plat  Pays. 

C'est  ung  jainais. 

Peuple. 
C'est  ung  libelle. 
Plat  Pays. 
Qui  Tachette  ? 

Peuple. 
Noz  brebiètes. 
Plat  Pays. 
Je  perdy,  par  guerre  rebelle, 
Mon  pourpoint  à  grosse  pompette. 

Peuple. 
Quant  je  os  la  trompette 
Sonner  la  retraicte. 
Je  suis  en  soucy. 

Plat  Pays. 

Se  je  vois  en  feste  , 
Salade  en  teste , 
J'ay  le  cueur  transy. 

Peuple. 

Allons  sur  les  champs. 

Plat  Pays. 

Si  hardy  ! 

Peuple. 

Pourquoy  ? 

Plat  Pays. 
De  peur  des  gensdarmes. 
Peuple. 
Sont-ilz  revenus  ? 


de  mieulx  que  devant.    217 
Plat  Pays. 
Dès  mai'dy. 
Peuple. 
Où  dyable  vont-ilz? 

Plat  Pays. 

Le  mien  querre. 
Peuple. 
C'est  ung  maulvais  vent. 

Plat  Pays. 

D'Angleterre. 
Peuple  Pensif. 
Doubter  le  fault. 

Plat  Pays, 

Je  crains  leurs  grippes. 
Peuple  Pensif. 

Ils  ont  cassé  mon  pot  de  terre 
>jQui  seryoit  à  cuire  mes  tripes. 

Plat  Pays. 

Guerre  bien  nous  picquc  ; 
Hz  ont  beu  deux  pipes 
De  vin  d'une  tire. 

Peuple. 

Foy  que  doy  sainct  Philippe , 
De  peur  me  defnppe , 
Tant  crains  ce  martyre. 

Plat  Pays. 

C'est  ung  jamais. 


2i8  Bergerie 

,     Peuple. 

C'est  une  lyre. 
Plat  Pays. 
Où  est  le  temps? 

Peuple. 
Il  est  en  arme. 
Plat  Pays. 
Rien  n'y  cognois. 

Peuple. 

Rien  n'y  sçay  lire. 
Plat  Pays. 
Qui  règne  sur  les  champs? 
Peuple. 

Gendarmes. 
Plat  Pays. 
De  leurs  maintiens  ? 

Peuple. 

Rigoreux  termes. 

Plat  Pays. 
Où  vont-ilz? 

Peuple. 

Le  diable  le  sache. 
Hz  ont  fait  sur  moy  tel  vacarme 
Qu'ilz  ont  mangé  et  veau  et  vache. 

Plat  Pays. 
Ce  temps  cy  me  fâche  ; 
Dy,  hay  !  prenons  tache 
A  faire  ung  edit. 


de  mieulx  que  devant.    219 
Peuple  Pensif. 

Se  mon  chien  je  lâche , 
Et  bien  il  ne  chasse,  ' 
Je  soye  mauldit. 

Plat  Pays. 
Vont-il  en  guerre  ? 

Peuple. 
On  le  dit. 
Plat  Pays. 
Que  vont-ilz  faire? 

Peuple. 
Leur  esbatre. 
Plat  Pays. 
A  noz  despens  ? 

Peuple. 
Sans  contredit. 
Plat  Pays. 
Et  puis  quoy? 

Peuple. 
Le  bonhommeau  batre. 
Plat  Pays. 
Et  en  chemin  ? 

Peuple. 
Poules  abatre. 
Plat  Pays. 
Vêla  leur  train. 

Peuple. 
C'est  leur  destinée. 


220  *     Bergerie 

Emporté  ont, mon  fléau  à  batrc 
Et  le  lard  de  ma  clieminée. 

Plat  Pays. 

Guerre  fortunée , 
De  malheure  née 
Par  toy  je  me  dueil. 

Peuple. 

L'horrible  assemblée 
Print  hier  d'emblée 
De  mes  moutons  deux. 

Plat  Pays. 

Hz  m'ont  mengé.... 

Peuple. 

Quoy? 

Plat  Pays, 

Deux  cens  d'eux. 
Peuple, 
Sont-ilz  deslogez? 

Plat  Pays, 

Ouy,  des  veaulx  ! 

Peuple. 

Qu'emportent-ilz  ? 

Plat  Pays, 

Mes  soûliez  neufz. 
Peuple. 
Boy  vent-ilz  bien  ? 

Plat  Pays. 

Comme  pourceaulx. 


de  mieulx  que  devant.  221 

Peuple. 
A  quel  mesure  ? 

Plat  Pays. 
A  plains  seaulx. 

Peuple. 
Vêla  leur  train. 

Plat  Pays. 

Vêla  leur  dance. 

Peuple, 
Emporté  ont  mes  vielzhouseaulx 
Et  mon  beau  chauderon  sans  ance. 

Plat  Pays. 

Bergerète  franche, 
Qui  vit  sans  souffrance , 
Vien  toy  cy  esbatre. 

Peuple. 

Se  qixelc'un  te  lance , 
Donne  un  coup  de  lance 
Pour  la  guerre  abattre. 

Plat  Pays. 

T'ont-ilz  batu? 

Peuple. 
Comme  beau  plasti-e. 

Plat  Pays. 
I  pert-il  fort? 

Peuple. 
Ouy,  sur  ma  teste. 
Plat  Pays. 
Qu'i  as -tu  mis? 


222  Bergerie 

'     Peuple. 

Ung  emplastre. 
Plat  Pays. 
Nous  sommes  martyrs. 

Peuple. 

Et  je  rexete. 
Plat  Pays. 
Je  pers  mon  temps. 

Peuple. 

Riens  je  n'acqueste. 
Plat  Pays. 
Je  suis  sans  pain. 

Peuple. 
Et  moy  sans  placques. 
Plat  Pays. 
Hz  m'ont  derobbé  ma  jaquette 
Et  mon  chappeau  jausne  de  Pasques. 

Peuple. 

J'auroy,  parsainct  Jacques, 
Capeline  et  Jacques 
Pour  leur  faire  assault. 

Plat  Pays. 

Faisons  hucqucmaques , 
A  hacques  et  à  macques , 
Sur  eulx  de  plain  sault. 

Peuple. 
Hz  deslogent. 

Plat  Pays. 
Il  ne  m'en  chault. 


de  mieulx  que  devant.  223 

Peuple. 
En  viendra-il  d'autres  ? 

Plat  Pays. 
Assez. 

Peuple. 

Tout  en  passe. 

Plat  Pays. 

Souffle,  Michault. 
Peuple. 
C'est  le  pis  que  la  queue. 

Plat  Pays. 

Pensez. 
Peuple. 
Sont-ilz  d'ordonnance. 

Plat  Pays 

Quassez. 
Peuple. 
Parlons  à  baston . 

Plat  Pays. 

Hz  m'ont  trestous  les  rains  quassez , 
Par  Nostre  Dame,  d'un  baston. 

Peuple. 

Point  n'entens  le  son. 
Il  fault  que  façon 
Ung  coup  à  la  chaulde. 

Plat  Pays. 

Mon  gentil  garson , 
Note  la  leçon  : 


224  Bergerie 

Trop  hasté  s'eschaulde. 

Peuple. 
Du  remède? 

Plat  Pays. 

Une  botte  fauve. 

Peuple. 
Pascience. 

Plat  Pays. 
Par  trop  m'i  dui'e. 
Peuple. 
Je  n'y  sçay  tour. 

Plat  Pays. 
Je  n'y  sçay  fauve. 
Peuple. 
Que  disent-llz? 

Plat  Pays. 
Villain  endure. 
Peuple. 
Bon  temps  viendra. 

Plat  Pays. 

Par  adventure. 
Peuple. 
Je  suis  tout  mast. 

Plat  Pays. 

Te  fault  l'alayne? 

Peuple. 

Hz  m'ont  desrobé  ma  ceinture 
Qui  estoit,  sur  ma  foy,  de  layne. 


de  mieulx  que  devant.  225 

Plat  Pays. 

Par  la  Magdelaine , 
Et  moutons  et  layne 
Hz  ont ,  bref  et  court. 

Peuple. 

Guerre  trop  soubdaine , 
Prent  blé  et  aveine 
Et  nous  tient  de  court. 

Plat  Pays. 
C'est  le  train. 

Peuple  Pensif. 
C'est  la  loy  qui  court. 
Plat  Pays. 
Hz  ont  tué  mon  coq. 

Peuple. 

(Hz)  ont  mes  oyes. 
Plat  Pays. 
Les  plument-ilz? 

Peuple. 
En  nostre  court. 
Plat  Pays. 
De  quoy  font-ilz  feu? 

Peuple. 

De  nos  hayes. 
Plat  Pays. 
Quelz  gens  sont-ce  ? 

Peuple. 

Ce  sont  laquayes. 
T.  ni.  15 


226  Bergerie 

'     Plat  Pays. 

Mot  tout  coys. 

Peuple. 

Gardons(-nous)  de  reprise. 
Il  n'est  pas  mes  vielles  brayes , 
Que  tu  saches,  qu'ilz  u'ayent  prises. 
Autant  m'est  la  paix  que  la  trêve. 

BerGIÈRE,  en  chantant. 

Saillez  hors ,  hors  de  no  fève , 
SaUlez  hors ,  hors  de  no  pois. 

Plat  Pays. 

Bergière,  tu  resve. 

Bergière. 
Saillez  hors ,  hors  de  no  fève  , 
Saillez  hors,  hors  de  no  pois. 
Bon  jour. 

Plat  Pays. 

Bon  vespre. 
Peuple. 

Hault  le  bois. 
Bergière. 
Quel  est  le  cry? 

Plat  Pays. 

Tout  ung,  tout  ung. 
Peuple. 
J'enrage  qu'avec  vous  ne  voys. 

Bergière. 
Bon  jour. 


de  mieulx  que  devant.    227 

Plat  Pays. 
Bon  vespre. 
Peuple. 

Hault  le  boys. 
Bergière. 
Vous  me  tenez  en  voz  aboys  ; 
De  Dioy  n'avez  mercy  aucun. 
Bonjour. 

Plat  Pays. 
Bon  vespre. 

Peuple. 

[Hault  le  boys.] 
Quel  est  le  cry  ? 

Plat  Pays. 

Tout  ung,  tout  ung. 

Peuple. 

J'ay  icy  autant  comme  à  jung. 
En  vous  je  preus  mon  aliance 
Et  vostre  nom. 

Bergière. 

Bonne  espérance  ; 
Bergière  plaine  de  science , 
Je  me  loue ,  soit  blanc  ,  soit  bis , 

En  gardant  brebis 

Sur  ces  vers  herbis , 

Au  soleil  luysant, 

Et  là  me  hubis  ; 

Rien  ne  m'est  nuysant. 

Par  déduit  plaisant, 


228  Bergerie 

Au  chant  du  faisant , 
Fois  ma  panetière 
Où  paix  a  démène. 

Plat  Pays. 

Bergière  souveraine, 
Honneur. 

Bergière. 

Et  à  vous  aussi. 
Que  faictes[-vous  cy]  ? 
Songez-vous  malheur? 

Peuple. 

Dame  sans  soussi , 
J'ay  le  ciieur  transi, 
Espérant  bon  heur. 

Bergière. 

Est-ce  par  ardeur. 
Ou  par  grans  chaleurs , 
Qu'estes  ainsi  nus? 

Plat  Pays. 

D'abit  de  pasteur, 
Par  mon  créateur, 
Il  n'en  est  plus  nulz. 

Bergière. 

Et  sans  jouster,  à  culz  nus, 
Essayons-nous  dessus  ceste  herbe , 
Il  n'est  [ne]  doussaine  ne  harpe 
Ne  son  de  manycordion 
Qui  sceust  faire  tel  gaudion 
Que  nous  ferons  à  ceste  fois. 


DE  MiEULX  QUE  DEVANT.  229 
MiEULX  QUE  DEVANT,  en  c/^a/^/a/^^ 

Je  tiens  de  Phebus,  de  Pheton, 
De  Phebé ,  des  dieux  ,  des  déesses , 
Et  d'Oi'pheus  vent  de  doulx  ton. 
Je  vois  chez  princes  et  princesses , 
Lesquelz  j'entretiens  en  lyesses. 
En  court  suis  le  premier  devant. 
Garny  suis  de  toute  sagesses 
Et  fus  né  vers  souieil  levant. 

Peuple. 

Qui  estes- vous? 

MiEULX. 

Mieulx  que  devant. 

Bergière. 
Qu'apoitez-vous  ? 

Mieulx. 

Bonnes  nouvelles. 
Plat  Pays. 

Suyvir  vous  veulx  doresnavant. 
Qui  estes-vous  ? 

Mieulx. 

Mieulx  que  devant  ; 
Roger  Bon-Temps  je  vois  suyvant , 
Faisant  chapeaulx  de  fleurs  nouvelles . 

Bergière. 

Qui  estes-vous? 

Mieulx. 

Mieulx  que  devant. 


iSo  Bergerie 

Peuple. 

Voz  motz  ne  [nous]  sont  pas  rebelles , 
Et  sont  fournis  de  doulces  tailles. 

Plat  Pays. 

Par  vous  rabesseront  les  tailles. 

Bergière. 
Mieulx  que  devant,  c'est  un  beau  nom. 

MiEULX. 

J  e  veus  estre  vostre  guydon  ; 
Oster  vous  puis  de  malletoste. 

Peuple. 

Si  vous  plaist,  vous  serez  nostrehoste. 
Pour  nous  préserver  des  gensdarraes. 

Mieulx. 

Il  fault  que  vous  soyiez  tous  fermes , 
Et  ne  soiez  point  esbahys. 
Quel  est  vostre  nom? 

Plat  Pays. 

Plat  Pays. 
Mieulx. 

Et  vous,  comment? 

Peuple. 

Peuple  Pensif. 

Mieulx. 
Affin  qu'il  n'y  ait  point  d'estrif, 
Je  marqueré  vostre  logis, 
Et,  n'en  serez  point  esbabys, 
Aux  gendarmes  direz  comptant 
Que  vous  avez  Mieulx  que  devant. 


DE  MiEULX  QUE  DEVANT.   23l 

Plat  Pays. 

Grates. 

Peuple. 
Tout  est  à  vo  commant. 
Mais  je  vous  prie,  Mieulx  que  devant, 
Ainsi  comme  bon  eschanson , 
Que  chantons ,  au  département , 
Icy  ung  motet  de  chanson. 

Cy  fine  la  Farce  joyeuse  de  Mieulx 

que  devant,  à  quatre 

personnaiges. 


FARCE   NOUVELLE 


MORAUSEE 

DES 

GENS    NOUVE AULX 

Qui  mangent  le  monde    et  le  logent  de  mal  en  pire 

A  quatre personnaiges ,  c'est  assai'oir 

LE  PREMIER  NOUVEAU 
LE  SECOM)  NOUVEAU 
LE  TIERS  NOUVEAU 
ET  LE  MONDE 

Le  PREMIER  Nouveau  commence. 

ui  de  nous  se  veult  enquérir 
Pas  ne  fault  que  trop  se  démente; 
Nostre  renom  peult  on  quérir, 
Com  verrez  à  Theure  présente. 

Des  anciens  ne  vient  la  sente  , 

Combien  qu'ilz  lussent  fort  loyaulx. 

Chascun  à  part  soy  se  régente  ; 

Somme  ,  nous  sommes  gens  nouveaulx. 

Le  SECOND  Nouveau,     v 
A  gens  nouveaulx  nouvel  coustume  ; 
Chascun  veult  veoir  nouvelleté. 
Bien  sçavons  que  tel  l'oyson  plume 
Qu'au  menger  n'est  pas  invite. 


Farce  des  Gens  nouv.     233 

Et ,  pour  vous  dire  vérité , 

Nous  avons  mons  mignons  et  beaulx, 

Pour  procéder  en  équité  ; 

Somme  ,  nous  sommes  gens  nouveaulx. 

Le  tiers  Nouveau. 

Du  temps  passé  n'avons  que  faire 
Ne  du  faictdes  gens  anciens. 
L'on  l'a  paint  (ju  mys  par  histoire  , 
Mais,  de  vray,  nous  n'en  sçavons  riens. 
S'ilz  ont  bien  faict,  il  ont  leurs  biens  ; 
S'ilz  ont  mal  faict ,  aussi  les  maulx. 
Nous  allons  par  aultres  moyens  ; 
Somme ,  nous  sommes  gens  nouveaulx . 

Le  presiier. 

Gouverner,  tenir  termes  haulx , 
Régenter  à  nostre  appétit , 
Par  quelques  moyens  bons  ou  faulx  ; 
Nous  avons  du  temps  ung  petit. 

Le  second. 

Les  vieulx  ont  régné  ,  il  souffit  ; 
Chascun  doit  re[g]ner  à  son  tour. 
Chascun  pense  de  son  proffit , 
Car  après  la  nuyt  vient  le  jour. 

Le  tiers. 
Or  ne  faisons  plus  de  séjour, 
Mais  avisonsqu'il  estde  faire. 

Le  premier. 

Compaignons  ,  il  est  nécessaire 

D'aller  ung  petit  à  l'esbat. 

A  nouveaulx  gens  nouvel  estât. 

Puisque  les  gens  nouveaulx  nous  sommes, 


234  Farce 

Acquérir  de  bVuit  si  grans  sommes 
Que  par  tout  il  en  soit  nouvelles. 

Le  second. 
Faisons  oyseaulx  voler  sans  elles  , 
Faisons  gens  d'armes  sans  chevaulx, 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx. 

Le  tiers. 
Faisons  advocatz  aumosnie»s, 
El  qu'ilz  ne  prennent  nulz  deniers , 
Et,  sur  la  peine  d'estre  faulx , 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx. 

Le   premier. 

Faisons  que  tous  couars  gens  d'armes 
Se  tiennent  les  premiers  aux  armes 
Quant  on  va  crier  aux  assaulx  ; 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx. 

Le  second. 
Faisons  qu'il  n'y  ait  nnlz  sergeans 
Par  la  ville  ne  par  les  champs, 
S'ilz  ne  sont  justes  et  loyaulx; 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx . 

Le  tiers. 
Faisons  que  tous  ces  chicaneurs , 
Ces  prometteurs,  ces  procureurs, 
Ne  seignentplus  memoriaulx, 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx. 

Le  premier. 
Faisons  que  curez  et  vicaires 
Se  tiennent  en  leurs  presbytaires 
Sansavoir  garces  ne  chevaulx; 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx. 


DES  Gens  nouveaulx.     235 
Le  second. 

Or  faisons  tant  que  ces  gras  moines , 
Ces  gros  prieurs  et  ces  chanoines , 
Ne  mangeussent  plus  gras  morceaulx  ; 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx . 

Le  tiers. 
Faisons  que  tous  les  médecins 
Parviennent  tousjours  en  leurs  fins 
Et  qu'ilz  guérissent  de  tous  maulx  ; 
Ainsi  serons-nous  gens  nouveaulx. 

Le  premier  Nouveau. 
Cheminons  par  mons  et  par  vaulx 
En  pourchassant  nostre  aventure. 
C'est  droict ,  c'est  le  cours  de  nature  ; 
Nostre  cours  dure  maintenant; 
Les  anciens  ont  faict  devant 
Leiu-s  jours,  il  faut  les  nostres  faire. 
Gens  nouveaulx  ne  se  doivent  taire  ; 
Car  nous  avons  des  anciens 
Par  succession  tous  leurs  biens 
Quelque  part  qu'ilz  soient  vertiz. 

Le   second. 
Pourquoy  ne  sont-ilz  bien  partis? 
Hz  en  avoient  tant ,  mère  dieux  ! 

Le  tiers. 
Hz  sont  cachez  en  trop  de  lieux, 
Voyre  qu'on  ne  sçait  où  ilz  sont. 

Le  premier. 
Massons  qui  vielles  maisons  font 
En  trouvent  souvent  à  pleins  potz; 
Mais  ,  quant  à  nous,  nescio  vos. 


236  Farce 

Le  second. 

C'est  ung  point  trop  mal  assorte  , 
Les  gens  vieulx  ont  tout  emporté  ; 
Hz  ont  fondé  tant  de  chanoines, 
Tant  d'abayes ,  tant  de  moynes , 
Que  les  gens  nouveaulx  en  ont  moins. 

Le  tiers. 
Que  servent  un  tas  de  nonnains , 
Que  mon  père  jadis  fonda? 
Et  cinq  cens  livres  leur  donna , 
Dont  je  suis  povre  maintenant. 

Le  premier. 
J'enpeulx  bien  dire  peu  ou  tant. 
Que  peult  estre  tout  devenu 
Que  nous  n'avons  le  l'ésidu  ? 
Il  nous  devroit  appartenir. 

Le   second. 
C'est  faulte  de  sa  part  tenir. 
Le  tiers. 
Or  sus,  ilz  sont  mors  de  par  Dieu, 
Et  si  ne  sçavons  en  quel  lieu 
Estoyent  leurs  trésors  souverains. 

Le  premier. 
Voulentiers  ,  à  ses  jours  derrains, 
Ung  riche  cèle  sa  richesse. 

Le  second. 
Unde  locus  ,  mais  pourquoy  esse  ? 
Pourquoy  n'en  ont-ils  souvenir? 

Le  premier. 

Ilz  cuident  lousjours  rcAcnir; 


DES  Gens  nouveaulx.     23; 

Mais  espérance  les  déçoit , 
Et  par  ainsi  on  apparçoit 
Que  pluiseurs  ont  esté  deceuz. 

Le   second. 

Or  prenons  ung  chemin,  sus  ,  sus  ; 
Chascun  en  son  propos  se  fonde. 

Le  tiers. 

Il  nous  fault  gouverner  le  Monde , 
Velà  notre  faicl  tout  conclus  ; 
Aux  anciens  n'appartient  plus  ; 
C'est  nous  qui  devons  gouverner. 

Le  premier. 

Rien  ne  nous  vault  le  séjourner  ; 
Allons  veoir  que  le  Monde  faict. 

Le  Monde. 

Et  que  sera-ce  de  mon  faict  ? 
Pourquoy  m'a  laissé  Zephirus? 
Je  suis  tout  destruict  et  deffaict. 
Tous  mes  biens  sont  à  Neptunus. 
Jamais  asseuré  je  ne  fus , 
Pource  que  j'avoye  espérance  ; 
Mais  maintenant  je  n'en  puis  plus, 
Le  Monde  vit  en  grant  balance. 

Le  premier. 

Ho,  j'ay  ouy  le  Monde,  qu'on  s'avance; 
11  faut  tirer  par  devers  luy. 

Le  second. 

Gardons-nous  de  luy  faire  ennuy  ; 
Traicter  le  convient  doulcement. 


238  Farce 

Le  premier. 

Et  puis,  Monde,  comment,  comment. 
Comment  se  porte  la  santé  ? 

Le  Monde. 

Honneur  et  des  biens  à  planté 

Vous  doint  Dieu,  mes  bons  gentilzhommes. 

Le  premier. 

Vous  ne  sçavez  pas  qui  nous  sommes  ? 

Le  Monde. 

Ma  foy,  je  ne  vous  cognoys  rien. 

Le  premier. 

Par  ma  foy,  je  vous  en  croy  bien. 
Monde,  nous  sommes  Gens  nouveaulx. 

Le  Monde. 

Dieu  vous  guarisse  de  tous  maulx  ; 
Gens  nouveaulx ,  que  venez- vous  faire  ? 

Le  second. 

C'est  pour  penser  de  ton  affaire 
Et  de  ton  estât  discerner. 

Le  tiers. 

Nous  venons  pour  te  gouverner 
Pour  ung  temps  à  nostre  appétit. 

Le  Monde. 

Vous  y  congnoissez  bien  petit. 
Dieu  !  tant  de  gens  m'ont  gouverné 
Depuis  l'heure  que  je  fus  né! 
En  moy  ne  vis  point  d'asseurance  ; 


DES  Gens  nouveaulx.     239 

J'ay  esté  toujours  en  balance. 
Encores  suis-je  pour  ceste  heure. 
Le  peuple  trancille  et  labeure  , 
Et  est  de  tous  costez  pillé  ; 
Quant  labeur  est  bien  tranquille , 
Il  vient  ung  tas  de  truandailles 
Qui  prennent  moutons  et  jioulailles. 
Marchandise  ne  les  marchans 
N'osent  plus  aller  sur  les  champs , 
Et  chascun  dessus  moy  se  fonde , 
En  disant  :  Mauldit  soit  le  Monde  ! 
J'en  ay  pour  rétribution 
Du  peuple  malédiction  ; 
C'est  le  salut  que  j'[en]  emporte. 

Le  premier. 

Vous  gouverne-on  de  tel  sorte? 
Qui  faict  cela  ? 

Le  Monde. 

Gens  envieux , 
Qui  sont  de  guerre  curieux 
Et  vivent  tousjoiirs  en  murmure, 
Et  jamais  de  paix  n'eurent  cure. 
Ceulx-là  ont  mon  gouvernement 
Sans  savoir  pourquoy  ne  comment , 
Ne  à  quelle  fin  ilz  prétendent  ; 
Je  ne  sçay  que  c'est  qu'ilz  attendent, 
Et  ne  sçay  qu'ilz  deviendront. 
Je  cuide  qu'ilz  me  mengeront, 
Se  Dieu  de  brief  n'y  remédie. 

Le  second. 

Taisés-vous ,  Monde ,  non  feront  : 
Gens  nouveaulx  vous  en  garderont , 


24o  Farce 

Quelque  chose  que  Ton  vous  die. 

Le  Monde. 

Il  vous  court  une  pillerie 
Voyre  sans  cause  ne  raison. 
Labeur  n'a  riens  en  sa  maison 
Qu'ilz  n'emportent;  velà  les  termes. 
Et  si  ne  sont  mie  gens  d'armes 
Qui  soyent  mis  à  l'ordonnance 
Servans  au  royaulme  de  France. 
Ce  ne  sont  q'ung  tas  de  paiilars , 
Meschans,  coquins,  larrons,  pillars. 
Je  prie  à  Dieu  qui  les  confonde. 

Le  tiers. 

Paix  nous  vous  garderons ,  le  Monde , 
Et  vous  dcffendrons  contre  tous. 

Le  Monde. 

Je  seroye  bien  tenus  à  vous 
Et  le  verroye  voulen  tiers 

Le  premier. 

Monde ,  il  nous  fault  des  deniers , 
Et  puis  après  aviserons 
Que  c'est  que  de  vous  nous  ferons  ; 
Il  n'y  a  point  de  brouUeric. 

Le  Monde. 

Vous  venez  donc  par  pillerie? 
Je  ne  l'entens  pas  aultrement. 

Le  second. 

Nous  venons ,  ne  vous  chault  comment  ; 
Tantost  vous  le  congnoistrés  bien. 


DES  Gens  nouveaulx.     241 
Le  Monde. 

Ne  me  doit-il  demourer  rien  ? 

Le    PREMIER, 

Vivre  fault  par  quelque  moyen. 
Voycy  pour  moy. 

Le  tiers. 

Cecy  est  mien. 
Monde,  il  fault  avoir  sa  vie. 

Le  Monde. 

Je  prie  à  Dieu  qu'il  vous  mauldie. 
Esse  cy  le  commencement 
De  vostre  beau  gouvernement? 
Gens  nouveaulx  sont-ilz  de  tel  sorte? 

Le  premier. 

Monde,  plains-tu  ce  que  j'emporte? 
Quaquettes-tu?  Que  veulx-tu  dire? 

Le  Monde. 
Nenny,  je  ne  m'en  fais  que  rire. 
J'ay  assez  plus  que  tant  perdu. 

Le  second. 

Nous  ne  l'avons  pas  despendu  ; 
Ceulx  qui  le  diront  seront  folz. 

Le  Monde. 
Sont  esté  tels  gens  comme  vous. 
Ainsi  je  suis  de  tous  assaulx , 
Pillé  des  vieulx  et  des  nouveaulx  ; 
Je  ne  sçay  quel  part  je  me  boute. 

Le  tiers. 
Ce  n'est  pas  tout. 

T.  lil.  {6 


243  Farce 

Le  Monde. 

J'en  fays  bien  double . 

Le  premier. 

Aussi  t'y  doibz-tu  bien  attendre. 

Le  Monde. 

Au  moins ,  quant  n'y  aura  que  prendre , 

Vous  ne  sçaurez  que  demander. 

La[s]  ,  je  pensoye  qu'amender 

11  me  deust  de  vostre  venue. 

Il  n'est  rien  pire  soubz  la  nue 

Que  Gens  nouveaulx  de  maintenant. 

Le  second. 

Nous  vous  gouvernerons  content. 
Monde,  cheminez  quant  et  nous. 

Le  Monde. 

Voyre,  mais  où  me  menrez-vous? 
Je  le  vouldroye  bien  sçavoir. 
Or  ça  donc[ques],  il  fault  sçavoir 
Quelz  gouverneurs  [cy]  on  nous  baille. 

Le  second. 

De  vous  [nous]  aurons  grain  et  paille  , 
Par  ma  loy ,  je  n'en  double  pas. 

Le  premier. 

Cheminez  encore  deux  pas  , 
El  puis  nous  vous  abrégerons. 

Le  Monde. 

Où  esse  que  nous  logerons? 
J'ensuis  grandement  en  soucy. 


DES  Gens  nouveaulx.     243 

Le  second. 

Ne  vous  chaille  ;  c'est  près  d'icy. 
Sans  cheminer  jà  plus  aval, 
Logez-vous  icy. 

Le  Monde. 

Je  suis  mal , 
Et  à  mal  m'avez  amené. 
0  povre  Monde  infortuné  ! 
Fortune ,  tu  m'es  bien  contraire , 
Contraire  dès  que  je  fuz  né , 
Ne  fuz  qu'en  peine  et  en  misère. 
Misérable,  que  doy-je  faire? 
Faire  ne  puis  pas  bonne  chère  : 
Cher  me  sont  trop  les  Gens  nouveaux. 
Nouvellement  sourdent  assaulx. 
Vivre  ne  peult  le  povre  Monde. 
Monde  souloye  estre  jadis; 
Jadis  portoye  face  faconde; 
Faconde  estoye  en  plaisans  dis , 
Dis  je  disoye ,  et  je  larmis 
Larmes  et  pleurs  de  desplaisance. 
Plaisir  me  fault;  douleur  s'avance. 

Le  premier. 
Vous  estes  logé  à  plaisance  , 
Monde,  c'est  le  point  principal. 

Le  Monde. 
Gens  nouveaulx  ,  soubz  vostre  asseurance , 
Vous  m'avez  amené  à  mal. 

Le  second. 
Venez  çà;  n'estes-vous  pas  mieulx 
Que  vous  n'estiez  anciennement? 


244  Farce 

Le  Monde. 

Je  regrette  le  temps  des  vieulx , 
Se  vous  me  tenez  longuement. 

Le  tiers. 

Vous  desplaisent  les  Gens  nouveaulx  ? 
De  quoy  menez- vous  si  grant  bruit? 

Le  Monde. 

Au  premier,  vous  me  sembliez  beaulx , 
Mais  en  vous  n'y  a  point  de  fruit. 

Le  premier. 

Vous  plaignez- vous  pour  si  petit? 
Sommes-nous  gens  si  enragez  ? 

Le  Monde. 

Gens  nouveaulx ,  petit  à  petit , 
J'ay  grant  peur  que  ne  me  mangez. 

Le  second. 

11  fault  que  vous  vous  reclamez , 
A  vous  le  dire  franc  et  court. 

Le  Monde. 

Vous  estes  si  très  affamez 
Que  ne  povez  entrer  en  court. 

Le  tiers. 

Vous  parlez  en  paroUes  maigres; 
Dictes  vostie  desconvenue. 

Le  Monde. 

Vous  mordez  de  morsures  aigres , 
Gens  nouveaulx ,  à  la  bienvenue. 


DES  Gens  nouveaulx.     245 
Le  premier. 

Les  Gens  nouveaulx  auront  leur  tour, 
Puis  que  une  foys  sont  esveillez. 

Le  Monde. 

En  me  monstrant  signe  d'amour, 
De  nuyt  et  jour  vous  me  pillez. 

Le  second. 
Il  faut  que  vous  appareillez 
A  nous  bailler  ung  peu  d'argent , 
Monde. 

Le  Monde. 

Si  souvent  !  si  souvent  ! 
Le  tiers. 

Voire  si  souvent,  plus  encor. 
Ça,  de  l'argent. 

Le  premier. 

Ça ,  ça  ,  de  l'or. 
Monde  ,  nous  vous  garderons  bien. 

Le  Monde. 

Or  ça ,  quant  je  n'auray  plus  rien , 
Sur  moy  ne  trouverez  que  prendre. 

Le  second. 

Nous  sommes  encore  à  prendre  ; 
Monde,  endurez  cette  saison. 

Le  tiers. 

Je  cuide  que  ceste  maison 

Lui  ennuyé.  Changeons  déplace, 

Affin  que  soyons  en  sa  grâce. 


246  Farce 

Monde,  voulez-Vous  desloger? 
Nous  vous  ferons  ailleurs  loger 
Honnestement,  mais  qu'il  vous  plaise. 

Le  Monde. 
Je  ne  suis  pas  fort  a  mon  aise  ; 
Je  suis  en  mal;  c'est  grand  soucy. 

Le  premier. 

Sus,  sus,  vous  partirez  d'icy. 
Venez- vous  en. 

Le  Monde. 

Dieu  me  conduye. 
Le  tiers. 

Pour  guérir  vostre  cueur  transy, 
Sus,  sus,  vous  partirez  d'icy. 

Le  Monde. 

Gens  nouveaulx ,  faictes-vous  ainsi  ? 

Le  premier. 

Il  est  conclus ,  n'en  doublez  mye. 
Vecy  plaisante  hôtellerie. 
Monde ,  logez-vous  y,  beau  sire. 

Le  Monde. 

Ha ,  Dieu ,  je  vois  de  mal  en  pire  ! 
Que  me  faictes-vous ,  Gens  nouveaulx  ? 
Vous  m'estes  faulx  et  desloyaulx  ; 
Vous  me  logez  de  mal  en  pire. 

Le  premier. 

Autant  vous  vault  plourcr  que  rire» 
Monde,  prenez  bon  reconfort. 


DES  Gens  nouveaulx.     247 
Le  Monde. 

Que  ue  descend  tanlost  la  mort , 
Mordant  par  diverse  poincture  ! 
Privé  nie  sens  de  tout  confort  ; 
Fort  est  grant  le  mal  que  j'endure. 
Dure  dureté  et  passion  dure , 
Dures  pleurs  me  convient  getter, 
Sans  nul  espoir,  fors  regreter, 
Regrelz  piteulx ,  et  lamenter 
Lamentz  mortelz  qu'où  ne  peult  dire; 
D'ire  me  fault  tout  tourmenter, 
Tourmenté  eu  [très]  grant  martire, 
Tiré  suis  en  logis  mauldit. 
Gens  nouveaulx  en  font  leur  cdit. 
Ha  !  Monde ,  où  est  le  bon  temps 
Que  tu  plaisoys  à  toutes  gens' 
Et  ores  tu  es  desplaisant. 
Peuple  ,  d'avoir  bien  ne  te  attens 
Quant  Gens  nouveaulx  sont  sur  les  rens, 
Toujours  viendi-a  pis  que  devant. 

Le  second. 
Vous  estes  en  logis  plaisant. 
De  quoy  vous  allez-vous  plaignant? 
Vous  plaignez-vous  des  Gens  nouveaulx  ? 

Le  tiers. 

Se  plus  vous  allez  complaignant 
Encore  aurez  pis  que  devant; 
Ce  ne  sont  que  premiers  assaulx. 

Le  Monde. 
Or  voy-je  bien  qu'il  m'est  mestier 
De  le  porter  patiemment. 
Chascun  lire  de  son  cartier 


248  Farce  des  Gens  nouv. 

Pour  m'avoir",  ne  luy  chault  comment. 

Vous  povez  bien  voir  clerement 

Que  Gens  nouveau!  x  ,  sans  pi  as  rien  dire , 

Ont  bien  tosl  et  soubdalnement 

Mys  le  Monde  de  mal  en  pire. 

Finis. 


Farce  nouvelle  moralysée  des  Gens  nou- 

veaulx  qui  mengent  le  Monde 

et  le  logent  de  mal 

en  pire. 


FARCE    ISOUVELLE 

A  cinq  personnaiges,  c'est  assavoir 

MARCHANDISE  ET  MESTIER 

POU  D'ACQUEST 

LE  TEMPS  QUI  COURT 

ET  GROSSE  DESPENSE 


Marchandise  commence. 

e  quel  estât  me  puis-je  outiller 

Pour  parvenir  a  ce  que  je  pretens? 

De  jour  on  jour  ne  fais  que  travailler; 

Par  quoy  je  dis,  par  bieu,  sans  me  railler. 
Qu'à  grant  peine  puis  avoir  mes  despens. 
J'ay  bien  mengé  deulx  ou  trois  bons  arpens 
De  mes  meubles ,  sans  gaigner  une  maille. 
Ettoy,  Mestier? 

Mestier. 
Je  (re)pays  de  babiller  ; 
De  jour  et  nuict  on  me  vient  reveiller. 
Au  grant  dyable  en  soit  la  quoquinaille. 

Marchandise. 
Se  aulcun  Lombart  me  vient  livrer  bataille , 
Prendre  noz  biens  par  exécution. 
Je  le  payray,  par  bieu ,  quoy  qu'il  en  aille  ; 


200  Farce 

Soit  d'ung  respit  ou  d'une  cession. 

Mestier. 
J'ay  grant  horreur  voir  la  confusion. 

Marchandise. 
Tout  est  bien  cher;  c'est  piteulx  contrepoint. 

Mestier. 
Le  Temps  qui  court  nous  tient  en  jussion. 
Mais  jay  grant  peur  que  par  succession 
Il  ne  me  l'aille  menger  mon  vieil  porpoint. 

Marchandise. 
Le  grant  dieu  Mars  se  lasse[r]a-il  point 
De  nous  battre  tant  d'estoc  et  de  taille  ? 

Mestier. 

Les  gi'os  larrons,  les  pendera  l'en  point? 
Nous  tieudront-il  tonsjours  en  leur  fermaille? 

Marchandise. 
Tel  a  brague,  qui  n'a  denier  ne  maille. 

Mestier. 
Tel  mendye,  qui  a  esté  bien  gourt. 

Marchandise. 

Tel  est  vanteur  qui  couche  sur  la  paille  ; 
Voilà  le  train,  par  bien  ,  du  Temps  qui  court. 

Mestier. 

Marchandise,  pour  vous  [le]  faire  court, 
Passer  le  fault,  sans  plus  crier  ne  braire. 

Marchandise. 

Passer  le  Temps  ?  Ma  foy ,  il  est  trop  lourt  ; 
Le^  plus  huppez  y  ont  bien  fort  à  faire. 


DE  Marchandise.  201 

Mestier. 

Kahu  kaha ,  il  nous  le  convient  faire. 
Qui  me  croira. 

Marchandise. 

De  ce  à  moy  ne  tienne. 

Mestier. 

En  attendant  que  le  bon  Temps  viendra  , 
Le  maulvais  fault  passer,  qui  me  croira. 

Marchandise. 

J'y  prendrai  peine  si  bien  qu'il  y  perra 

A  quelque  pris,  par  bieu,  qu'il  en  advienne. 

Mestier. 

Passer  le  fault,  par  bieu,  qui  me  croira. 
Gentil  mignon. 

Marchandise. 

De  ce  à  moy  ne  tienne. 

Icy  Mestier  et  Marchandise  prennent  l'estamine  pour  passer 
le  Temps. 

Pou  d'âcquest. 

Matin ,  matin ,  les  aultres  ne  reviennent 
Passer  le  Temps  ;  il  n'y  a  que  ce  dangier. 
Hé,  cessez-vous,  que  bon  gré  saint  Estienne, 
Je  ne  croy  pas  que  aulcun  mal  ne  vous  vienne. 
Les  gens  icy ,  estes-vous  enragez  ? 

Mestier. 

Nous  ne  sommes  pas  encore  avoyez. 

Marchandise. 
Je  ne  voy  rien  passer  par  l'estamine. 


252  Farce 

Pou  d'âcquest. 

11  me  semble  que  soyez  ennuyez. 

Avez-Tous  tous  vos  escus  desployez? 

Je  vous  viens  veoir;  donnez-moy  mes  estraines. 

Mestier. 
Hé,  bona  nox. 

Pou  d'Acquest. 
Dieu  gard  lez  capitaines. 
Comment  se  portent  les  joyeulx  assistens? 

Marchandise. 
Voylà  comment  Fortune  nous  demaine. 

Mestier. 
Hé,  bona  nox. 

Pou  d'Acquest. 

[Dieu  gard  les  capitaines.] 
Comment  se  portent  les  joyeulx  assistens? 
Que,  tous  les  dyables,  vous  faictes  layde  mine. 
Que  faictes-vous? 

Marchandise. 

Et  nous  passons  le  Temps. 

Pou  d'Acquest. 

Ouy  dea,  ouy  dea;  vous  le  passerez  tant, 
Par  sainct  Jaques,  vous  n'en  estes  pas  prestz. 

Mestier. 

Tu  me  semblés  ung  joyeulx  applicquant  ; 
Comme  est  ton  nom  ? 

Pou  d'AcquesTo 

J'ay  à  nom  Pou  d'Acquest. 


DE  Marchandise.  253 

Marchandise. 
Pou  d'Âcquest  ? 

Mestier. 

Pou  d'Acquest? 

Pou  d'Acquest. 

Voire  je  le  suis  ; 
Longtemps  y  a  que  je  vous  suys. 
Quoy ,  ne  me  congnoissiez-vous  point? 

Marchandise. 

Corbieu ,  nous  sommes  bien  empoint  ; 
Pou  d'Acquest,  cela  me  desgoute. 

Pou  d'Acquest. 
Vous  en  estes  bien  de  sainct  prins. 
Il  ne  passe  ne  grain  ne  goutte. 

Mestier. 
Je  me  suis  rompu  le  costé. 

Marchandise. 
Je  commence  à  me  lasser. 

Pou  d'Acquest. 
Pour  le  vous  dire ,  somme  toute, 
Le  Temps  est  trop  fort  à  passer. 

Mestier. 

Tel  cuide  par  trop  embrasser 
Qui  laisse  eschaper  son  fardeau. 

Marchandise. 

Tel  cuide  souvent  menasser 
Qui  est  frappé  de  son  cousteau. 

Mestier. 

Nous  en  sommes  tiès  bien  et  beau  ; 


254  .         Farce 

Possible  n'est  passer  le  Temps. 

Pou  d'Acquest. 
J'ay  encore  ung  grant  vieil  drapeau  ; 
Vous  le  passerez  bien  dedans. 

Marchandise. 
Voicy  ung  droict  engin  nouveau. 
Ayde-nous. 

Pou  d'Acquest. 
A,  j'en  suis  content. 
Mestier, 
Or  ça,  ca,  qu'en  despit  du  Temps 
II  n'y  passe  goutte  ne  grain. 

Pou  d'Acquest. 

C'est  l'estamine  de  chagrin  ; 
Vous  n'aurez  pas  fait  de  dix  ans. 

Marchandise. 

Soit  en  chagrin  ou  aultrement , 
Nous  n'en  sçaurions  venir  à  bout. 

Pou  d'Acquest. 

Vous  n'avez  point  d'entendement 
Par  ma  foy ,  vous  estes  trop  lourt. 
Si  vous  voulez  v[e]oir  le  bout, 
De  passer  le  Temps  en  chagrin, 
Je  vous  [en]  diray  le  ragoût. 

Mestier. 

Compte  nous  en  ung  petit  brin. 

Pou  d'Acquest. 
Si  vous  voulez  sçavoir  le  train , 


DE  Marchandise.  255 

Escouter  vous  fault  mon  blason. 
Quant  il  vient  en  vostre  maison 
Un  sergent  pour  exécuter, 
Et  il  vous  fait  tout  emporter 
Qu'il  n'y  demeure  que  la  place  , 
Vous  devez-vous  pas  chagrigner? 

Marchandise. 

Par  ce  moyen  le  Temps  se  passe. 

Pou  d'Acquest. 
Si  vous  voulez  avoir  crédit , 
Dictes  ainsi  que  m'orrez  dire , 
Et  vous  l'aurez  sans  contredire. 
Mais  il  est  requis  à  l'affaire 
Faire  ainsi  que  me  voirrez  faire , 
Et  vous  l'aurez  sans  contredit. 

Mestier. 
Faict  sera. 

Pou  d'Acquest. 
Monsieur  mon  amy, 
Faire  vous  veulx ,  sans  long  quaquct , 
Le  plus  très  grant  villaiu  banquet, 
Ou  le  diable  d'enfer  m'emporte 
De  la  plus  grant  villaine  sorte. 
Pour  le  vous  dire  brief  et  court  ; 
Voyla  comme  flatcurs  de  court 
Disent  aujourd'huy. 

Marchandise. 

C'est  oultraige 
De  contrefaire  son  langaige. 

Pou  d'Acquest. 

Sang  bieu ,  morbieu,  je  turay  tout  ! 


256  Farce 

Je  regny  meu ,  j'en  viendray  à  bout , 
Nul  n'y  peult  mettre  contredit. 

M  EST  1ER. 

Tel  cuydoit  bien  avoir  crédit 
En  aulcun  lieu ,  a  tout  gasté. 

Pou  d'Acquest. 
Pour  ce  qui  s'est  par  trop  hasté 
De  monter,  il  est  cheu  à  val. 

Marchandise. 
Pour  peu  de  chose  il  vient  beaucoup  de  mai. 

M  EST  1ER. 

De  moins  que  néant  on  faict  maintes  reproches. 

Marchandise. 
Par  icelluy  qui  les  péchez  rabat , 
Une  démarche  nous  mect  en  gros  débat. 

Pou  d'Acquest. 
Voyre  sans  plus  pour  aA'^oir  une  crosse. 

Mestier. 
Fort  à  ferrer  a  tousjours  fer  qui  loche. 

Marchandise. 
Cheval  hargneux  une  estable  a  par  soy. 

Pou  d'Acquest. 
Passe  partout  souventes  foys  s'acroche 
Et  deschire  ce  qui  est  autour  soy. 

Le  Temps. 
Est -il  saison  que  me  tienne  à  requoy. 
Puisque  sur  tous  ay  le  bruyct,  somme  toute? 
Le  peuple  tien  et  tiendray  en  aboy. 
Est-il  saison  que  me  tienne  à  requoy  ? 


DE  Marchandise.  267 

Si  je  lègue  jusques  au  mois  de  may, 
D'effusion  il  cherra  mainte  goutte. 
Est-il  saison  que  me  tienne  à  requoy, 
Puisque  sur  tous  ay  le  bruyct,  somme  toute? 
Les  ungs  m'ayment,  les  autres  me  déboute; 
Si  n'y  entens,  parbieu ,  ni  qui  ne  quoy  ; 
Resveiller  Mars  feray,  quoy  qui  me  couste , 
Si  je  règne  jusques  au  mois  de  may. 

Marchaîsdise. 
Gens  de  mestier,  m'est  advis  que  je  voy 
Le  Temps  qui  court. 

Mestier. 

C'est  mon  ,  sans  nulle  doubte. 
Pou  d'Acquest. 
Qu'il  est  pervers!  je  croy  qu'il  aytles  gouttes. 
Malle  santé  l'est  venu  visiter. 

Marchandise. 
Il  va. 

Mestier. 
Il  vient. 

Marchandise. 
Il  oreille. 
Mestier. 

Il  escoute. 
Pou  d'Acquest. 

Je  luy  donroys  une  horrible  sacoutte, 
Se  contre  luy  je  puis  résister. 

Marchandise. 
Par  devers  luy  nous  convient  assister, 
Sans  attendre  plus  tart  dessus  la  brune. 

T.  m.  17 


258  Farce 

Pou  d'âcquest. 

Parlez  tout  doulx ,  car  il  tient  de  la  lune , 
Et  a  la  teste  massive  de  grillons  ; 
Il  nous  mettera  à  la  roue  de  fortune  ; 
C'est  pour  nous  faire  avoir  les  oreillons. 

Mestier. 
Dieu  gart  le  Temps. 

Le  Temps. 

Dieu  vous  gard ,  mes  mignons. 
Qui  vous  meult  de  venir  en  cest  estre? 
Vous  me  semblez  tous  gentilz  compaignons. 

Marchandise. 
Dieu  gart  le  Temps. 

Le  Temps. 

Dieu  vous  gart,  mes  mignons. 
IWarchandise. 

Par  devers  vous  comparer  nous  voulons 
Comme  voz  cerfz. 

Le  Temps. 

Itelz  vous  devez  estre. 

Pou  d'Acquest. 

Dieu  gart  le  Temps. 

Le  Temps. 

Dieu  vous  gart,  mes  mignons. 
Hée ,  Pou  d'Acquest  ! 

Pou  d'Acquest. 

Dieu  vous  gart,  nostre  maistre. 


DE  Marchandise.  269 

Le  Temps. 
Comment  te  va? 

Pou  d'Acquest. 

Mieulx  ne  me  pourroit  eslre. 
[Le  Temps.] 
Estes- vous  fort  de  pecune  comblé  ? 

Mestier. 
A  vostre  fait  ne  nous  povons  congnoistre. 

Pou  d'Acquest. 
Et  taisez-vous,  le  grant  diable  y  puist  eslre! 
Il  est  luneau,  vous  le  ferez  troubler. 

Le  Temps. 
Que  disent-il  ? 

Pou  d'Acquest. 
Se  nous  aurons  du  blé. 
Le  Temps. 
Ouy,  on  vous  en  apporte. 

Marchandise. 
Que  le  Temps  est  d'une  saulvaige  sorte  ! 
Par  sainct  Jaques ,  je  ne  le  puis  congnoistre. 

Pou  d'Acquest. 
Et  taisez-vous ,  le  diable  vous  emporte. 

Mestier. 
Que  le  Temps  est  d'une  maulvaise  sorte  ! 

Marchandise. 
Malice  bruyct. 

Pou  d'Acquest. 
La  bonne  année  est  morte. 


26o  Farce 

M  EST  1ER. 

Pour  le  présent  chascun  veult  eslre  maistre. 

Pou  d'Agquest. 
Que  le  Temps  est  d'une  terrible  sorte , 
Par  saint  Jaques ,  je  ne  le  puis  congnoistre. 

Le  Temps. 

Tenez ,  mignons  ,  voyla  qui  est  pour  mettre 
Sur  vostre  dos;  voyez  que  je  vous  baille. 

Marchandise. 

JNous  voulez-vous  de  telz  bourdes  remettre? 
Et  qu'esse  cy? 

Le  Temps. 

Que  c'est?  ce  sont  retailles. 
Quoy,  vous  tremblez? 

M  EST  1ER. 

Pas  ne  sommes  asseurez. 

Pou  d'Acquest. 

Cecy,  sang  bien,  ce  n'est  chose  qui  vaille; 
Se  ne  sont  pas  banières  à  cousturiers. 

Marchandise. 
Oii  prins  aubert? 

M  EST  1ER. 

OÙ  prins  tant  de  deniers? 
F^e  peuple  l'a  il  davantaige? 

Marchandise. 
Que  ferons-nous  de  tant  d'avanturiers  ? 

Pou  d'Acquest. 
Hé  ,  on  a  faict  ung  tas  de  francs  archiers 


DE  Marchandise.  261 

Pour  achever  de  piller  les  villages. 

Le  Temps. 

Plusieurs  par*  moy  receveront  leurs  gaiges, 
Si  je  ne  suis  [alors]  mort  ou  pery. 

M  EST  1ER. 

J'ay  si  grant  dueil  qu'a  peu  que  je  n'enraige, 
Ha!  Temps  qui  court,  tant  lu  nous  faitz  d'ennuy. 

Le  Temps. 

Ha,  qu'esse-cy?  Me  veult-on  aujourd'huy 

Supediter?  G'y  mettray  [bien]  police; 

Puisque  à  ce  coup  me  metz  à  regiber, 

Croyez  de  vray  que  j'envoyray  briber 

Ceulx  qui  m'on  l  tins  long  temps  soubz  leur  p[e]lisse. 

Grosse  Despense. 

C'est  moy,  c'est  moy  qui  suis  bonne  nourrisse  ; 
Je  faitz  faire  banquetz  delicieulx. 
A  plusieurs  je  suis  assez  propice. 
Croyez  d'ung  cas  que  je  ne  suis  pas  nice  , 
Car  je  gouverne  toutes  gens  somptueux. 

Pou  d'âcquest. 
Ne  vous  desplaise  ,  je  suis  fautasieulx. 
Qui  estes-vous? 

Grosse  Despense. 
Qui  je  suis?  Or  y  pense. 
Pou  d'Acquest. 
Ma  foy,  j'en  suis  tout  melencolieux. 
Mais  qui  estes-vous? 

Grosse  Despense. 

Je  suis  Grosse  Despeuse. 


262  Farce 

Pou  d'Acquest. 
Grosse  Despense  '^ 

Marchandise. 
Grosse  Despence? 
Grosse  Despense. 
Pour  vous  en  dire  la  briefve  conséquence  , 
De  par  le  Temps  suis  transmise  en  ce  lieu. 

Pou  d'Acquest. 
Hola ,  hola  ,  que  personne  ne  tence. 
Mais  aydcz-moy  à  regarder  sa  pance; 
Je  croy  que  c'est  la  mère  Maulgrébieu. 

Mestier. 

Grosse  Despense,  vertu  bieu! 
El  va  plus  viste  que  le  pas. 

Marchandise. 

Partir  nous  convient  de  ce  lieu  ; 
Grosse  Despense ,  vertu  bieu  ! 

Mestier. 
Allons-nous  en. 

Marchandise. 

Adieu. 

Mestier. 

Adieu. 
Grosse  Despense. 
Je  vous  suyvray  pas  à  pas. 
Pou  d'Aquest. 
Grosse  Despense ,  vertu  bieu  ! 


DE  Marchajndise,  263 

Nostre  estât  n'y  fourniroit  pas. 

Marchandise. 
Corbieu ,  nous  ne  vous  cherchons  pas  ; 
Pourvoyez-vous  d'aultre  pasture. 

Pou  d'Acquest. 
Vous  avez  faict  un  bon  repas  ; 
Mon  Dieu  ,  que  vostre  pance  est  dure  ! 

Grosse  Despense. 
Je  ne  dy  pas  ce  que  mon  cuenr  procure; 
Je  vous  prometz  que  vous  verrez  beau  jeu. 

Pou  d'Acquest. 
Nous  direz-vous  nostre  bonne  adventure? 
Vous  amusez  tousjours  à  la  pasture  ; 
Ung  temps  viendi-a  que  nous  sçaurons  le  neu. 

Le  Temps. 

Qu'est-ce  que  j'o  tem  pester  en  ce  lieu 
Si  longuement  ? 

Pou  d'Acquest. 
Je  ne  sçay,  par  ma  conscience , 
Se  ce  n'estoit  cette  Grosse  Despense 
Qui  se  complaint. 

Le  Temps. 

Et  la  cause  pourquoy? 
La  laissez-vous  tomber  en  décadence  ? 

Mestier. 
Remédier  n'y  sçauroys,  sur  ma  foy. 

Marchandise. 

Temps  qui  court ,  ce  n'est  pas  la  loy 
De  nous  bailler  tout  d'une  instance 


^64  Farce 

Pou  d'Acqiiet  et  Grosse  Despense. 
Cela  me  faict  craiudre  et  doubtei". 

M  EST  1ER. 

Le  fardeau  est  louid  à  porter. 
Sans  deffault. 

Le  Temps. 

Tant  de  quaquet  ! 
Eutretencz  Grosse  Despense; 
Voz  dictz  n'y  font  pas  un  nicquet. 

Grosse  1) este n  se. 
Tenez ,  vovla  vosti  e  jiacquet  ; 
Prenez  estât  de  Marchandise. 
Aller  vous  fault  auLrumcquet, 
Puisque  sur  vous  ay  la  main  mise. 

Marchandise. 
Nous  brasse  l'en  tel  saupicquet? 

Pou  d'Acqiest. 
Aller  vous  fault  au  brunicquet. 

Grosse  Despe>se. 

Il  ne  fault  point  tant  de  quacquet. 
Vous  ne  sçauriez  trouver  remise. 

Pou  d'.Vcquest. 

Aller  vous  fault  au  brunicquet  ; 
Tenez  estât  de  Marchandise. 

Grosse  Despe.nse. 

Or  ça  ,  il  fault  tout  d'une  mise , 
Gens  de  mestier,  soit  gré  ou  grâce , 
Prendre  vous  fault  ccste  besasse  , 
Combien  que  ne  sovés  mestien. 


DE  Marchandise.  265 

M  EST 1ER. 

Que  dyable  fault-il  que  j'en  face? 
Pou  d'Acquest. 

Quoy!  reffusez-vous  la  besasse? 

Grosse  Despense. 

Puisque  je  ay  povoir  et  audace, 
Je  y  besongneray  par  bons  moyens. 

Pou  d'âcquest. 

Mestier,  prenez  ceste  besasse , 
Vous  serez  l'ung  des  mendiens. 

Marchandise. 
Je  ne  m'en  tiens  pas  trop  content. 

Mestier. 
Pugnis  sommes  à  la  rigueur. 

Pou  d'Acquest. 
On  vous  fera  beaucoup  de  biens  ; 
Vous  estes  beau  frère  mineur. 

Marchandise. 
Or  ça ,  de  par  Xostre  Seigneur, 
Or  sommes-nous  de  tous  biens  séparez. 

Mestier. 
A  nostre  faict  n'y  a  plus  de  vigueur. 

Pou  d'Acquest. 
Le  Temps  qui  court  vous  a  bien  reparez. 

Marchandise. 
Il  convient  donc  que  soyons  séparez 
Sans  tenir  cy  si  longuement  quaquet. 


266       Farce  de  Marchandise. 

Au  Temps  qui  court  point  ne  fault  différer; 
Grosse  Despense  m'envoye  au  brunicquet. 

MeSTI  ER. 

Pour  conclure,  nous  aA^ons  Pou  d'Âcquest, 
Qui  dès  pieça  nous  a  baillé  chagrin. 
Pas  ne  convient  que  face  gros  excès  ; 
De  mendiens  je  vois  prendre  le  train. 


Finis. 


LA  VIE  ET  L'HISTOIRE 


MAULVAIS     RICHE 

A  traize  personnaiges,  c'est  assavoir 


LEMAULVAISRICHE    DIEU   LE  PERE 
LA  FEMME  du    maulvais     RAPHAËL 

Riche 
LE  LADRE 
LE  PRESCHEUR 
TROTEMENU 
TRI  PET  cuisinier 


ABUAHAM 
LUCIFER 
S  A  T  H  A  N 
RAHOUART 
AGRAPPART  (I) 


Icy  commence  le  Sermon 

Le  Prescheur. 

\omo  quidem  erat  dwes  qui  indiie- 
\hatur  purpura  et  histo  et  epule- 
)6atur  quotidie  splendide.  Scribi- 
)tur  Luce.  XXII.  ca. 
Mes  chères  gens,  ceste  parolle 

Que  nul  ne  doibt  tenir  pour  folle , 

Que  j'ay  cy  devant  proposée, 

Dessus  l'évangile  est  trouvée, 


(1)  C^ne  Moralité  a  été  imi>rimée  plusieurs  fois.  Outre 
l'édition  de  Lyon,  que  nous  reproduisons,  on  en  connoit 
deux  autres  du  seizième  siècle  ;  il  en  a  été  fait  une  réim- 
pression à  Aix,  parPontier,  en  1823,  et  une  autre  à  Paris, 
par  M.  Silvestre,  en  18ô5. 


268  La  Vie 

Ainsi  que  saint  Luc  le  tesmoigne , 
Qui  fut  présent  à  la  besongne , 
Qucint  Jesuchrist  nous  enseigna 
Geste  parole,  et  prescha, 
Et  leur  dit  maint  enseignement 
Pour  aprendre  leur  saulvement , 
Et  pour  le  peuple  endoctriner 
Pour  mieulx  à  la  foy  encliner, 
Et  pour  la  grâce  Dieu  acquerre, 
Qui  pour  nous  vint  mourir  en  terre 
Et  prendre  nostre  humanité 
En  la  Vierge  de  grant  bonté, 
Qui  est  de  grâce  tresorière 
Et  des  saintz  cieulx  dame  et  lumière. 
Or  luy  pryons  de  cueur  entier , 
Que  grâce  nous  vueille  envoyer; 
Et,  pour  celle  grâce  impetrer , 
Nous  dirons  tous,  sans  arrester. 
Le  salut  que  l'ange  apporta 
Quant  luy  dit  Ai'c  Maria. 

Homo  quidem  erat  dwes.,  etc. 

Mes  très  chères  gens ,  long  temps  a 
Qu'il  fut  ung  hom  à  grant  puyssance. 
Qui  de  trésor  eut  grant  finance 
Et  se  delectoit  moult  forment 
A  estre  vestu  noblement. 
Comme  de  pourpre  et  de  soye  ; 
C'estoit  sou  soûlas  et  sajoye; 
Et  à  vivre  très  largement 
Avoitmis  tout  son  penscment. 
Mais  de  povres  gens  n'avoit  cure, 
Ains  leur  faisoit  honte  et  laidure. 
Dont  il  fut  griefvement  pugnis 
Et  en  enfer  à  tousjours  mis. 


DU    MAULVAIS   RlCHE.         269 

Quant  il  vit  que  damné  estoit, 
Âdonc  forment  se  repentoit 
De  ce  que  plus  n'avoit  donné 
Aux  pouvres  gens,  et  aulmosné. 
Celuy  riche  homs  que  je  conte 
N'estoit  ne  roy,  ne  duc,  ne  conte. 
A  sa  porte  souvent  venoit 
llng  povre  ladre,  qui  estoit 
Moult  aggravé  de  maladie, 
Et  avoit  sa  melencolie. 
Et  à  manger  moult  desiroit 
Du  relief  qui  luy  demouroit 
Et  des  myettes  qui  cheoyent 
Jus  de  la  table  et  degoutoyent. 
Mais  pour  néant  s'en  dementoit , 
Car  nul  ne  luy  en  presentoit; 
Si  sonnoit-il  moult  haultement 
Ses  cliquettes  abondamment. 
Dont  au  mauvais  riche  despleut , 
Et  envoya  plus  tost  qu'il  peut 
Son  varïet  par  grant  felonnie , 
Et  luy  dit  :  Va ,  si  me  deslie 
Mes  chiens,  sans  plus  arrester. 
Pour  ce  meseau  le  devourer , 
Qui  si  souvent  vient  à  ma  porte. 
Va  tost ,  et  point  ne  le  déporte. 

Et  le  varlet  lors  respondit , 
Quant  son  maistre  parler  ouit  : 
Sire,  voulentiers  le  feray. 
Et  voz  chiens  luy  hareray. 
Alors  le  varlet,  sans  attendre. 
Alla  aux  chiens  courant  les  prendre , 
Et  les  hara  appertement 
Sur  le  ladre  moult  asprement  ; 


270  La  Vie 

Mais,  par  la  vertu  souveraine, 
Oncques  ne  peult  tant  mettre  peine 
Qu'au  ladre  voulsissent  mal  faire  , 
Car  pas  à  Dieu  ne  vouloit  plaire, 
Mais  allèrent  sans  retarder 
Au  ladre  ses  playes  lescher, 
Dont  au  riche  forment  despleust, 
Et  du  courroux  que  il  en  eust 
Acoucha  malade  au  lit. 
Et  le  ladre ,  sans  nul  respit , 
Mourut  à  sa  porte  devant , 
Et  puis  le  riche  incontinant 
Trespassa  assez  tost  après, 
Qui  fut  moult  félon  et  divers 
Et  plain  de  maulvaise  nature. 
Oncques  de  bien  faire  n'eust  cure  , 
Dont  il  fust  en  enfer  dampné, 
Et  des  dyables  emporté , 
Et  le  ladre  ,  qui  eut  sa  vie 
Usée  en  si  grant  maladie , 
Si  fut  porté  en  paradis 
En  grant  soalas  et  en  delis. 
Et  tout  cela  verrez-vous  faire , 
Mais  qu'il  vous  plaise  de  vous  taire 
Sans  faire  noise  ne  content , 
Affin  que  cest  esbatement 
Se  puist  parfaire  et  accomplir 
Ainsi  que  nous  avons  désir. 
Priez  pour  moy ,  je  vous  en  prie  ; 
Dieu  vous  gart  tous  de  villennie. 
Commence  qui  doibt  commancer. 

Tro  temenu. 

Hahay,  or  me  fault-il  lever. 


DU    MAULVAIS    RiCHE.  2; 

Haro  !  que  je  suis  endormis , 

Paresseux  et  effctardis , 

Que  pieça  ne  suis  appresté. 

Je  croy  le  soleil  est  levé, 

Qui  ha  abattu  la  rosée. 

J'ay  dormy  grande  matinée; 

Or  me  fault-il  pourpenser 

Comment  me  pourray  excuser 

Envers  mon  seigneur  et  mon  maislre, 

Que  je  voy  en  celle  fenestre. 

Mon  seigneur,  le  bon  jour  ayez. 

Je  suis  prest  et  appareillé 

D'aller  partout  où  vous  plaira  , 

Soit  de  là  la  mer  ou  deçà  ; 

Or  me  dictes  vostre  plaisir. 

Le  MAULVAIS  Riche. 

Trotemenu,  j'ai  grant  désir 

De  vivre  planteurcusement 

Et  d'estre  vestu  noblement 

De  di'ap  de  pourpre  ou  de  soye  ; 

Car  j'ay  assez  or  et  monnoye 

Pour  mon  estât  entretenir 

Ainsi  qu'il  me  vient  à  plaisir. 

Or  va  tost,  sans  plus  retarder, 

Sçavoir  que  nous  pourrons  manger  , 

Car  il  est  de  disner  saison. 

Trotemenu. 
G'y  voys  sans  plus  d'aretoyson  ; 
A  faire  vo  command  m'encline. 
Tout  droit  m'en  vois  en  la  cuisine 
Sçavoir  si  le  disner  est  prest. 
Hau!  Tripet,  dis  moy  :  est  tout  prest? 
Monsieur  veult  aller  disner. 


272  La  Vie 

Or  me  dis  ,  sans  plus  séjourner , 
Sejeiray  dresser  la  table. 

Tripet  le  Queux. 

Ouy,  va  tost,  sans  faire  fable  ; 
Tu  es  trop  mallemeut  songneux. 
Se  fusses  aussi  angoisseux 
De  labourer  et  de  gaigner 
Que  tu  es  prest  d'aller  manger , 
Ce  fust  merveilles  de  ton  faict. 

T  ROTE  menu. 

Laisse-moy  en  paix  ,  s'il  te  plaist , 
Et  me  parle  d'aultre  acointance  , 
Car  de  la  pance  vient  la  dance. 
Pour  ce  m'en  voys ,  sans  arrester , 
Mettre  la  table  pour  disner, 
Mais  qu'elle  soit  très  bien  garnie 
De  viande  et  devin  sur  lye. 
C'est  ung  mestier  qui  bien  me  plaist. 
Mon  seigneur,  sachez,  qu'il  est  prest. 
Il  ne  fault  que  voz  mains  laver 
Et  vous  seoir  sans  séjourner, 
Car  la  viande  vous  attent. 
Tripet  le  m'a  dit  en  présent, 
Vostre  queux  ,  qui  est  moult  isnel , 
Qui  vous  a  farcy  ung  porcel 
Et  d'aultres  viandes  assez. 

Le  maulvais  Riche. 

¥a  le  bon  jour  te  soit  donnez. 
Comme  tu  es  de  franche  crine 
Et  as  le  cueur  à  la  cuysine  ! 
Tu  ne  feras  jà  malle  lin. 
Dame,  venez  à  ce  bassin. 


DU    MAULVAIS    RiCllE. 

Voz  màius  laver,  sans  retarder, 
Affin  que  nous  aillons  disner. 
Delivrez-yous  appertement , 
Car  la  viande  nous  attent, 
Ainsi  que  Trotemenu  dit. 

La  Femme  du  Riche. 

Monseigneur,  sans  nul  contredit , 
Allons  laver  quant  vous  plaira. 
De  ce  ne  vous  desdiray  jà , 
Ne  ne  m'en  verrez  reffuser. 

Le  MAULVAIS  Riche. 
C'est  bien  dit.  Or  allons  disner. 
Trotemenu,  ferme  la  porte, 
Et  la  viande  nous  aporte , 
Et  va  test  sans  plus  séjourner. 
Trotemenu. 
Je  m'y  en  voys  sans  plus  songer. 
Tiipet ,  baille  çà  la  viande , 
Puisque  mon  maistre  la  demande. 
Et  te  délivre ,  je  t'en  prie. 
Tripet. 
Trotemenu  ,  à  chère  lye , 
Viens  avant,  tost...  que  tu  y  melz! 
Porte  à  monseigneur  ce  metz , 
Si  m'osteras  de  ceste  paine. 

Trotemenu. 
Sa  dont.  Dieu  t'envoye  bonne  estraiue. 
Monseigneur  ,  vecy  la  viande. 
J'ay  tost  fait  ce  que  on  me  commande , 
Puisque  la  chose  si  me  haitte. 
Mais  j'ay  ouy  une  cliquette 
Sonner  à  la  porte  devant. 


274  I^A  Vie 

Je  ci'oy  c'est  ce  raeseau  puant 
Qui  vient  tous  les  jours  au  disner. 
Il  ne  se  veult  pas  oublier. 
Que  voulez-vous  que  on  en  face? 

Le  maulvais  Riche. 

Je  t'en  prie ,  va  ,  si  le  chasse. 
Il  revient  céans  trop  souvent. 
Hare  luy  les  chiens  vistement , 
Ce  tu  Toz  plus  riens  demander. 

Le  Ladre. 

Et  que  Dieu  soit  en  ce  disner. 

Envoyez-moy  aulcune  chose , 

Car  plus  avant  aller  je  n'ose  ; 

Trestous  les  jours  mon  mal  empire. 

Helas,  comme  mon  cueur  désire., 

D'estre  saoule  des  miettes 

Du  relief  et  des  choscttcs 

Qui  jus  de  la  talile  dégouttent. 

Se  sont  choses  qui  bien  peu  coustent, 

Mais  je  les  désire  forment. 

Si  vous  prie  amoureusement 

Que  m'en  vueillez  rassasier. 

Que  Dieu  vous  vueille  héberger 

Lassus  en  son  sainct  paradis . 

Le  maulvais  Riche. 

Trotemenu,  mon  bel  aniy, 
N'as-tu  pas  ouy  ce  truant 
Que  je  t'avoye  dit  cy  devant 
Que  de  ma  porte  tu  chassasses , 
Et  que  les  chiens  tu  luy  harasses  ? 
Vas  le  moy  chasser  vistement. 


DU    MAULVAIS    RiCHE. 

Trotemenu. 

Sire,  par  le  Dieu  qui  ne  ment , 
J'en  iray  faire  mon  debvoir, 
Et  si  vous  diray  tout  de  voir, 
Trestous  voz  chiens  luy  hareray, 
Sçavoir  se  chasser  le  pourray. 
Çà,  çà,  Touret,  ettoy,  Rosette, 
A  celluy  à  ceste  cliquette , 
Hare,  hare,  va  là,  va  là. 
Par  Dieu  ,  truant,  or  y  perra. 
Trop  me  faictes  avoir  riote 
Que  tous  les  jours  à  ceste  porte 
Venez  voz  cliquettes  sonner, 
Qui  fait  mon  seigneur  estonner, 
Et  luy  tournent  à  desplaisir. 

Le  Ladre. 

Helas,  mon  amy,  j'ay  désir 
Trop  fort  de  manger  du  relief, 
Dont  mon  cueur  est  à  tel  meschief , 
Qu'il  m'est  advis  certainement 
Que  je  mourray  cy  en  présent , 
Se  je  n'ensuis  rassasié. 
Helas,  ce  sera  grant péché 
A  ton  maistre  et  à  toy  aussy. 

Trotemenu. 

Sus  tost ,  paillard ,  vuide  d'icy, 
Ou  tu  seras  tout  devouré 
De  mes  chiens  et  si  atourné 
Que  jamais  ne  me  feras  paine. 
Hare,  Touret,  en  malle  estraiuc 
Sur  cest  ort  vil  mesel  puant  ; 
lllomme  il  fait  or  le  meschani , 


276  La  Vie 

Faictes  le  tost  d'icy  partir. 

Le  Ladre. 
Vray  Dieu,  il  me  fauldra  mourir. 
En  la  garde  Dieu  me  commant 
Qui  des  chiens  me  face  gai'ant , 
Si  qu'ilz  ne  me  puissent  mal  faire. 
Helas ,  qu'il  me  vient  à  contraire 
Que  je  ne  me  puis  remuer  ! 
Très  doulx  Dieu,  vueillez  conforter 
Geste  chetive  créature 
Qui  A^it  en  paine  et  en  dure 
En  ceste  vie  temporelle  ; 
Dieu  me  doint  l'espirituelle, 
Quant  ceste  cy  si  me  fauldra 
Que  j'ay  désir  ce  long  temps  a  , 
Car  je  voy  bien*certainement 
Que  ne  vivray  pas  longuement; 
Je  le  sens  bien  a  monpoulmon. 

Le  maulvai s  Riche. 
Trotemenu  ,  j'ay  grant  tenson 
Et  me  vient  à  grant  desplaisir 
De  ce  truant  que  j'oz  gémir. 
Que  fait-il  ores  le  piteux  ? 
De  Dieu  aymer  n'est  pas  honteux  ? 
Que  ne  as-tu  les  chiens  harez 
Et  que  par  eux  fust  devourez  , 
Ainsi  que  commandé  t'avoye  ? 
Délivre  t'en ,  se  Dieu  te  voye  , 
Se  tu  me  veulx  faire  plaisir . 
Va -y  tost  ;  tu  as  bon  loysir, 
Puisque  nous  sommes  tous  assis. 

Trotemenu. 
Par  le  grant  Dieu  de  paradis , 


DU    MAULVAIS    RlCHE.  277 

Mon  seigneur,  g'y  hay  huy  esté, 
Et  tous  voz  chiens  luy  hay  haré  ; 
Mais  oncques  mal  il  ne  luy  firent 
Ne  pour  le  mordre  ne  se  penent  (1). 
Ainçoys  Taloyent  couvetant 
Et  ses  deux  jambes  delechant , 
Et  lui  faisoyent  tant  grant  feste, 
Je  ne  sçay,  moy,  que  ce  peult  estre; 
Je  croy  que  Dieu  y  faict  vertu. 

Le  MAULVAIS  Riche. 
Par  Dieu,  tu  es  bien  malostru  , 
Que  cuides  que  Dieu  s'embesongne, 
D'une  si  très  orde  charongne 
Et  de  si  ville  créature  ; 
Se  sei'oit  pour  luy  grant  laidure. 
Je  croy  que  tu  esrassoté; 
Fais  que  Fhuys  si  soit  bien  fermé, 
Que  ce  meseau  n'y  puisse  entrer- 
Va  tost ,  Dieu  te  puisse  cra vanter, 
Car  riens  donner  ne  luy  feray. 
Trotemenu. 
Mon  seigneur,  je  le  chasseray 
Se  je  puis  par  quelque  manière. 
Or  sa,  truant,  passez  arrière  , 
Très  ort  vilain  meseau  pourry. 
Que  de  Dieu  soyez  vous  pugny , 
Tant  me  faictes  avoir  de  peine. 

Le  Ladre. 
Amy ,  Dieu  te  doint  bonne  cstraine. 
Poiu"  quoy  me  dis  tant  de  laidure, 
Se  je  suis  povre  créature, 

(Ij  Varianle  ;  Ne  pour  le  mordre  ne  se  mirent.     . 


278  <        La  Vie 

De  maladie  entrepiins? 
Dieu,  qui  est  sur  tous  prefîx, 
M'a  battu,  dont  je  suis  malade 
Par  tout  le  corps  et  le  visaige. 
Aller  ne  puis  n'avant  n'arriére^ 
Car  g'y  ay  perdu  la  lumière  , 
Et  si  sçay  bien  certainement 
Que  pas  ne  vivray  longuement. 
Je  sens  bien  la  mort  qui  m'aproche. 
Qui  tout  homme  prent  et  acroche. 
Laisse-moy  ester,  je  t'en  prie. 
Que  Dieu  te  gard  de  villenie , 
Je  ne  puis  plus  à  toy  parler. 

T  ROTE  ME  NU. 

Pour  veoir,  tu  me  feras  blasmer 

Se  ne  t'en  vas  de  ceste  porte  ; 

Tu  ne  sçais  pas  la  grant  riote 

Que  mon  maistre  pour  toy  demaine. 

Car  tu  ne  cessas  de  sepmainc 

De  tes  cliquettes  cliqueter, 

Qui  font  mon  seigneur  estonner. 

Je  m'en  revoys,  adieu  te  dis. 

Le  Ladre. 
Ha  ,  très  doul.x  Dieu  de  paradis , 
Que  ce  mal  me  va  angoissant  ! 


Vray  Dieu  ,  par  ton  digne  commant^ 
Oste  moy  tost  de  ceste  vie  , 
Car  de  vivre  trop  il  m'ennuye, 
Et  m'envoye  avec  tes  amys 
Qui  sont  à  toy  en  paradis , 
A  celle  digne  compaignie 
Où  ne  règne  orgueil  n'envye. 
Si  te  requiers  de  bon  guerdon  , 


DU   MAULVAIS   RiCHE.  279 

Doulx  Dieu,  que  me  faces  pardon 
De  mes  péchez  ,  et  allegance , 
Et  me  garde  de  la  puyssance 
Des  las  de  l'ennemy  d'enfer, 
Qu'ilz  ne  me  puyssent  attraper  ; 
Je  le  te  requiers  bonnement , 
Et  que  à  mon  trespassement 
N'ajJ^ent  de  mon  ame  puissance. 

Dieu  le  Père. 
Abraham,  j'ay  grant  conguoissancc 
Et  compassion  et  pitié 
Du  povre  Lazare ,  qui  est 
A  long  temps  en  grief  maladie  ; 
Pour  ce  luy  veulx  donner  la  vie 
Que  j'ay  promise  à  mes  amys  , 
Pour  ce  sera  posé  et  mis 
Par  mes  anges  prochainement 
En  ton  saing,  je  luy  ay  comment  ; 
Mes  anges  y  vueil  envoyer. 
Abraham. 
Vray  Dieu,  bien  m'y  doibs  ottroyer , 
Puisque  c'est  vostre  voulenté. 
Louée  en  soit  la  Trinité 
Et  vostre  hault  nom  glorieux  , 
Qui  est  tant  digne  et  précieux 
Que  nul  ne  le  sçauroit  nombrer; 
On  ne  vous  peult  assez  louer  ; 
Soit  faicte  vostre  voulenté. 

Dieu  le  Père. 
Raphaël,  il  me  vient  à  gré 
Du  povre  ladre  visiter  ; 
Pour  ce  te  convient  devaller 
Là  bas  à  luy  incontinent. 


28o  La  Vie 

Rendre  luy  Vueil  son  payement 
Du  mal  qu'il  a  tant  enduré 
Et  si  pasciamment  porté  ; 
Il  aurajoye  sans  liner. 

Raphaël. 

Vray  Dieu,  bien  m'y  doibs  encliner 
  faire  vo  commandement  ; 
Pour  ce  m'en  voys  joyeusement 
Le  povre  ladre  conforter, 
Et  vouldroye  son  ame  porter 
Au  sain  nostre  père  Abraham  ; 
Car  il  a  souffert  grant  ahan 
Tant  comme  il  a  esté  au  monde  ; 
Pour  ce  doit  estrc  pur,  et  monde 
Son  ame  et  bien  purilGée. 

Le  Ladre. 

Vray  Dieu ,  que  ceste  maladie 
Forment  me  destraint  et  oppresse. 
Longtemps  ay  souffert  grant  destresse , 
Dont  je  loue  mon  créateur, 
Qui  de  tous  maulx  rend  le  labeur 
A  ceulx  qui  ont  la  congnoissance 
De  son  nom  et  de  sa  puissance. 
Vray  Dieu,  je  ne  puis  plus  parler. 
En  tes  mains  vueil  recommander 
L'ame  de  moy  ;  je  n'en  puis  plus. 

Sathan. 

Haro,  que  je  suis  esperdu  ! 
Se  meseau  nous  eschappcra  ; 
Je  voy  Raphaël  par  delà 
Qui  a  ja  son  ame  saysie. 
Rahouart,  vicn  ça,  jeté  prie. 


DU   MAULVAIS    RiCHE.  281 

Allons  à  liiy  sans  arrester 
Sçavoir  se  luy  pourrons  osier. 
Si  le  merrons  à  la  chauldière 
Oïl  il  n'a  clarté  ne  lumière., 
Et  nous  avançons ,  je  t'en  pry. 

Rahouart. 
Sathan ,  trop  avons  fait  pour  ty. 
Maulgré  bien  de  ce  Raphaël  ! 
Comme  il  est  songneux  et  ysncl 
De  venir  sa  proye  requerre  ! 
J'ay  tel  dueil  que  le  cueur  me  serre 
Qu'il  nous  est  ainsi  eschappé  ; 
Que  Dieu  en  ayt  ores  maulgré. 
Non  pourtant,  nousfault  approuver, 
Sçavoir  se  luy  pourrons  oster; 
Or  va  delà  et  moy  deçà. 

Sathan. 
Sa  ,  Raphaël ,  or  y  perra  , 
Le  ladre  n'emporterez  mye  ; 
Il  sera  en  no  compagnie  , 
En  enfer  ennuyt  hostellez. 

Raphaël. 

Certes,  ja  part  vous  n'y  aurez , 
Car  vous  y  perdrez  vostre  paine  ; 
Allez-vous  en  ,  en  pute  estraine  , 
De  par  Dieu  je  vous  le  coramand. 

Rahouart. 
Rien  avons  perdu  se  truant , 
Sathan ,  par  trop  longue  demeure. 
Maulgré  bien  que  ne  sçavons  l'heure  ! 
Or  nous  en  allons,  je  t'en  prie  , 
Là  bas  en  ceste  manaudie 


282  ,  La  Vie 

Où  demeure  le  raaulvais  riche , 
Qui  est  tant  pervers  et  tant  chiche. 
rie  cestuy  là  me  puis  vanter 
Que  il  ue  nous  peult  cschapper  : 
Or  y  allons  appertement. 

Sathan. 

Maulgrc  bien,  je  m'en  voys  huant  ; 
Je  suis  plus  songneux  que  tu  n'es. 
Or  nous  tenons  de  luy  bien  près  , 
Si  qu'il  ne  nous  puist  cschapper. 

Lucifer. 

Agrappart,  va,  sans  arrester, 
Querre  Sathan  et  Rahouart, 
Qu'ilz  viennent  tantost  celle  part , 
Car  sçavoir  vueil  de  leur  comraine. 
Ne  cuydes  pas  que  le  devine , 
Va  tost  ;  que  tu  es  endormis  ! 

Agrappart. 

Maulgré  bieu  et  tous  ses  amys  , 
Que  je  soys  entré  en  mal  an  , 
Je  m'en  voys  pour  quérir  Sathan. 
Tous  les  dyables  y  ayent  part. 
Je  croy  que  vêla  Rahouart; 
Je  m'en  voys  à  luy  sans  tarder 
Pour  luy  dire  et  dénoncer 
Qu'il  vienne  à  Lucifer  parler, 
Et  que  Sathan  vueille  avancer. 
Rahouart,  dis-moy  dont  viens-tu  ; 
Mais  as-tu  point  Sathan  veu? 
Se  tu  l'as  veu,  cy  le  me  dy. 
Et  venez  tous  deux  sans  detry 
Parler  à  Lucifer,  mon  maistre. 


DU    MAULVAIS    RlClIE.  283 

Je  ne  sçay  pas  que  ce  peult  estre, 
Car  il  est  bien  fort  courroucé. 
Advis  m'est  qu'il  est  enragé. 
Venez  à  luy  diligemment. 

Rahouart. 

Sathan,  j'ay  veu  en  pi'esent 
Agrappart,  qui  se  part  d'icy. 
Allons  m'en  sans  faire  estry, 
Lucifer  nous  envoyé  querre  : 
Hastons-nous,  allons  y  grant  erre. 
Je  cuyde  que  il  soit  troublé 
Du  meseau  qui  est  eschappé. 
Ennuyt  auras  malle  journée. 

Sathan. 

Que  maulgré  bien  de  cest  allée  \ 
Je  croy  que  nous  serons  blasmez. 
Très  bien  battus  et  frottez , 
Et  ne  le  povons  amender. 
Je  vous  salue,  prince  d'enfer  : 
A  nous  dire  vostre  plaisir. 

Lucifer. 

Sathan,  j'ay  très  gi'ant  desplaisir, 
A  pou  que  ne  suis  forcené , 
Du  Ladre  qui  nous  est  osté. 
S'a  esté  par  vostre  ignorance , 
Et  aussi  par  la  négligence 
De  Rahouart,  que  là  je  voy  ; 
Mais,  par  la  foy  qu'à  vous  je  doy , 
Batus  en  serez  et  fastes. 

Sathan. 

Or  ça,  que  Dieu  en  ait  maugrés , 
Nous  n'eusmes  repos  de  sepmaine 


284  ,        La  Vie 

Pour  ce  Ladre ,  qui  tant  de  peine 
Nous  a  donné  nuyt  et  le  jour; 
Or  avons  perdu  no  labour , 
Et  encores  sommes  battus. 

Rahouart. 
Haro ,  que  je  suis  esperdus 
Et  ay  le  cueur  triste  et  marry 
De  ce  que  nous  avons  failly  ; 
Mais  endurer  le  nous  convient. 
Scez~tu  de  quoy  il  me  souvient  ? 
Je  le  te  diray  maintenant. 

S  AT  H  AN. 

Or  le  me  dis(t)  incontinent, 
Et  puis  nous  allons  reposer , 
Car  je  suis  travaillé  d'aller. 
Dis-moy  que  c'est,  je  t'en  requier. 

Raho  uart. 
Tu  scez  bien  que  nous  fusraes  hyer 
Pour  espier  et  escouter 
Le  riche,  qui  à  son  disner 
Se  faisoit  servir  haultement, 
Quant  il  nous  vint  ung  mandement 
Que  Lucifer  nous  envoya 
Par  Agrappart  que  je  voy  là, 
Que  nous  venissions  sans  tarder 
Par  devers  luy  sans  arrester. 
Cela  nous  deffist  nostre  fait. 

Raphaël. 
Très  doulx  Dieu,  j'ai  eu  bien  tost  fait, 
Si  comme  m'aviez  commandé, 
Au  povre  Ladre  où  j'ay  esté. 
Qui  est  trespassé  de  ce  monde. 


DU    MAULVAIS    RiCHE.  285 

Voicy  sou  ame  pure  et  monde , 
Qu'avecques  moy  ay  apportée  ; 
Dictes-moy  où  sera  posée , 
Car  elle  souffre  grant  ahan. 

Dieu. 

Au  sain  de  son  père  Abraham 
Veulx  qu'elle  soit  posée  et  mise  : 
Car  rendre  luy  vueil  le  service 
De  la  peine  qu'il  a  soufertte. 
Or  n'aura  il  jamais  souffertte, 
Mais  joye  et  consolation. 
Se  je  luy  donne  en  gardon. 
Pour  ce  que  cy  pascientement 
A  porté,  et  si  longuement, 
Sa  douleur  et  sa  maladie  ; 
Pource  vueil  que  luy  soit  merie 
A  cent  doubles,  c'est  bien  raison. 
Or  la  mets  sans  arrestaisou 
Où  je  t'ay  incontinent  dit, 
Où  toute  joye  et  délit 
Aura,  car  je  le  vueil  ainsi; 
Aussy  il  a  bien  desservy , 
Car  souffert  a  grant  maladie. 

Raphaël. 

Très  doux  Dieu,  je  vous  remercie, 
Car  on  ne  vous  peult  trop  louer; 
Or  bien  sçavez  gardonner 
A  chascun  selon  sa  déserte  ; 
Or  sera  cest  ame  offerte 
En  la  joye  qui  tousjours  dure. 
Sainct  Abraham ,  prenez  la  cure 
De  ceste  ame  que  vous  présente , 
Qui  a  usé  sa  juvente 


286  La  Vie 

En  ardeur  "et  en  maladie  ; 
Pource  luy  a  Dieu  remer(c)ie 
En  joye,  soûlas  et  doulcour. 
Sans  avoir  paine  ne  tresour. 
Or  la  prenez,  ne  vous  dis  plus. 

Abraham. 

Beau  filz ,  tu  soyez  bien  venus  ! 
Que  benoiste  soit  la  journée 
Que  tu  vins  en  cesle  contrée  ! 
Or  t'est  ta  paine  en  joye  doublée , 
Qui  ne  peult  estre  racontée 
De  terrienne  créature 
Ne  de  bouche  ne  d'escripture, 
Ainsi  comme  tu  peux  veoir. 

Le  MAULVAis  Riche. 

Haro,  dame,  saichez  pour  veoir 
Que  je  me  sens  en  maulvais  point. 
Je  croy  q'ini  ver  au  cueur  me  point , 
Qui  tout  le  corps  me  faict  frémir. 
Je  vous  prie  ,  sans  plus  de  loisir, 
Que  me  faictes  tantost  coucher , 
Car  je  me  sens  trop  eng(r)oisser. 
Vostre  main  ung  pou  me  preslez  ; 
Tatez,  que  je  suis  eschauffez  ; 
De  douleui'  voys  tout  tressuant. 
Je  croy  ce  m'a  faict  ce  truant 
Meseau  pourry,  qui  à  ma  porte 
Nous  a  mené  si  grant  riote. 
Huy  ne  cessa  de  m'estonncr, 
De  prcschcr  et  de  sermoinier 
Qu'on  lui  donnast  de  no  relief. 
De  dueil  m'a  cschauffé  le  chief , 
Aussi  le  corps  et  le  visaige. 


DU   MAULYAIS    RiClIE.  28; 

Haro  ,  a  pou  que  je  n'enraige; 
Je  me  sens  trop  fort  agravé. 
Je  vous  prie  que  soie  porté 
Dessus  mon  lit  ;  le  cueur  me  fault. 

La  Femme  du  Riche. 

Mon  seigneur,  vous  avez  trop  chault; 
Et  si  vous  estes  eschauffé, 
Aussi  yré  et  courroucé. 
Or  vous  rasseurez  ung  poy. 

Le  MAULVAis  Riche. 

Dame,  par  la  foy  que  vous  doy, 
Je  ne  me  puis  plus  soubstenir; 
A  terre  je  me  lairray  choir  : 
Portez-moy  tost ,  sans  plus  attendre. 

La  Femme. 

Monsieur  ,  j'ay  le  cueur  trop  tendre, 
Et  me  vient  à  grant  desplaisir 
Du  mal  que  je  vous  voy  souffrir. 
Trotemenu ,  viens  sans  tarder  ; 
Monsieur  fault  vous  aller  coucLer. 
Je  ne  sçay  quel  mal  luy  est  pris , 
Dont  tout  le  coi-ps  a  entrepris. 
Je  croy,  certes ,  qu'il  se  mourra  ; 
J  à  de  ce  mal  n'eschappera. 
Il  le  nous  fault  aller  coucher. 
Delivre-toy  ,  je  t'en  requier, 
Ainçoys  qu'il  soit  plus  agravé  ; 
Moult  est  palle  et  descoulouré. 
Cela  luy  a  faict  ce  truant 
Qui  à  celle  porte  de\aut 
Ne  cessa  huy  de  cliqueter, 
Sçavoir  s'on  luy  vouldroit  donner 


288  La  Vie 

Des  myetes  de  nostre  table. 
Se  n'est  pas  chose  trop  coustable  ; 
Mais  monsieur  trop  le  heoit 
Pource  que  tousjours  revenoit 
Céans  à  Theure  de  disner  ; 
Ses  cliquetes  faisoit  sonner, 
Dont  mon  seigneur  est  courroucé. 
Or  fault  qu'il  soit  tantost  couché. 
Allons  le  coucher  vistement. 

Trotemenu. 

Ma  dame,  à  vo  commandement. 
Allons  y  donc  sans  plus  atendre. 
Je  yoys  la  couverture  cstandre; 
Allez ,  si  le  faictes  venir. 

La  Femme. 

Lasse,  il  ne  se  peult  soubstenir. 
Vien  t'en  m'ayder  à  le  mener, 
A  pou  qu'il  ne  poult  mais  aller. 
Voy  comment  il  est  noircy . 
Or  sa,  monseigneur,  je  vous  pry , 
Plaise  de  vous  rcsconforter , 
Il  vous  fault  ung  peu  reposer 
Et  vous  coucher  sur  vostre  lit. 

Le  Riche. 

Par  Dieu,  dame,  j'ay  grant  dcspit; 
Trestout  le  cucur  me  frit  et  art. 
Se  m'a  fait  le  truant  paillart  : 
Faictes  qu'il  soit  dehors  boutés. 

La  Femme. 

Mon  seigneur ,  or  ne  vous  troublés , 
N'y  pensez  plus ,  je  vous  en  prie , 


DU    MAULVAIS    PiICHE.  289 

Car  je  cuyde  qu'il  n'y  estinve  : 
Allé  s'en  est,  à  mon  ciiyder. 
Non  pourtant  ;  g'y  voys  envoyer. 
Trotemenu  ,  va  tost  courant 
Sçavoir  se  le  meseau  puant 
S'en  est  allé  de  ceste  porte  : 
Trop  nous  fait  ennuy  et  riotte , 
Que  ainsi  vient  de  jour  en  jour. 

Trotemenu. 
G'y  voys  sans  faire  nul  séjour, 
Sçavoir  s'il  est  plus  là  dehors. 
Haro,  je  cuide  qu'il  soit  mors. 
A  ma  dame  le  voys  noncer 
Ma  dame,  sachez,  sans  ciiider, 
Que  le  meseau  est  trespassé  ; 
Là  hors  il  gist  tout  enversé  ; 
Monseigneur  plus  n'estourdira. 
Je  cuide  ,  quant  il  le  saura , 
Son  mal  luy  sera  allégé; 
Or  luy  soit  l'affaire  conté , 
Ma  dame,  ce  c'est  vo  plaisir; 
Assavoir  mon  ,  se  resjouir 
Se  vouldra  quant  il  l'orra  dii'e. 

La  Femme. 

Tu  as  bien  dit ,  je  luy  vois  dire. 
Monseigneur,  de  çà  vous  tournez 
Et  soyez  tout  reconfortez  : 
Trotemenu  vient  de  la  porte  , 
Qui  des  nouvelles  vous  apporte 
Du  povre  ladre,  qui  est  mors  ; 
Le  corps  gist  illecques  dehors  , 
Plus  ne  vous  fera  desplaisir. 
Or  pensez  de  vous  resjouir 


19 


ago  ,        La  Vie 

Car  plus  ne  vous  estonnera, 
Ne  riens  ne  vous  demandera  ; 
De  ce  pencez  esti-e  certains. 

Le  ma ul vais  Riche. 

Dame,  de  mal  suis  trop  attains , 
Je  croy  que  mourir  me  fauldra. 
Tirez-vous  près  de  moy  deçà  ; 
Je  cuyde  et  croy  de  certain 
Pas  ne  vivray  jusqu'à  demain  : 
La  douleur  me  tient  en  la  teste. 

Lucifer. 

Sathan,  va  tost  et  si  t'apreste. 
Que  tu  es  paresseux  et  lentz  ! 
Nous  aurons  aujourd'hui  céans 
Le  maulvais  riche,  sans  doubter; 
Il  ne  peult  plus  avant  aller. 
Or  va  doncques  icelle  part, 
Et  maine  avec  toy  Rahouart, 
Et  gardez  qu'on  ne  le  vous  oste; 
Apportez  le  en  ceste  hotte 
Et  faictcs  qu'il  soit  bien  liés 
Par  bras,  par  jambes  et  par  piedz. 
Je  vous  prie  que  vous  hastez. 
Satiian. 

Or  sa  ,  Diculx  en  ayt  maulgrez  ! 
Rahouart ,  pensons  de  aller 
Et  de  nostre  affaire  haster. 
Prcns  ton  croq  et  nous  en  allons  : 
J'ay  désir  ([uc  nous  le  trouvons 
Avant  qu'autre  la  main  y  mette; 
De  ce  me  vouldroye  entremctti*e 
Et  le  hray  eslroictement 


DU    MAULVAIS    RiCHE.  291 

Et  luy  teray  assez  lourmeut , 
Car  il  a  très  bien  desservy. 
Avançons-nous,  je  te  supply, 
Affin  qu'il  ne  puisse  eschapper. 

Rahouart. 

J'ay  très  grant  fain  de  le  trouver. 
Maulgré  bien,  je  m'en  voys  devant  ; 
De  ce  croq  l'iray  accrochant, 
Puis  sera  mis  en  ceste  hotte  ; 
Et  affin  qu'on  ne  le  nous  oste 
Nous  le  lierons  estroictement. 
Je  luy  feray  assez  tourment. 
Or  escoutons  icy  dehors 
Sçavoir  ce  l'ame  est  plus  au  corps, 
Affin  que  la  puissons  happer. 

S  A  T  H  A  >■ . 

Tu  dis  vray,  il  fault  escouter 
En  quel  point  ils  sont  là  dedens. 
J'ay  apporté  deux  bons  liens 
Pour  la  lier  en  ceste  hotte  ; 
J'ay  paour  qu'on  ne  la  nous  oste. 
Or  allons  sçavoir,  je  t'en  prie , 
Se  l'ame  est  du  corps  départie , 
Affin  que  j'en  soyons  saisis. 
Maulgré  bieu,  il  est  encor  vifz  ! 
Je  croy  qu'il  nous  eschappera. 
Bien  mal  advenu  nous  sera  ; 
Battre  nous  fera  etrouller. 
Il  le  nous  vault  mieulx  emporter, 
En  ame  et  en  corps,  tout  en  vye. 

Rahouart. 

Tu  as  Lieu  dit,  je  m'en  agrie  ; 


2g2  ,         La  Vie 

Mais  j'ay  douLte  que  no  puissance 
N'ayt  pas  du  corps  la  congnoissance, 
Âussy  du  corps  n'avons  que  faire. 
Tu  as  souvent  ouy  rctraire 
A  nostre  maistre  Lucifer, 
Qui  est  assez  plus  noir  que  fer, 
Que  Tame  du  riche  estoit  nostre. 
Or  gardons  qu'on  ne  la  nous  oste; 
Attendons  le  département , 
Pas  ne  peult  vivre  longuement. 
Va  au  chevet,  g'yray  aux  picdz, 
Que  nous  ne  soyons  enginez, 
Et  pense  de  bien  espier. 

Sathan. 
De  cela  ne  me  fault  prier. 
Maulgrébieu,  qu'il  vit  longuement 
Je  luy  rendray  son  payement 
De  ce  qu'il  nous  fait  tant  de  poyne. 
Nous  ne  cessâmes  de  scpmaine  ; 
Mais  sachez  qu'il  l'achatera 
Quant  en  enfer  bouté  sera; 
Là  luy  feray  assez  souffrir. 

Le  mallvais  Riche. 
C'est  faict,  dame,  il  me  fault  mourir; 
De  ce  mai  jàn'eschapperay 
Et  plus  avec  vous  ne  scray. 
IJng  pou  de  moy  vous  approchez 
Et  d'icy  ne  vous  eslongnez. 
De  ce  siècle  m'y  fault  partir. 
Or  vient  trop  tard  le  repentir 
De  ce  que  ay  peu  aulmosné 
Du  mien  et  aux  povres  donné , 
Et  par  especial  au  Ladre 


DU    MAULVAIS    R[CHE.  293 

Qui  à  ma  porte  fut  mallade 
Tant  que  du  siècle  trespassa  ; 
Oncques  ung  morceau  ne  gousta  ; 
Mais  commanday  qu'il  fust  batu  , 
Et  laidangé  et  mal  venu. 
Je  croy  le  dyable  me  tenoit. 
Qui  de  ce  faire  m'enhortoit, 
Qui  me  tenoit  en  avarice. 
Trop  je  creu,  dont  je  fuz  nice. 
Or  me  fault  tout  laisser  et  perdre  , 
Puis  que  la  mort  me  vient  enhardre. 
Je  ne  puis  plus  à  vous  parler, 
Mon  cueur  ne  le  peult  endurer. 
Jem'envoys,  plus  ne  parleray. 

La  Femme. 

Lasse ,  dolente  que  feray , 
Puis  que  j'ay  mon  seigneur  perdu? 
Trop  mal  il  m'en  est  advenu  ; 
Car  il  m'aymoit  de  bonne  amour, 
El  portoit  honneur  nuyt  et  jour. 
Combien  qu'il  fust  moult  orguilleux, 
Et  pou  vers  povrcs  gens  piteux , 
Envers  moy  ne  l'estoit-il  mye. 
Or  ay  perdu  sa  compaignie. 
C'est  fait,  l'ame  du  corps  se  part. 

Sathan. 

Advance-toy  tost,  Rahouart: 
Voy-tu  pas  qu'il  est  trespassé  ? 
Bien  tost  nous  seroit  eschappé. 
Prens-en  garde,  je  t'en  requier. 

Pi  A  H  0  U  A  R  T . 

Sathan,  point  ne  t'en  fault  doubler, 


294  '         La  Vie 

Ne  vois-tu  pas  que  je  la  tiens? 
Apporte  ça  ces  deux  liens , 
Puis  sera  en  la  hotte  mis. 
Il  a  eu  trop  faictz  et  delitz 
Au  monde  où  il  a  vescu  ; 
Oncques  plus  avers  homs  ne  feu , 
Ne  plus  convoiteux^  A^oirement. 
Or  l'emportons  joyeusement 
En  enfer,  où  il  sera  mis. 
Là  sera  batu  et  laudis 
Et  aura  paine  sans  cesser. 

Sathan. 
A  Lucifer  Talions  porter, 
Qui  en  aura  joye  moult  grant; 
Or  nous  en  allons  en  chantant , 
Car  il  a  longtemps  désiré; 
Or  en  fera  sa  vouleuté. 
Je  vous  salue,  Lucifer, 
Prince,  maistre  de  tout  enfer. 
Nous  \'Ous  aportons  cy  le  riche , 
Qui  au  grant  péché  d'aA^arice 
Si  a  régné  toute  sa  vie  ; 
Or  est  en  vostre  seigneurie, 
Faictes-en  tout  vostre  plaisir. 

Lucifer. 
Sathan,  tu  scez  que  mon  désir 
N'est  qu'à  mal  faire  et  penser, 
De  ce  ne  mepuis-je  lasser; 
Oncques  de  vérité  n'euz  cure, 
Ainçoys  hay  toute  créature 
En  qui  venté  sedcmaine. 
Or  va  tost,  sans  faire  demaine , 
Mettre  ceste  ame  en  la  chauldière 


DU    MAULVAIS    RiCHE.  SgS 

Où  il  n'a  clerté  ne  lumière. 
Pencez  de  bien  la  tourmenter; 
De  ce  ne  "vous  vueillez  lasser, 
Je  vous  le  command  orendi'oit. 

ÂGRAPPART. 
Si  fort  souffleray  que  rougir 
Luy  feray  os  et  nerfz  et  chars. 
Mal  fut  de  son  avoir  eschars 
D'ung  peu  du  relief  de  sa  table 
Quant  il  en  refusa  au  Ladre. 
Au  monde  grant  morceaux  mengeoye, 
En  esbattemens  et  en  joye  ; 
Durement  est  le  deschangé 
Quant  de  Dieu  est  si  estrangé. 
Avant ,  avant,  tous  cy  endroit. 

Le  MAULVAIS  Riche. 
Helas,  j'ay  faict  maulvais  exploit 
Quant  j'ay  ainsi  mon  temps  usé 
Sans  faire  nulle  charité  ; 
Oncques  de  bien  faire  n'euz  cure 
Aux  povres  gens,  mais  toute  injure 
Et  toute  désolation. 
Or  suis  venu  en  la  maison 
Où  me  fault  tant  souffrir  demaulx 
Par  la  puissance  aux  infernaulx. 
Père  Abraham,  je  vous  requiers 
Que  vous  me  vueillez  envoyer 
Le  povre  Ladre  que  tenez , 
Qui  avec  vous  est  hostellez  , 
En  ce  sainct  paradis  lassus. 
Pour  Dieu,  qui  descende  çà  jus , 
Son  petit  doy  vueille  toucher 
En  eaue,  pour  moy  adoulcer 


296  La  Vie 

Ma  langue,  qui  en  la  flambe  ait 
Du  feu  d'enfer  dont  j'ay  ma  part. 
Or  enprcns  pitié,  je  t'en  pry  ! 

Abraham. 

Beau  filz,  tu  Tas  bien  desservi  ; 
Or  te  souvienne  des  grans biens, 
Des  grans  estats  et  des  maintiens 
Des  richesses  que  tu  as  euz  , 
Quant  jadis  au  siècle  tu  fus  ; 
Ton  corps  en  délit  abondoit. 
Lors  de  Dieu  ne  te  souvenoit 
INe  de  ses  povres  soubstenir, 
IN'oncques  de  tes  biens  départir. 
Ne  leur  voulus  riens  donner. 
Or  t'en  fault  la  paine  endurer 
D'enfer,  qui  jamais  ne  fauldra  , 
Mais  de  plus  en  plus  te  croislra  , 
Et  le  Ladre,  qui  a  sa  vie 
Souftert  si  griefve  maladie , 
L'a  portée  pacierament. 
Et  enduré  si  doulcemcnt 
Le  mal  que  Dieu  lui  envoyoit, 
Saicbez  qu'il  a  fait  bon  exploit: 
Or  est  en  consolation , 
En  joye  et  delect.ition  , 
Car  il  a  moult  bien  dcsservy, 
Et  pas  ne  l'a  mis  en  oubly 
Cclluy  qui  sçait  rémunérer 
Et  l'en  a  en  joye  doubler 
A  ceulx  qui  le  veulent  servir; 
C'est  celuy  qui  syait  bien  mcrir, 
C'est  celluy  qui  nul  bien  n'oublie, 
C'est  cil  quia  la  seigneurie 


DU    MAULVAIS    RiCIIE.  297 

Dessus  tous  ceulx  qui  sont  au  monde , 
Tant  comme  il  diu'e  à  la  ronde. 
Tousjours  aura  joye  et  soûlas, 
Et  tu  demourras  là  en  bas 
En  enfer  avec  les  dyables  , 
Qui  sont  si  très  epoventables  , 
Que  c'est  merveille  de  le  veoir. 
Assez  peulx  plaindre  et  gémir, 
Car  prière  n'y  a  mestier. 

Le  MAULVAIS  Riche. 
Père  Abraham,  je  te  requier, 
Puis  que  mercy  ne  puis  avoir, 
Ne  pour  plaindre  ne  pour  douloir. 
Que  le  Ladre  vous  transmettez 
Chez  mon  père  ,  par  vos  bontez , 
Où  cinq  frères  ay  encor  vifz  , 
Que  leur  die ,  par  bon  advis  , 
Qu'ilz  vacillent  amender  leur  vie, 
Affin  que  ilz  nevienent  mye 
Aux  tourmens  ou  je  suis  entré. 
Où  il  n'a  mercy  ne  pitié, 
Mais  pleurs  et  grans  gemissemens , 
Et  tant  de  si  divers  tourmens 
Qu'il  n'est  clerc  qui  le  sceust  escripre , 
Ne  cueur  penser,  ne  bouche  dire. 
Père  Abraham ,  quant  le  sçauront , 
Bien  leurs  vices  adviseront; 
Or  t'en  souvienne  ,  je  t'en  pry. 

ABRAHAil. 

Ta  requeste  ne  te  octry  : 
Hz  ont  Moyse  et  les  prophètes , 
Qui  sont  saiges  et  moult  bonnestes; 
Croyent  les ,  ilz  feront  que  saige, 


298  ,       La  Vie 

N'y  auront  poyne  ne  dominai ge. 
De  cela  ne  leur  fault  doubler. 
Car  par  eux  pourront  conquester 
Le  royaume  de  paradis , 
Où  il  n'a  que  joye  et  delictz, 
Qui  toujours  dure  sans  cesser. 

Le  maulvais  Riche. 

Père  Abraham  ,  à  brief  parler, 
S'aulcun  des  mors  à  eux  allast 
Qui  les  choses  leur  affermast 
Qui  sont  doubteuses  et  obscui'es 
Aux  terriennes  créatures , 
Certes,  trop  mieulx  il  les  croiroient 
Et  aussy  moins  redoubteroyenl 
Que  ilz  ne  font  pas  sainctz  prophètes , 
Combien  qu'ilz  sont  saiges<  honnestes 
Et  que  leurs  ditz  sont  véritables 
Et  leurs  enseignemens  estables. 
Pource  te  supplie  et  requier 
Le  Ladre  y  vueillez  envoyer, 
Affin  qu'ilz  amendent  leurs  vies 
Et  que  leurs  âmes  pas  peries 
Ne  soyent,  ainsi  comme  je  suis. 

Abraham. 
En  tes  parolles  n'a  qu'ennuy. 
Ne  tu  ne  sçay  que  tu  veulx  dire. 
11  leur  dcvroit  assez  soufiire 
Des  prophètes  ouyr  parler, 
Car  je  t'en  puis  bien  affermer 
Que  leurs  parolles  et  leurs  ditz 
Sont  assez  de  plus  grans  profitz 
Que  des  mors  qui  sont  trespassez , 
Et  faict  trop  mieulx  encore  assez. 


DU    MAULVAIS    RiCHE.  299 

Comme  les  mors  croyre  pourroient , 
Quant  les  prophètes  qu'ilz  voyent 
Ne  vueillent  croire  ne  entendi-e  ? 
Nul  homs  ne  me  fera  entendre 
Ne  ne  me  pourroye  accorder, 
Q'iin  mort  les  peust  mieulx  sermonner 
Que  Moyse ,  [se]  ilz  vouloient , 
Et  à  faire  bien  entendoyent. 
Croyent  les ,  et  ilz  feront  bien 
En  failz  ,  en  ditz  et  en  maintien, 
Car  par  eulx  pourront  conquester 
La  joye  qui  ne  peult  fîner. 
Laquelle  joye  vous  ottroyt 
Cil  qui  tout  sçait  et  par  tout  voyt , 
Qui  vit  et  règne  [et]  régnera 
In  seculorum  secula. 


ÂMEN. 

Cy   fine   l'Hystoire    du    Maulvais   Riche. 

Imprimée  nouvellement  à  Lyon ,  en 

la  maison  de  feu  Barnabe  Chaus- 

sai'd ,  près  Nostre  Dame 

de  Confort. 


FARCE   NOUVELLE 


CINQ    SENS    DE    L'HOMME 

IWORALISÉE     ET     FORT  JOYECSE 
POUR    RIRE    ET   RECREATIVE 

Et  est  à  sept  personnaiges^  c'est  assavoir 


L'HOMME 
LA  BOUCHE 
LES  MAINS 
LES  YEULX 


LES  PIEDZ 
L'OUYE 
ET  LE  CUL 


L'Homme  commence. 
>  e  doihs  bien  Dieu  regracier 
^Et  révérer  très  grandement , 
'Quant,  pour  mon  corps  solacier, 
Me  suis  servy,  Dieu  sçait  comment. 
J'ay  mes  cinq  sens,  qui  nullement 
De  moy  bien  servir  ne  sont  las. 
Si  vueil  continuellement 
Avecq  eulx  tous  prendre  soûlas. 
Mes  cinq  sens  ! 

Les  cinq   Ceis s  tous  ensemble. 
Monsieur? 
L'Homme. 

Hault  et  bas 
Faictcs  subit  que  tout  soit  prest  : 


Farce  des  cinq  Sens.     3oi 

Car  je  vueil  faire  sans  arrest 
Avecq  vous  ung  Lancquet  joyeux. 

La  Bouche. 
De  frians  metz  délicieux 
La  table  m'en  voys  préparer. 

Les  Mains. 

Et ,  en  despit  des  envieulx , 
Pain ,  sel  et  vin  vouldroy  porter 
Sus  la  table. 

Les  Yeulx. 

Sans  arrester, 
D'un  franc  vouloir  non  vicieulx 
Sur  la  table  vouîdray  poser 
Trenchouers  et  hanapz  sumptueulx. 

Les  Piedz. 

Et  moy  je  seray  curieulx 

De  mettre  ce  bon  fort  passet 

Cy  dessoubz ,  pour  raieulx  tous  les  deux 

Pieds  de  mon  maistre  mettre  à  souhet. 

L'OUYE. 

Plus  royde  que  voile  ung  mousquet, 
Monstrant  que  point  ne  suis  rebelle , 
J'aporteray  une  scabellc 
Pour  assoir  mon  maistre  et  seigneur. 

L'Homme. 

Chascun  de  vous  de  très  bon  cueur 

Me  sert  en  paix  et  union. 

Si  vueil  estre  en  collation 

Avecq  vous  ;  pas  n'en  vouîdray  mains. 

Approchez-vous  ,  les  Piedz  (et)  les  Mains  ; 

Si  ferons  chère  très  notable. 


3o2  ^      Farce 

Les  Piedz,  boutez-vous  soubz  la  table 
Sur  ce  marchepied  à  ceste  heure. 
L'OEil ,  vous  serez  tout  au  dessure , 
Car  vous  estes  bien  mon  amy  ; 
Et  les  Mains  seront  devant  my, 
Et  mon  Ouye  de  costé. 

La  Bouche. 

Et  moy  ? 

L'Homme. 
Sied-toy  à  (ta)  volunté. 
La  Bouche. 
Velà  la  place  où  je  me  plante. 

L'Homme. 
Scès-tu  qu'il  y  a,  Bouche?  Chante. 

La  Bouche. 
Attendons  doncq  que  j'aye  mangé. 

Les  Mains. 
Chantons  ensemble  par  congé 
Quelques  beaux  gratieulx  mottez. 

La  Bouche. 

Je  suis  d'accord. 

L'Ouye. 

Et  moy. 

Les  Yeulx. 

De  hait , 
Commençons  à  faire  ranchèrc. 

Hz  chantent  tous. 

L'homme  a  tant  lyesse  chère 
Qu'il  employé  ses  cinq  sens 
A  faire  joyeuse  chère  : 


DES   CINQ   SEiNS.  3o3 

Car  il  est  de  peu  contens. 
Il  ne  vise  pas  aux  despens 
Ne  à  amasser  grant  richesse. 
Fy  d'avarice  qui  ard  geus  ; 
Il  n'est  trésor  que  de  lyesse. 

1^' Homme. 
Vive  soûlas ,  vive  largesse  ! 
Je  boy  d'autant  à  vous  trestous. 

Les  Yeulx. 

Pleiger  vous  voys. 

La  Bouche. 

Et  nous  sans  cesse. 

Hz  boyvent  tous 

Les  Mains. 

Vive  soûlas  ! 

L'Ouye. 

Vive  largesse  ! 

Les  Pieds  soubz  la  table. 

Et  moy,  que  buray-je?  une  vesse? 
Qui  suis  bouté  icy  dessoubz. 

L'Homme. 

Vive  soûlas,  vive  largesse  ! 

Je  boys  d'autant  à  vous  trestous. 

Le  ÇiV h  commence. 

Je  criefVe ,  tant  sens  grant  courroux  ; 
Qu'on  en  puist  avoir  maie  feste  ! 
Je  suis  icy  comme  une  beste 
Tout  seul ,  et  il  font  là  grant  chère. 
S'on  me  devoit  bouter  en  bière 
Ou  noyer  par  dedans  laid  chault , 


3o4  '         Farce 

Si  iray-je  faire  tel  assault 

En  eulx  qu'on  me  recognoistra. 

En  parle  qui  parler  vouidra  ; 

Je  suis  d'eulx  tous  le  plus  puissant. 

La  Bouche. 

L'Homme ,  vives  en  accroissant 
Voz  biens  et  aussi  vostre  honneur. 
L'OEil  sera  vostre  conducteur 
Et  les  Mains  vostre  chamberière. 

L'Homme. 

Ettoy? 

La  Bouche. 

Tousjours  de  très  bon  cueur 
Seray  la  vostre  despensière. 

L'Homme. 
Et  les  Piedz? 

La  Bouche. 

Sa  charge  planière 
Est  de  porter  et  raporter 
Vostre  corps,  par  bonne  manière. 
Puis  rOuye ,  qu'on  doibt  aymer 
Vous  servira ,  ne  fault  doubter, 
D'ouyr,  d'escouter  et  d'entandre, 
Et  les  biens  et  les  maulx  comprendre 
De  tout  le  monde  en  gênerai. 

L'Homme. 

Si  me  vueil  à  mont  et  à  val 
Par  vostre  bon  conseil  déduire  : 
Car  c'est  le  moyen  principal 
Pour  me  faire  en  soûlas  conduire. 
Pour  mon  faict  donc  en  bien  réduire 


DES  CINQ  Sens.  3o5 

Je  vous  prometz  de  cueur  non  sombre 
Que  nul  de  vous  je  ne  Aueil  nuire  , 
Se  grant  fortune  ne  m'encombre. 

Le  Cul. 
Et  ne  seray-je  point  du  nombre 
Des  cinq  cens  ?  me  boutte-on  arrière  ? 

L' H  0  M  M  E. 

Et  qui  es(t)-tu  ? 

La  Bouche. 

C'est  le  derrière. 
Comment  le  congnoissés-vous  point? 
Il  n'a  ne  chausse  ne  pourpoint, 
Et  de  plus  ort  n'en  voit-on  nul. 

L'HOMJIE. 

Qui  es-tu?  Le  dos? 

Le  Cul. 
Je  suis  le  Cul. 
Ne  vous  desplaise ,  c'est  mon  nom , 
Qui  a  partout  très  grant  renom, 
Combien  que  soye  mal  vestu. 

Les  Mains. 
Et  pourquoy  te  descoeuvre-tu  ? 
C'est  dommaige  qu'on  ne  t'assomme. 

Le  Cul. 
C'estoit  pour  faire  honneur  à  l'Homme  ; 
A  coup  bauldement  l'ai-je  ouvert. 

L'Homme. 

Laissez  ce  bassinet  couvert. 
Si  nous  dictes  qui  vous  acache 
Si  gentement  en  ceste  place. 

T.  III.  20 


3o6  Farce 

Vous  ne  tenez  ne  sens  ne  disme. 

Le  Cul. 
Je  viens  pour  estre  le  sixiesme 
Des  sens  de  nature  ,  nostre  maistre; 
Je  y  doibz  aussi  bien  ou  mieulx  estre 
Que  les  Piedz  qui  sont  là  dessoubz. 

La  Bouche. 
Va ,  si  quaquète  arrière  de  nous , 
Vilain  coquin  et  détestable  ! 
Ung  cul  se monstre-il  à  table? 
Qu'où  te  puist  batre  de  beaulx  coups 
D'une  vieille  plaque  de  fours , 
Si  asprement  q.u'on  te  desbiffe. 

Le  Cul. 
Et  qu[e]  as-tu  dit?  Hé,  grant  biffe, 
Gloutte,  quelle  orde  caquettoii-e  ! 
Tu  es  la  plus  grande  mentoire 
Que  jamais  buoit  après  liepvres. 

La  Bouche. 
Et  je  suis  tes  sanglantes  ficbvres  , 
Brenatier  infâme  et  punais  ! 

Les  Yeulx. 

Ma  foy,  s'il  quaquette  huy  mais, 
Nous  le  banirons  par  assens. 

Le  Cul. 
Je  puis  bien  avec  les  cinq  cens , 
S'on  ne  t'estran^le ,  cachiueulx  ! 
Je  y  seray,  va  t'en  se  lu  veulx  ; 
Je  viens  pour  grâces  desservir. 

Les  Mains. 

Mais  de  quoy  pourras-tu  servir  ? 


DES  CINQ  Sens.  807 

Tu  ne  sçais  aller  ne  parler. 

La  Bouche. 
Il  ne  sert  riens  que  de  grouller  ; 
Aussi  est-il  souvent  escoux. 

Le  Cul. 
Et  de  quoy  dyable  servez-vous, 
Gargatelle?  N'y  voit-on  goutte. 
Vous  serves  d'estre  la  plus  gloutte 
Que  jamais  homme  ne  trouva. 
Tant  vous  en  dys. 

Les  Mains. 

Va  chier,  va , 
Foyreux,  morveux,  niche  et  pulent. 

Le  Cul. 

Je  iray  bien  quant  j'auray  talent, 
Voire  tout  parmy  les  baibares. 

Les  Yeulx. 
Tu  es  ,  entre  tous  les  orfebvres  , 
Le  plus  ort  des  ors  coquibus. 

Le  Cul. 

Et  qu'as-tu  dict,  hé,  borgnibus? 

Tu  es  bany  du  beau  regard. 

Venette  [Vois"''] en  Poyctou  seBrebantard. 

Tu  ne  peulx  point  ung  poil  souffrir. 

Je  me  laisse  battre  et  ferir 

Joyeusement  en  compaignie; 

Si  j'avoye  du  poil  par  pongnie, 

Si  ne  me  greveroit-il  point. 

Les  Yeulx. 
Je  n'en  souffre  que  bien  à  point , 


3o8  '        Farce 

Affin  que  tout  puis  apparoir. 
J'ay  le  plus  du  temps  ung  miroer 
Pour  moy  mirer  de  place  en  place. 

Le  Cul. 

J'en  ay  cy  ung  à  brune  glace; 
Se  vous  le  voulés  yous  Taures , 
Pour  veoir  si  vous  serés  parés 
Comme  (il)  affiert  à  vostrc  personne. 

Les  Yeulx. 
Que  du  feu  monsieur  sainct  Authoine 
Soit  la  brune  glace  allumée. 
Le  Cul. 
Se  je  vous  monstre  ma  fumée , 
Bien  y  pourra  avoir  discorde. 

Les  Yeulx. 
Je  croy  que  la  fumée  est  orde, 
Qui  vuyde  hors  de  la  cervelle. 

Le  Cul. 

Faictes  ma  requeste  nouvelle , 
L'Homme  ;  accorde  moy  d'cstre  Tung 
Des  cinq  cens. 

L'Homme. 

S'il  plaist  à  chascuns 
Il  me  plaist  bien ,  quant  est  à  my . 
Mais  à  quel  jeu  ,  mon  bel  amy, 
Te  sçais-tu  le  plus  occuper? 

Le  Cul. 

Je  me  mesle  ung  peu  de  tromper  ; 
Si  corne  aussi  bien  le  dessoubz 
Que  tous  ceulx  qui  sont  avec  vous  , 


DES  CINQ  Sens.  3og 

Voir  tant  que  Talaine  me  dure. 

Les  Mains. 
Fy  de  ton  faict,  ce  n'est  qu'ordure 
Au  regard  de  moy  et  la  Bouche  ; 
Elle  chante  bien  ,  et  je  touche 
Sus  l'instrument  joyeusement. 
Je  y  sçay  mon  ranet  plainement 
Au  jeux. 

Le  Cul. 
C'est  bien  pour  estriver. 
Au  fort,  se  vous  voulés  jouer 
Des  orgues ,  montrés  vostre  engin  ; 
Je  vous  soufleray  aussy  bien 
Que  personne  qui  soit  céans. 
Si  viens  pour  estre  l'ung  des  sens , 
S'il  vous  plaist  à  m'y  recepvoir. 

La  Bouche. 
Nous  ne  t'y  voulons  point  avoir. 

Le  Cul. 
Et  je  y  seray,  vueillez  ou  non. 

Les  Yeulx. 
Tu  es  trop  ort  matin  et  soir. 

Les  Mains. 
Nous  ne  te  voulons  point  avoir. 

Le  Cul. 
Laissés-moy  à  ce  bout  assoir. 
La  Bouche. 
Ha ,  fy,  tu  nous  griefve ,  ort  Pluton 

L'Homme. 
Nous  ne  te  voulons  point  avoir. 


3io  ^         Farce 

Le  Cul. 

Et  je  y  seray,  vueillés  ou  non  ; 
Par  droict  civil  ou  droict  canon 
Vous  ne  me  sçauriés  débouter. 
Par  la  char  bien  ,  je  iray  monter 
Par  dessus  et  tenir  estatz 
Droictement  en  pontificatz , 
Comme  l'ung  des  sens  de  nature. 

L'Homme. 

Or  en  faictz  à  ton  adventure  ; 
Je  ne  m'en  mesle  plus  avant. 

Le  Cul. 

Je  deusse  estre  tout  devant 
Les  sens  ;  mais ,  pour  tenir  manière , 
Contens  suis  d'estre  tout  derrière , 
Comme  le  sixiesme  du  compte. 

La  Bouche. 

Par  mon  serment ,  voicy  grant  honte  ; 
Jamais  sihardy  cul  ne  vis. 

Les  Yeulx. 

Il  m'en  desplaist. 

Les  Mains. 

Sachez  que  cnvis 
Luy  voy  cy  faire  ses  fredaines. 
Descendes  ;  que  fîebvres  quartaines 
Vous  puissent  happer  au  museau. 

Le  Cul. 
Laissés-moy  ainçoys  à  deux  allaines 
Vuyder  le  vin  de  mon  plateau. 


DES  CINQ  Sens.  3h 

Les  Mains. 

Par  dieu ,  non  feray,  gros  museau  ; 
Sus  ,  tost  en  bas. 

Le  Cul. 

Quelle  coquarde  ! 
Hau,  sans  debatz. 

Les  Mains. 

Sus ,  tost  en  bas. 

Le  Cul. 
Point  ne  suis  las. 

Les  Mains. 

Ainsque  plus  tarde, 
Sus  ,  tost  en  bas. 

Le  Cul. 

Quelle  coquarde! 
Les  Mains. 

Et  le  feu  sainct  Anthoine  farde. 
Veulx-tu  faire  nouvel  usaige? 
Tu  auras  [sur]  ton  gros  visage 
De  mes  poings  à  tort  à  travers. 

Le  Cul. 

Quelle  loudière,  quek  revers  ! 
Comment  elle  Gert  et  tambure  ! 
Que  ne  sont  ses  deux  poings  de  beurre, 
Droict  au  meillcu  d'ung  four  bien  chault  ! 

L'Homme. 

Le  cul  grouille  fort. 

Les  Mains. 

Ne  m'en  chault. 


3i2  Farce 

N'a-il  poini  desservy  le  batre, 
Quant  il  s'est  cy  venu  esbatre 
Pour  estre  au  nombre  des  sens  mis  ? 

Le  Cul. 

Je  vous  tiens  tous  mes  ennemys , 
Celuy  qui  m'a  les  coups  offert , 
Et  les  aultres  qui  l'ont  souffert  : 
Je  vous  deffie  dès  ceste  heure , 
Et ,  pour  moy  tenir  au  dessure , 
Ton  chasteau  je  voys  préparer, 
Et  si  très  bien  clorre  et  serrer 
Que  personne  n'y  entrera. 

L'Homme. 

Çà ,  qui  est-ce  qui  ostera 

Les  biens  qui  sont  cy  demeurant? 

La  Bouche. 
Ce  sera  moy,  en  espérant 
D'en  manger  demain  au  disner. 

L'Homme. 
Pour  ma  personne  recréer, 
Puis  que  prins  avons  noz  repas  , 
Que  ferons-nous? 

La  Bouche. 
Tout  pas  à  pas 
Irons  ensemble  promener. 

Les  Yeulx. 

Il  nous  vault  mieulx  au  flux  jouer, 
Au  quinoula ,  ou  à  la  prime , 
Ou  à  l'impérial. 

L'Homme. 

J'estime 


DES  CINQ  Sens.  3î3 

Je  jeu  des  tables  ou  des  eschetz 
Plus  honneste. 

Les  Mains. 
Oyez  mes  pletz  : 
Je  dis  qui  veull  hastivement 
Perdre  ou  gaigner  or  ou  argent , 
Qu'il  n'est  que  de  prendre  en  la  main 
Le  gentil  de. 

L'Homme. 

Par  sainct  Germain , 
Je  sens  terrible  passion  ! 
Le  cueur  mefault.  A,  sainct  Divon! 
Coucher  me  fault  sans  [plus]  attendre. 

La  Bouche. 
Et  où  vous  tient  ce  mal? 

L'Homme. 

Au  ventre. 
Sur  ma  foy,  je  n'en  puis  durer. 

Les  Yeulx. 

Il  vous  convient  à  chambre  aller; 
Je  ji'y  sçay  point  meilleur  remède. 

L'OUYE. 

Pour  les  boyaulx  ventositer, 

Il  vous  convient  à  chambre  aller. 

Les  Piedz. 

L'Homme ,  je  vous  y  vueil  porter. 

L'Homme. 
Ha  !  je  suis  mort  si  Dieu  ne  m'ayde  ! 

Les  Mains. 
Il  vous  convient  à  chambre  aller. 


3i4  Farce 

'    La  Bouche. 
Je  n'y  sçay  point  meilleur  remède. 
Les  Piedz. 

Je  vous  porteray  jusques  en  merde , 
Ainçoys  que  n'ayez  garisou. 

La  Bouche. 

Sus  tost,  Cul ,  sans  division , 
Ouvre-nous  l'huys  de  ce  retraict. 

Les  Mains. 
Despesche-toy. 

Le  Cul. 
Gare  le  trait! 
Retirez-vous  de  ma  fortresse. 

La  Bouche. 

Plus  royde  qu'on  ne  boit  ung  traict , 
Depesche-toy. 

Le  Cul. 
Gare  le  trait  ! 

Les  Yeulx. 

Brodier  ! 

L'OUYE. 

Puant  ! 

Les  Piedz. 

Rippeulx  ! 

Les  Mains. 

Contraict  ! 
Le  Cul, 

A  vous  je  ne  compte  une  vesse. 


DES  CINQ  Sens.  3i5 

La  Bouche. 

Depesche-toy. 

Le  Cul. 

Gare  le  traict  ! 
Retirez-vous  de  ma  fortresse. 

L'Homme. 

Helas  !  je  seuffre  tel  destresse 
Que  je  ne  sçais  que  fais  ou  dys. 
Mon  amy,  ouvre  les  tauldys  ; 
Je  te  dis  que  c'est  sans  gaber. 
Il  me  convient  à  chambre  aller, 
Car  le  coraille  me  touppie. 

Le  Cul. 

A  chambre,  dea  !  or  dictes  pie  ; 
Vous  n'irez  pas ,  se  n'est  par  force. 

Les  Mains. 
Sus ,  tost  à  luy  ;  qu'il  ayt  la  torche. 
Le  Cul. 

Ha  (dea),  qui  me  griefve,  je  le  griefve 

La  Bouche. 
Se  de  ouvrir  tost  tu  ne  te  abrège  , 
Ton  huys  ort ,  caveste  meschant , 
Souffrir  te  ferons  de  mal  tant , 
Que  ame  ne  sçauroit  penser. 

Les  Yeulx. 

Sus,  à  l'assault. 

Les  Mains. 

Sans  riens  doubter, 
Chascun  de  nous  y  vaille  deolx. 


3i6  Farce 

L'OUYE. 

Rendz-nous  la  place ,  malheureux  ! 

Les  Piedz. 
Frappons  sus ,  à  tort  ou  à  droict. 

Les  Mains. 

Tuons-le  ! 

Le  Cul. 
Dca ,  il  fait  trop  froid 
Maintenant  saler,  et  si  cuyde 
Que  vous  aurez,  ains  que  je  vuyde, 
Voz  lourdz  museaux  chargez  de  laigne. 

La  Bouche. 

Araigne,  araigne,  araigne,  araigne! 
Infâme,  vuyde  hors,  se  t'ose. 

Les  Mains. 

Pour  toy  faire  plus  grande  engaignc , 
Araigne ,  araigne ,  araigne ,  araigne. 

Les  Yeulx. 

Villain  hrodier,  laid  et  estraingne , 
Velà  pour  toy  ! 

Le  Cul. 

C'est  pou  de  chose. 
Les  Piedz. 
Araigne,  araigne,  araigne,  araigne! 

L'Ouye. 
Infâme,  vuide  hors,  se  t'ose. 

Le  Cul. 
Se  vous  venés  près ,  je  suppose 
Que  le  jeu  tournera  [en]  merde. 


DES  CINQ  Sens.  817 

Recoips  celle  coullée  verde 
Que  t'ay  donné  par  amitié. 

La  Bouche. 
Croys  de  certaine  vérité 
Que  tu  seras,  à  tes  chers  coust[z] , 
Prestement  aussi  bien  escoux 
Qu'oncque  homme  nul  secouist  gerbe. 

Le  Cul. 
Et  fault-il  que  je  me  rebarbe , 
Par  le  sang,  à  toute  une  playe? 

Les  Yeulx. 

Ây  my,  je  pisse  en  ma  braye , 
De  paour  que  autre  chose  escloix. 

Les  Mains. 

Malheureux ,  t'espovente-tu  ? 

Les  Yeulx. 

(Nenny.)  Ay  my,  j'ay  pissé  en  ma  braye. 

L'OUYE. 

Va  t'en  bouter  en  une  baye 
De  bonne  alleure. 

Les  Yeulx. 

Je  y  Toys ,  je  y  voys. 
Ay  my,  j'ay  pissé  en  ma  braye , 
De  paour  que  aultre  chose  escloix. 

Le  Cul. 

Or  va ,  que  [le]  mal  sainct  Eloy 
Te  puist  manger  le  blanc  des  yeulx . 

La  Bouche. 
A  l'assault  ! 


3i8  Farce 

L'Homme. 

Ha  !  beau  sire  Dieu ,     ' 
Mes  cinq  sens ,  las ,  je  n'en  puis  plus  ! 

Les  Mains. 

Les  Piedz ,  monstre  cy  tes  vertus  ; 
Vien  t'en  donner  contre  ces  portes 
Deux  ou  trois  pilleures  bien  fortes , 
Pour  tost  amollir  son  couraige. 

Les  Piedz. 

Tu  nous  livreras  tost  passage; 
Ta  force  n'y  vault  ung  festu. 

Il  frappe  du  pied. 

Le  Cul. 

Et,  ors,  meschans  piedz,  que  fais-tu? 
Viens- tu  cy  bailler  tes  pillures? 

L'OUYE. 

Avant. 

La  Bouche. 

Sans  craindre  ses  bastures. 

Les  iMains. 

Rendz-toy,  ord  villain  espicier. 

Les  Pieds. 

Nous  ne  craignons  bastons  n'armures. 

Le  Cul. 

AfTuUe  ce  pot  à  pisser. 

Les  Pieds. 

Que  mauldit  soit  Tort  tapissier; 
Je  croy  que  je  suis  bien  en  point. 


DES  CINQ  Sens.  319 

Il  m'a  et  sayon  et  pourpoint 

Gasté  de  son  episserie. 

Or  querés  qui  plus  en  guerrie , 

Car  j'en  ay  mon  saoul,  par  mon  ame. 

L'OUYE. 
Et  pourquoy  ? 

Les  Pieds. 

Il  m'a  faict  infâme  ; 
Je  m'en  voys  torcher  et  laver. 

La  Bouche. 

Bien  povons  le  siège  lever  ; 
Avoir  ne  le  povons  par  force. 

Les  Mains. 

C'est  dommaige  qu'on  [ne]  l'escorche. 
Le  Cul. 

Adviengne  qu'advenir  pourra, 

Jamais  l'homme  à  Cambray  n'ira, 

Quoy  que  saichés  faire  ne  dire , 

Et  deussiez  tous  crever  de  ire , 

Se  ne  suis  à  ma  volenté. 

Du  tout  en  suis  bien  reparé 

Des  Mains  qui  tant  m'ont  faict  d'injure. 

L'Homme. 

Cul,  mon  vray  amy,  je  vous  jure, 
Se  à  moy  il  vous  plaist  la  paix  faire, 
Que  de  la  vostre  forfaicture 
Vous  vouldray  du  tout  satisfaire  ; 
Doresnavant  vous  vueil  complaire. 
Monstrés-vous  vers  moy  pitoyable. 


320  Farce 

Le  Cul. 

Moyennant  amende  notable 
Je  me  contente,  c'est  raison. 

La  Bouche. 
Vous  aurés  réparation 
Des  Mains  à  vostre  volunté 
Qui  vous  ont  par  derrision 
Faict  villennie  et  fort  frappé. 

Le  Cul. 

Bouche ,  me  dis-tu  vérité  ? 

La  Bouche. 

Ouy,  le  Cul,  certainement. 
Sans  penser  à  desloyaulté. 

Le  Cul. 

Bouche ,  me  dis-tu  vérité  ? 

La  Bouche. 

Ouy,  le  Cul,  certainement. 

Le  Cul. 

Si  feray  tout  incontinent 

A  l'homme  partout  ouverture. 

L'Homme. 

Du  surplus  voys  à  Tadventure  ; 
A  Cambray  m'en  voys  par  icy. 

La  Bouche. 

Çà,  les  Mains,  vous  criez  mercy 
A  genoulx  et  à  joinctes  mains 
Au  Cul ,  que  vous  avez  aiusi 


DES  CINQ  Sens.  32 1 

Batu  et  dit  rnotz  si  villains  , 
Et  en  faictes  pleurs,  cris  et  plains 
En  demandant  miséricorde. 
Ne  faictes  point? 

Les  Mains. 

Par  tous  les  sainetz, 
Ouy. 

Le  Cul. 

Et  je  le  vous  accorde , 
Mais  par  tel  si  que ,  sans  discorde^ 
A  tousjours  mais  tu  me  feras 
Service,  par  vraie  concorde, 
Comme  la  Bouche  te  dira. 

Les  Mains. 

Je  feray  ce  qui  lui  plaira 
A  commander,  certainement. 

La  Bouche. 

Il  vous  fault  tout  premièrement , 

Sans  vous  riens  qu'il  soit  monstrcr  nice , 

Faire  au  Cul  autant  de  service 

Qu'il  luy  fault  et  est  nécessaire. 

Et  premier,  pour  son  plaisir  faire  , 

Quant  il  se  mect  à  descouvert. 

Il  faut  qu'il  soit  tost  recouvert 

Des  Mains,  qu'il  n'ait  rume  ou  toux. 

Le  Cul. 
Il  est  vray. 

La  Bouche. 

Après ,  devant  tous 
Vous  promettez ,  levant  la  main , 


322  ,         Farce 

Que  ,  quant  le  Cul  yra  au  bain  g 
Ou  aux  estuves  s'estuver, 
De  luy  doulcettement  laver 
D'une  ponge  son  gros  visaige. 

Les  Mains. 
Ce  faict  mon. 

La  Bouche. 

Pour  le  tiers  passaige  , 
C'est ,  se  le  Cul  va  au  retraict 
Quant  il  aura  trop  beu  d'ung  traict , 
Que  les  Mains  si  le  nestiront, 
Au  tour  de  l'anneau  qui  est  rond, 
De  doulx  foing,  laon  d'estrain  de  gerbe. 

Le  Cul. 
Je  vueil  qu'elle  me  face  la  barbe 
Toutes  les  foys  qu'il  me  plaira. 
Qu'en  dis-tu? 

Les  Mains. 

Riens. 

Le  Cul. 

Tu  le  feras , 
Et  dcusse-lu  saillir  es  nues. 

La  Bouche. 

Item,  les  Mains  seront  tenues. 
Quant  le  Cul  se  démangera , 
De  le  gratter  où  il  vouldra, 
Soit  en  la  joue  ou  au  vertoille. 

Le  Cul. 

Et  de  mon  bassinet  de  toille 
Chausser  et  deschausser  souvent. 


DES  CINQ  Sens.  323 

Les  Mains. 

Sera-ce  à  faire  longuement 
Ce  servaige-cy  ? 

La  Bouche. 

Il  durera 
Autant  que  l'Homme  vivera. 

Le  Cul. 

En  estes -vous  content? 

Les  Mains. 

Ouy  voir. 

Le  Cul. 

Or  commence  à  faire  devoir 

De  m'y  gratter  et  de  m'y  tondre. 

Les  Mains. 

Ça  ,  qu'on  puist  le  broudier  confondre. 
Le  Cul. 

Et  qu'esse  cy?  En  grousse-tu? 
Se  tu  ne  m'eusse  raye  batu 
Quant  je  ne  te  faissoye  riens. 

L'Homme. 

Qui  n'eust  sceu  trouver  les  moyens , 

Le  Cul  me  tenoit  en  dangier? 

Et  pourtant  peult-on  bien  juger 

Qu'il  n'est  royz,  ducs,  comtes,  n'empereurs, 

Marquis  ne  chevaliers  d'honneurs, 

Femme  ne  homme,  tant  soit-il  nul , 

Qu'il  ne  soyent  subjectz  au  Cul , 


324     Farce  des  cinq  Sens. 

Comme  nous  avons  cy  monstre. 
Et  à  tant  fin.  Prenez-en  gré, 
Car  l'avons  faict  d'entente  lye 
Pour  resjouir  la  compaignie. 

Finis. 

Imprimé  nouvellement  à  Lyon ,  à  la  mai- 
son de  feu  Barnabe  Chaussard , 
près  Nostre-dame-de-Con- 
fort,  l'an  mil  cinq  cens 
quarante  et  cinq , 
le  IX  jour  de 
septem- 
bre. 


DEBAT 


DU 


CORPS  ET  DE  L'AME 


(I) 


Cy  commence  le  dcbat  du  Corps  et  de  FAme. 

Vi^^  ne  grant  vision  est  en  ce  livre  escripte  ; 
Jadis  fut  révélée  à  Dam  Philebert  rhermif  e, 
Qui  fut  si  très  preudhom  et  de  si  grand  mérite 
Qu'oncques  par  luy  ne  fut  faulccparolle  dicte 

Il  estoit  grant  au  siècle ,  de  grant  estraction  ; 
Mais,  pour  fuyr  le  monde  et  sa  déception  , 
A  luy  fut  révélée  la  dicte  vision  ; 
Tantost  devint  hermite  en  grant  devocion. 

Parnuyt,  quant  le  corps  dort  etTame  souvent  veille  , 
Advint  à  ce  preudhom  une  très  grand  merveille  : 
Car  il  vit  un  corps  mort  murmurant  à  son  oreille  , 
Et  l'ame,  d'aultre  part,  qui  du  corps  se  merveille. 

L'Ame  se  plaint  du  Corps  et  de  ses  grans  oultraiges. 
LeCoi-psrespond  à  l'Ame  :  <(Tu  as  fait  ces  dommaiges, 
«  Or  allègues  raisons  et  puis  après  usaiges.  » 
Tout  ce  retient  l'hermite,  comme prudhouis  ctsaiges. 


(1)  Cette  pièce  a  Hi  imprimée  plusieurs  fois. 


326  Débat 

Commet  r Ame  parle  au  Corps. 

Hé,  doulant  Corps,  dit  l'Ame,  qif  es-tu  jà  devenu? 
Devant  hyer  tu  estois  pour  saige  homme  tenu; 
Devant  toy  s'enclinoient  le  grant  et  le  menu. 
Or  es  soubdainement  à  grant  honte  venu. 

Le  monde  te  portoit  révérence  et  honneur  ; 
Les  grans  et  les  petits  te  clamoyent  seigneur. 
Il  n'y  avoit  si  hault  qui  n'eust  de  toy  grant  peur. 
Or  as-tu  tout  perdu,  ta  gloire  et  ta  valeur. 

Où  sont  tes  grans  maisons  et  tes  grans  édifices 
Tous  plains  [••••],  et  tes  tom's  painctes  de  couleurs 
Où  sont  tes  escuyers  mis  en  divers  offices,    [riches? 
Ton  sens  et  ta  memoyre?  Bien  es  musard  et  nices. 

Bien  est  le  [temps]  changé  et  la  chance  muée  ; 
En  lieu  de  grant  palais  et  de  chambre  parée, 
Dedens  sept  piedz  de  terre  est  ta  chair  enserrée , 
Et  je,  par  tes  mefFaictz,  en  enfer  suis  dampnée. 

Helas  !  Dieu  m'avoit  faicte  si  noble  créatiu'e , 
De  moult  noble  matière  ,  de  moult  noble  figure , 
Et  après ,  par  baptesme ,  m'avoit  faict  nette  et  pure. 
Mais  je  suis  en  pcché  par  toy  et  en  ordure. 

Par  toy  ,  doulente  chair,  suis  de  Dieu  reprouvée. 
Je  puis  bien  dire  :  Hélas  !  pour  quoy  fus  oncques  née  ? 
Mieulx  me  vaiilsist  assez  que  fusse  annichillée , 
Et  du  ventre  ma  mère  au  sepulchre  portée. 

Tant  que  tu  as  vescu  en  ceste  mortelle  vie  , 

De  toy  bien  ne  me  vint  ne  de  ta  compaignie. 

A  péché  m'as  attraict  et  à  faire  folie , 

Dont  nous  serons  en  peine  qui  ne  nous  fauldi'a  mie. 

Nostre  peine  surmonte  le  mal  et  le  martyre  ; 
Mais,  quant  dire  ?  Tousjours  la  peine  est  tant  pire 


DU  Corps  et  de  l'âme.  3-27 

Que  cueur  qui  soit  humain  ne  scet  penser  ne  dire. 
Sans  confort  ne  remède  toute  heure  je  souspire. 

Où  sont  tes  lictz  de  plumes,  tes  nobles  couvertures, 
Et  tes  draps  d'escarlate  de  diverses  couleurs  , 
Les  espices  confites  de  diverses  faveurs , 
Et  les  taces  d'argent  pour  servir  les  beuveurs  ? 

Où  sont  tes  espreviers  et  tes  nobles  oyseaux  , 
Tes  chiens  et  tes  lévriers  courans  en  ces  bois  haultz  ; 
Où  est  ta  sauvagine  ?  Ou  sont  tes  gras  morceaulx  ? 
Ta  chair  si  n'est  pas  digne  de  manger  aux  pourceau \ . 

Le  faict  de  ta  maison  envers  toy  moult  l'approche. 
Quant  tu  es  la  bouté,  tu  es  comme  la  roche. 
Tu  n'as  membre  sur  toy  qui  n'ait  auicun  reproche. 
Os,  chair  et  cuir  pourrist  ;  n'y  a  dent  qui  ne  loche. 

Tu  as  par  grant  péché  moult  de  biens  amassé  ; 
Par  force  de  barat  ton  serment  as  faulcé  ; 
Par  peine  et  labeur  tu  as  ton  cox'ps  lassé  ; 
Mais  en  une  seuUe  heure  tout  s'en  est  jà  passé 

Tu  n'eus  onques  parent  ne  amy  en  ta  vie 
Qui  n'ayt  honte  de  toy  et  de  ta  compaignie  ; 
Ta  femme  ,  tes  enfans  ,  tes  servans ,  ta  maignie , 
Ne  donneroient  pour  toy  une  pomme  pourrie. 

Hz  se  passent  de  toy  moult  bien  legierement , 
Car  ilz  ont  maintenant  en  leur  commandement 
Ton  or  et  ton  argent,  et  ton  grand  tenement. 
Et  n'as  du  demourant  fors  que  ton  damuement. 

De  toute  ta  richesse  ,  de  toute  ta  chevance , 
Qu'as  au  monde  laissée  en  moult  grant  abondance. 
Ne  donneroient  pour  toy,  ne  pour  ta  délivrance, 
Dont  ung  povre  homme  peult  prendre  ung  jour  sa 

[substance. 


3-28  Débat 

Or  pculx  ,  dolente  chair,  sentir  et  csprouvcr 
PourquoY  on  doit  le  "monde  fuir  et  réprouver, 
Car  nul  ne  penlt  en  luv  que  faulceté  trouver. 
Va  ce  ne  ce  peult  (on^  mieulx  que  parla  mort  prouver. 

Tu  n'as  besoing  d'ouvrier  qui  riche  robe  taille. 
Tu  es  en  la  livrée  de  povre  garsonnaille; 
Tu  ne  feras  jamais  à  povre  homme  la  taille. 
Jamais  n'auras  cheval  pour  entrer  eu  bataille. 

Tu  n'as  [pas]  maintenant  la  peine  et  le  tourment 
Que  je  soutire  pour  tov  et  sans  allégement; 
Mais  tu  l'auras  après  le  jour  du  jugement. 
Quant  tu  viendras  eu  vie,  se  l'ÉscriptuiT  ne  ment. 

Regarde  bien  ta  vie  ,  et  puis  ta  mort  remire  ; 
Tu  as  esté  tsrant  qui  toujours  prent  et  tyre. 
Or  te  tvre  le  ver  qui  te  romp  et  dessire. 
A  mou  parler  metz  fin,  car  plus  ne  sçay  que  dire. 

L'ACTEl  Tx. 

Quant  le  Corps  voit  que  l'.Vme  si  forment  le  demaine, 
Les  dens  estraiut  moult  fort  et  la  teste  demaine  , 
Lors  gemist  fort  et  ploure  et  met  toute  sa  peine 
Comment  respirer  puisse  et  reprendre  s'aleine. 

Le  CopxPS. 

Quant  eut  levé  sa  teste  et  sa  vigueur  reprise , 
11  dist  à  l'Esperit  :  J'aymal  mis  mon  service, 
Prinsasplait  contre  mov;  mais,  quand  bienjjejravisc, 
Il  ne  fmera  pas  du  tout  à  ta  devise, 

11  n'est  pas  de  merveille  se  la  chair  se  melTiiict , 
Legierement  s'encline,  legierement  detfaict  : 
En  ce  qui  est  en  elle  n'y  a  riens  de  parfaict , 
Ce  que  raison  ordonne  et  ce  que  raison  faict. 


nu  Coups  f.t  dk  i/Amp,.  .îiy 

D'iiiip  ]>arl  IVnnciiiy,  (l'.iiilliT  la  chair  nie  ; 
Pour  (•(■  la  poiiYn"  rliair  ne  nnill  avoir  tcinio , 
Que  t\v  soit  par  dclirt  dv  Icj^'icr  aliltaltic, 
Ou  par  coiiscnlcuicut  dcsconlilc  cl  perdue. 

Mais,  ainsi  que  tu  dis,  nie»  t'a  faic.tc  et  crccc 
De  sens  et  d('  raison  nohloiiuMit  adorncc. 
Tu  es  (lu  tout  ma  daine,  à  loy  suis-jc  donnée; 
Ta  chanil)crièrc  suis  et  par  toy  gouvernée. 

Puis  dojir(|iirs  que  Dieu  t'a  donné  sur  inoy  puissanre, 
l'i  l'a  donné  raison  et  rlère  eongnoissanre , 
Tu  deusses  liicn  estre  de  Iclle  poinveanre , 
Qui"  jK-elié  n'eusse  fairi  par  ma  grani  ignorance. 

l'our  ce  tout  saiges  houis  doihl  savoir  et  entendre, 
l/Anie  doil)l-on  Masmer  qui  ne  se  veuil  delfendre, 
Que  l'on  ne  doiht  la  eliair  ne  Masmer  ne  re|)ren(lre; 
l,e(-orps  laisse  remplir  et  les  gras  morceaux  prendre. 

I/esperit  du  tout  doil)l  la  cliair  bien  gouverner; 
Ncfain,  ne  iroil,  ne  soif,  ne  Iny  laiot  endurer  ; 
Les  délices  du  monde  la  font  desmosuier  , 
Aniiremciit  sans  peclié  ne  peult  la  cliair  diu'er. 

F.'Aine  donqnes  si  a  la  cliair  en  sa  commande, 
A  la  cliair  convient  faire  ce  (pie  l'Ame  commande; 
Si  liens  à  grant  folie  conlremoy  la  demande. 
Se  nous  faisons  folie,  ne  si^ay  ([u'eile  demande. 

Tu  as  de  bien  et  mal  parfaicte  congnoissance; 
Se  j'ay  faici  mal  on  Inen ,  c'est  tout  ])ar  ta  licence, 
(iar  ]>ieii  scès  (pie  sans  toy  je  n'ay  nulle  puissance  : 
l)onc([ucs  lu  doihs  porter  dn  tout  la  jienilence. 

De  fov  vient  le  peclié,  de  loy  vient  la  folie. 
Je  ne  puis  plus  [larler,  ne  te  dcsplaise  mie, 


33o  Débat 

Car  je  sens  autour  moy  si  très  malle  maignic 
Qui  me  mort  et  me  romp.  Or  t'en  va,  je  t'en  prie. 

L'Ame. 

Tjors  dist  l'Ame  à  la  Chair  :  Encor  n'est  pas  à  point 
De  laisser  la  querelle  et  le  plait  en  tel  point  : 
Car  ta  parolle  amèi'e,  où  de  doulceur  n'a  point, 
La  coulpe  met  sur  moy  et  durement  me  point. 

Chair  povre  et  doulente,  pleine  d'inicpiité. 
Ta  maulvaistié  m'a  faict  jierdie  ma  dignité. 
En  tes  paroles  [n'a]  aulcune  vérité; 
Mais  tout  le  remainant  est  plain  de  vanité. 

Vérité  est  que  FAme  doit  le  Corps  adresser; 
Mais  la  chair  ne  se  veult  par  l'Ame  corriger; 
Se  l'Ame  le  reprent ,  ne  î'aict  que  rechainer  ; 
Riens  le  Corps  ne  veult  faire  que  boyre  et  manger. 

Quant  le  Corps  doit  jeûner ,nors  a  mal  en  la  teste; 
S'il  ne  boit  au  matin ,  c'est  une  graut  tcmpeste  ; 
Ung  peu  de  pénitence  luy  faict  si  grant  moleste, 
Qu'on  ne  peult  de  luy  traire  joye,  ne  ris,  ne  festc. 

Je  deusse  Lien  avoir  par  droit  la  seigneurie , 
Mais  tu  me  l'as  ostée  par  ta  forccnnerie. 
Tez  délices  charnelz,  ta  doulante  folie. 
Au  parfond  puis  d'enfer  nous  font  abcrgcrie. 

Bien  sçay  que  j'ay  failly  que  ne  t'ay  refrénée  ; 
Mais  par  ta  flatterie  j'ay  esté  barattée. 
Par  les  delictz  mondains  après  toy  m'as  menée  ; 
Contre  toy  en  doibt  cstrc  la  sentence  donnée. 

Tu  es  tousjours  allé  le  chemin  et  la  voye 
Des  delictz  corporclz ,  que  je  te  dcfTcndoye, 


DU  Corps  et  de  l'Ame.  33 1 

De  rennemy  d'enfer,  qui  tousiours  nous  guerroyé. 
Pour  ce  perdu  avons  de  paradis  la  joye. 

Le  nom  de  baratteur  doibt  bien  le  monde  avoir, 
Car  adont,  quant  il  veult  les  pécheurs  decepvoir, 
Plus  leur  donne  de  bien,  richesses  et  avoir; 
Puis  leur  fait  par  la  mort  leur  povreté  sçavoir. 

Le  monde  devant  hyer  t'a  monstre  beau  visaige  ; 
Richesses  te  donnoit,  bcauUé  et  grant  lignage, 
Et  si  te  promettoit  de  vivre  grant  aage  ; 
Il  l'a  du  tout  failly  ;  perdu  en  a  l'usaige. 

La  face  t'a  esté  souventesfoys  mirée  ; 
Tes  mains,  tes  piedz,  tes  bras,  souvent  mis  en  buée, 
Bien  puis  dire  que  suis  de  trop  maie  eure  née , 
Quant  partes  grans  délices  maintenant  suis  dampnéc. 

L'Acteur. 
Quant  le  Corps  voit  que  l'Ame  si  forment  le  reprent, 
A  crier  et  à  braire  et  à  plourer  se  prent , 
Joye  n'est  plus  en  luy  ;  Tristesse  le  comprent  ; 
Puis  après  par  parolle  simplement  se  reprent . 

Le  Corps  respond  à  l'Ame  et  dit  : 

[Helas]  quand  me  souloye  haultement  maintenir, 
Mes  grans  possessions  et  mes  terres  tenir , 
Lors  oncques  de  la  mort  ne  me  peult  souvenir, 
Ne  jamais  ne  cuidasse  à  tel  honte  venir. 

Je  voy  la  moit  venir  qui  si  forment  m'attrappe. 
Commandement  de  roy  riens  n'y  vault,  ne  de  pape  ; 
N'y  vault  or  ne  argent,  manteau  fourré,  ne chappe; 
La  mort  faict  tous  et  toutes  arrester  en  sa  trappe. 

Ame ,  tu  es  dampnée  ;  après  je  le  seray. 
Tu  souffres  maintenant,  après  je  souffriray. 


332  Débat 

Mais  assés  doibs  souffrir  plus  que  je  ne  feray, 
Et  par  moult  de  raisons  que  je  te  monstreray. 

Quant  la  sainte  Escripturenous  dit  et  nous  raccompte 
Que,  tant  que  Dieu  plus  faict  et  plus  hault  Tliomme 

[monte , 
Tant  plus  estroictement  lui  requerra  le  compte  , 
Et,  s'il  faut  à  compter,  tant  plus  sera  grant  honte. 

Dieu  t'a  donné  raison,  sens  et  entendement. 
Force  pour  faire  tout  le  sien  commandement , 
Voulenté  pour  fuir  le  maulvais  mouvement; 
Tu  en  rendras  le  compte  au  jour  du  jugement. 

De  tes  nobles  puissances  as  follement  usé  ; 
Ton  temps  as  despendu  et  si  as  trop  musé  ; 
Pour  ce  es  devant  Dieu  durement  accusé , 
Et  Dieu  t'a  par  raison  paradis  refusé. 

Mais  de  ce  qu'en  peut  mais  ceste  pouvre  pouldrière, 
Que  la  vermine  assault  par  devant  et  derrière? 
Dieu  ne  m'avoit  donné  puissance  ne  manière , 
Où  je  puisse  sans  toy  aller  devant  n'arriére. 

La  Chair  ne  peut  sans  l'Ame  ne  venir,  ne  aller. 
Monter  en  paradis,  n'en  enfer  devaller  ; 
Sans  luy  ne  peult  ouyr,  ne  sentir,  ne  parler, 
Ne  les  nudz  revestir,  ne  le  povre  hosteller. 

Mais,  se  l'Ame  vouloit  ouvrer  en  bonne  guise, 
Aymer  nostre  Seigneur  et  faire  son  service , 
Elle  menroit  du  tout  la  Chair  à  sa  devise. 
Et  tu  ne  l'as  jias  faict;  pour  ce  je  suis  mal  mise. 

De  la  sainte  Escripture  très  bien  il  me  souvient , 
Qui  dit  que  au  dernier  révéler  me  convient. 
Hclas!  dure  sera  la  journée  qui  me  vient. 
Quant  peine  corporelle  perpétuelle  devient. 


DU  Corps  et  de  l'âme.  333 

L'Ame. 

Adonc  c'est  l'Ame  mise  en  grant  affliction  : 
Hé,  pourquoy  suis-je  faicte  de  tel  condiction, 
Que  je  vivray  tous  ditz  sans  termination, 
Puisque  suis  obligée  à  telle  damnation. 

Je  tiens  la  beste  mue  à  moult  foit  bieuheuréc  ; 
Car,  quant  le  Corps  default,  l'Ame  est  test  finéc, 
Pour  ce  me  vaulsist  mieux  que  fusse  porccllée, 
Ou  du  ventre  ma  mère  au  sepulchre  portée. 

Le  Corps. 
Respons  moy,  dit  la  Chair,  à  ce  que  je  demande  : 
Ceulx  qui  sont  en  enfer  en  si  grant  pénitence, 
Comme  tu  vas  disant,  ont-ils  point  d'espérance 
De  leur  allégement  ne  de  leur  délivrance? 

Les  nobles,  les  gentilz ,  qui  sont  de  bault  parage, 
Les  riches  ,  qui  ont  or  et  argent  à  oultrage , 
Sans  [sur?]  les  autres  dampnez  out-il  pas  d'avantage, 
Par  or  ne  par  argent,  par  sang  ne  par  lignage? 

L'Ame. 

La  demande,  dist  l'Ame,  est  trop  peu  raisonnable; 
Tous  ceulx  qui  sont  damnez  ontpaine  pardurable. 
Et  selon  la  sentence  de  Dien  ferme  et  estable  , 
Que  force  ne  pouvoir  ne  peult  faire  muable. 

Se  tous  les  religieux  ,  prescheurs  et  cordelicrs 
Chantoyent  tous  diz  messes  et  lisoyent  psaultiers  , 
Et  le  monde  donnast  pour  Dieu  tous  ses  deniers , 
Ne  tireroyent  une  Ame  de  cent  mille  milliers. 

Le  diable  est  toujours  en  sa  forsennerie  ; 

De  tourmenter  les  Ames  luy  prent  tousjours  envie , 

Donne  luy,  prie  luy,  ton  corps  luy  sacrifie , 

Jà  pour  ce  n'en  auras  ung  grin  de  courtoisie. 


334  Débat 

Et  des  peines  deà  riclies(ses)  te  diray  la  manière  : 
Sans  grâce ,  sans  espoir,  leur  peine  est  tout  entière  , 
Et  de  tant  corn  ilz  furent  de  tant  plus  en  arrière, 
De  tant  souffrent-il  plus  pouvreté  et  misère. 

L'Acteur. 
Lors,  quant  l'Âme  mettoit  à  parler  toute  (sa)  cure. 
Deux  diables  sont  venuz,  en  leur  laide  figure, 
Tant  horrible  visaige ,  tant  grant  contrefaicture 
Qu'en  n'en  sçauroit  trouver  enlivi'e  n'en  paincturc. 

Grippes  de  fer  aguës  entre  leurs  mains  lenoyent  ; 
Feu  gregoys  tout  puant  par  leurs  gueules  gettoyent; 
Serpens  envenimez  de  leurs  corps  enyssoient 
A  bassins  embrasez  leurs  yeulx  semblans  estoyent. 

Dont  chacun  de  ses  deux  getta  sa  trappe  torte. 
La  povre  Ame  chargèrent,  comme  une  bcste  morte. 
Quant  la  très  douloureuse  entra  d'enfer  la  porte, 
[Durement  se  contrainct,]  forment  se  desconforte. 

L'Ame. 

Entre  les  mains  des  dyables  à  haulte  voix  s'escrie  : 
Secourez-moy,  Jésus ,  très  doulx  filz  de  Marie  ; 
Ne  considérez  pas  maintenant  ma  foUie  ; 
Ayes  mercy  de  moy  par  ta  grant  courtoisie. 

Les  Diables. 
Quant  ces  deux  ennemis  ont  ce  mot  entendu , 
Crient  :  Dame  musarde  ,  trop  avez  attendu  ; 
Tout  le  temps  de  ta  vie ,  tu  l'as  mal  despendu , 
Donnée  est  la  sentence  et  le  loyer  rendu. 

Doresnavant  n'y  vault  riens  plus  crier  et  braire, 
Car  plus  ne  trouverez  Jesuchrist  débonnaire. 
Maintenant  te  convient  en   ung  tel  lieu  rctraire 
Où  jamais  ne  verras  soleil  ne  lumière. 


DU  Corps  et  de  l'Ame.  335 

L'Acteur. 

A  ces  dures  paroUes,  le  preud'homme  s'esA'eille; 
S'il  fut  espo venté  ne  fut  pas  de  merveille. 
A  tel  vie  mener  du  tout  [il]  s'appareille. 
Dont  de  tous  ses  péchiez  Dieu  alîsoudre  le  vueille. 

Tantost  se  joingt  à  Dieu  et  tous  honneurs  desprise  , 
Et  de  tous  biens  mondains  perdit  la  convoytise. 
Aux  mains  de  [Jhesujchrist  et  à  sa  commandisse 
Son  corps  et  ame  mect  pour  faire  son  service. 

Tout  le  monde,  dit-il,  est  plain  de  tricherie  : 
Car  il  tient  en  despit  la  bonne  et  saincte  vie. 
Vertu  est,  dist-il ,  vice,  et  sagesse  folie. 
Doncques  est  fol  prouvé  qui  au  monde  se  fie. 

L'acteur. 

Cil  qui  veult  estre  au  monde  pour  saiges  homs  tenu, 
Fau  qu'il  ayt  deniers ,  argent  et  or  moulu. 
Mais  de  ce  luy  souviengne  que,  quand  sera  venu 
Au  dernier  de  son  compte,  le  gaing  sera  menu. 

Les  vertus  du  tout  traient  à  la  divinité , 
Comme  Foy,  Espérance  et  dame  Charité. 
On  les  tient  aujourd'huy  pour  une  vanité. 
Barat  et  tricherie  sont  en  authorité. 

On  ne  croit  aujourd'huy  es  amys  Dieu  sans  gaige  ; 
Ou  ne  prise  une  pomme  la  divine  parage.    , 
Jà  ne  seras  tenu  pour  vaillant  et  pour  saige, 
Se  tu  ne  scès  honneurs  ou  se  n'as  grant  lignaige. 

Tu  seras  réputé  vaillant  et  honorable 

Se  tu  aymes  flatteurs  et  tu  tiens  bonne  table, 

Salomon  ne  dit  onques  proverbe  si  véritable 

Qui  s'accordast  aux  tiens,  soit  mensong[e]  ou  fable. 


336    Débat  du  Corps  et  de  L'Ame. 

Langue  ne  pourroit  dire,  ne  penser  cueurs  humains, 
Le  nombre  de  tes  frères,  de  tes  cousins  germains; 
Mais ,  quant  ne  verront  plus  d'argent  entre  tes  mains. 
Ne  te  seront  amys,  ne  cousins,  ne  prochains. 

0  délices  mondains  qui  naA^rez  la  pensée  , 
Peu  TOUS  devroit  priser  raison  enluminée, 
Car  estoupes  au  feu  sont  de  plus  grant  durée 
Que  la  saveur  de  vous,  qui  tant  est  désirée. 

Qui  pourroit  par  deniers  achepter  en  sa  a  ie 
Sans  vieillesse  jeunesse  et  sans  tache  lignic, 
Santé  de  corps  lousjours  sans  nulle  maladie  , 
Des  délices  acquerre  devroit  avoir  envie. 

De  telle  marchandise  ne  s'entremet  la  mort; 
Jà  par  or  que  tu  ayes  n'auras  à  elle  accord; 
Riens  ne  te  vault  jeunesse,  remède  ne  confort; 
A  la  fin  te  convient  arriver  à  son  port. 

En  ce  port  trouveras  doulente  establcrie. 
Toutes  les  branches  sont  de  matière  pouriie; 
Jà  n'y  trouveras  homme  qui  soit  joyeulx  ne  rie. 
Cil  qui  vient  à  tel  port  toute  sa  joie  oublie. 

Faulceté  maintenant  est  souvent  coulourée. 
Innocence  est  souvent  à  grant  tort  condampnée; 
^lais  adoncques  chascun  rccepvera  sa  livrée, 
Quant  selon  son  mérite  sera  sentence  donnée. 

Pour  ce  pry  à  celluy  qui  si  justement  livre, 
Qui  les  biens  et  les  maux  a  escriptz  en  son  livre. 
Qu'il  me  doint  en  ce  monde  si  maintenir  et  vivre 
Que  m'ame  à  la  mort  soit  de  tous  maulx  délivre. 

Amen. 


MORALITÉ  NOUVELLE 

TRÈSBONINE  ET   TRÈS   EXCELLENTE 

DE    CHARITÉ 

Où  est  démontré  les  maulx  qui  viennent  aujourd'huy 
au  inonde  par  faulte  de  Charité. 

Et  est  ladicte  moralité  à  xij.  pcrsonnaiges 

dont  les  noms  s'cnsujvent  cy-après 

et  premièrement 


LE  MONDE 

CHARITÉ 

JEUNESSE 

VIEILLESSE 

TRICHERIE 

LE  POUVRE 


LE  RELIGIEUX 

LA  MORT 

LE  RICHE  AVARICIEUX 

ET  SON  VARLET 

LE  BON  RICHE  VERTUEUX 

ET  LE  FOL 


In  nomine  Patris  et  Filii  et  Spiritus  Sancti 
Charitas  patiens  est,  benigna  est. 

Ad  Corinthios ,  xiij.  cap. 

t  à  celle  fin  que  puissons  dire 
Chose  qui  soit  bonne  et  utile, 
La  grâce  Dieu  demanderons  ; 
Mais  avoir  ne  la  pourrions 

Sans  celle  qui  en  est  tresorière. 

Nous  luy  feron  donc  prière 

Qu'elle  deprie  son  fîlz  et  son  père , 

Et  pour  ce  luy  presenteron 

La  noble  salutation 

T.  m.  22 


338  Moralité 

Que  Gabriel  luy  présenta 
En  disant  :  Ai^e  Maria. 

Charitas padens  est.,  benigna  est. 
Qui  parlcroit  toutes  les  langues 
Des  hommes  et  aussi  des  anges , 
Et  charité  ne  auroit  en  soy, 
Rien  ne  sçauroit,  en  vérité. 
Et  qui  sçauroit  les  prophéties 
Et  congnoistroit  tous  les  mystères 
Qui  oncques  mais  furent  baillez 
Et  ditz  des  anciens  pères , 
Et  charité  ne  auroit  en  soy, 
Riens  ne  sçauroit ,  en  vérité. 
Et  qui  auroit  distribué 
Ses  facultcz  emmy  les  voyes 
Et  toutes  depparties  aux  pouvres , 
Et  qui  auroit  baillé  son  corps 
Pour  ardre  dedaus  et  dehors 
Par  martyre,  ainsi  que  propose, 
Et  charité  n'auroit  eu  soy, 
Riens  ne  feroit,  en  vérité. 

En  Dieu  est  toute  charité , 
Comme  cela  bien  demonstré  ; 
Il  est  venu  souffrir  pour  nous  , 
Et  s'a  esté  par  charité. 
De  charité  donc  armez-vous. 
Il  est  bien  temps  de  deviser 
Les  personnalises  et  nommer. 
Je  vous  les  veulx  nommer  à  tous. 

Je  voys  au  Monde  commencer. 
Vc'lecy  liien  riche  habaudouué. 
C'est  uug  très  beau  miiouer  pour  nous; 
Mais  encore  n'a-il  sulHsance 
Et  bien  peu  faict  recongnoissance 


DE  Charité.  33f) 

De  celuy  qui  nous  a  faictz  tous. 

MonstraJû  : 

Et  de  çà  si  est  Tricherie 
Que  le  Monde  a  faict  et  nourrye 
Par  son  avarice  et  envie. 
Et  voicy  un  g  Avaricieux 
Et  son  varlet  auprès  de  luy, 
Qui  de  le  servir  est  joyeiilx, 
Et  voicy  le  bon  Vertueux. 
Et  de  cest  aultre  costé 
Vous  veulx  monstrer  [la]  Pouvreté  ; 
Et  voicy  la  pouvre  Vieillesse, 
Qui  est  plaine  de  grant  foiblesse. 
Jeunesse,  qui  la  doibt  nouirir, 
Povez  veoir  dancer  et  saillir, 
Qui  d'icelle  ne  tient  pas  compte, 
Sinon  en  despit  et  en  honte. 

Et  voicy  ung  Religieux 
Qui  de  bien  faire  est  moult  joyeux  , 
Qui  au  Monde  viendra  prescher 
Affin  qu'il  vueille  délaisser 
Tous  les  peschez  qu'il  a  commis 
Envers  le  roy  de  Paradis. 

Voycy  la  noble  Charité, 
De  quoy  est  la  Moralité 
Que  présent  voulons  demonstrer. 

Il  y  a  en  une  ruelle 
La  Mort,  moult  hydeuse  et  cruelle. 
Qui  viendra  les  gens  ajourner 
Pour  aller  devant  Dieu  compter. 

Or  vous  ay-je  tout  advisé 
Les  personnages  et  nommé. 
Si  vous  supplye  humblement 
Que  vous  nous  donnez  patience, 


3io  Moralité 

Et  Aous  venez  prcscntenicnt 

Beau  jeu,  puisque  le  Fol  commence. 

Le  Fol  commence  en  chantant. 

Rigolle-toy,  rigolle,  rigolle-toy,  Robin. 

Que  vous  eu  semble,  mon  cousin? 

Vous  semble-il  bon,  ce  notaté? 

Vrayement,  vous  aAez  bistoqué  ; 

Je  les  prens  sus  ma  conscience. 

Hé  dea ,  il  n'y  a  point  d'offense 

Quant  on  se  treuAC  de  loysir. 

Or  paix ,  or  me  laissez  clioysir 

Celle  qui  A'ieut  de  faire  ung  pet. 

LcA'cz  la  main;  vous  l'avez  faict; 

N'en  rougissez  jà  ;  a-A^ous  honte? 

Si  estyés  fille  d'ung  compte. 

Si  aurions  tost  faict  le  faict; 

Par  le  corps  bien,  en  effaict, 

Vous  qui  estes  tant  gracieuse , 

Je  gaigc  que  a'Ous  estes  foureuse  ". 

Or,  par  sainct  Jacques,  je  A^ouldroye 

Que  ton  nez  fut  dedans  sa  roye. 

Quant  une  femme  mariée 

A  esté  baysée  ou  hochée 

D'ung  autre  que  de  son  mary, 

El  doibt,  pour  chascune  journée 

Qu'el  se  faict  donner  la  fessée , 

Ung  denier  .'i  saint  Cultin. 

Je  parles  aussi  bien  latin 

Comme  inig  prcbsire  qui  dit  !a  messe. 

Or  ])arlez  à  moy,  Trousse-fesse  : 

Se  dedans  ung  licl,  nu  à  nu, 

Fusson  couchez ,  fesse  sur  fesse , 

Ung  de  nous  deux  seroit  foutu. 


DE  Charité.  34i 

Le  Fol  chante. 

Il  estolt  bien  malostiu  , 

Sus  goguelu, 
De  cuyder  qu'elle  fust  pucelle; 
El  c'est  faict  tant  bistoquer, 

Tant  janculei* 
Dessus  l'herbette  nouvelle , 
Tourlourette ,  touiloûrelte , 

Lyron  la. 

Charité  commence. 
Monde ,  vueilles  à  moy  ciitcudre  : 
Venue  suis  de  Dieu  pour  t'aprendie 
A  gouverner  bien  sagement 
l^es  biens  dont  tu  as  largement 
Parla  grâce  de  Dieu  le  père. 
Car  tu  sçays  bien,  c'est  chose  clerc , 
Que  Dieu  nous  dist  en  l'Escripturc, 
En  l'Evangille  nette  et  pure  ; 
Dilige  proximum  tuum, 
Dist  Dieu,  sicut  te  l'psiim. 
Doncques  est-il  nécessité 
Que  les  biens  dont  tu  as  planté 
Soycnt  départis  bien  saigcment 
Avecques  bon  gouvernement. 
Pour  ce  faictz  l'en  bien  ton  debvoir, 
Qui  n'y  ayt  riens  à  reprouver 
Quant  tu  t'en  viendras  devant  Dieu  ; 
Car  il  n'y  aura  pas  de  jeu , 
Ou  soit  à  gaiug ,  ou  soit  à  perte  ; 
Payé  seras  de  ta  déserte. 
Si  me  ditz  ce  que  tu  vouldras. 

Le  Monde  comm  en  ce . 
Dame ,  vrayment  j'ay  de  bons  draps , 


342  Moralité 

Et  des  moutons  et  de  la  layne , 

Et  des  bledz  forment  et  de  avoyne. 

Mais  encor  ne  suis  pas  content 

Que  je  n'ay  plus  d'or  et  d'argent. 

Je  feisse  une  ti'ès  grant  cliière, 

Se  je  veisse  ma  gibissyère 

Qu'elle  en  fust  une  foys  emplye. 

Mais  d'une  chose  je  vous  prie, 

Que  me  dissiez  présentement 

Qui  vous  estes  et  de  quel  gcnt , 

Car  ponit  ne  vous  congnoys ,  sans  doubte. 

Charité. 

Ha,  Monde,  Monde,  je  me  doubte 
Qui  ne  te  soit  bien  reproché 
Que  tu  ne  tiens  compte  de  moy. 
Moult  à  toy  je  me  suis  offerte. 
Et  t'avoys  bien  la  poite  ouverte 
De  paradis,  la  liaulte  gloire; 
Mais  tu  as  bien  aultre  memoyi'e; 
De  moy  tu  ne  tiens  guèrcs  compte. 

Le  Monde. 
A  peu  que  ne  me  faicles  honte  ; 
Dame  ,  dictes  moy  vostre  nom , 
Et  se  j'ay  excusation  , 
Je  vous  prie  que  je  y  soys  ouy. 

C  H  A  RI  TÉ. 

Monde,  saichcsbien,  mon  amy, 
Que  l'on  m'appelle  Charité  , 
Celle  (|iii  pour  l'amour  de  toy 
Fisl  à  l)icu  hunianilc  prendre 
Et  on  la  croix  mourir  et  pendre 
Pour  toy  racliopter  des  lourmcns 


DE  Charité.  343 

D'enfer,  où  alloyent  toutes  gens 
Et  là  tu  estoys  obligé 
Par  le  faulx  et  maulvais  péché 
Que  fist  Adam,  le  premier  homme 
Quant  il  mordit  dedans  la  pomme. 
Encontre  le  commandement 
De  Dieu  le  père  omnipotent. 
Si  te  supply,  mon  doulx  amy. 
Que  ,  se  tu  as  vers  Dieu  faii!}'. 
Retourne  vers  luy  humblement 
Et  garde  son  commandement. 
Se  tu  l'aymes  de  cucur  parl'aict, 
Il  te  pardonnera  ton  meffaict; 
Se  tu  Taymcs ,  tu  m'aymeras 
Et  "voulentiers  à  moy  seras; 
Car  saiche  bien,  en  vérité, 
Qu'il  ayrae  bien  fort  Charité , 
Et  je  suis  Charité,  s'amye. 
Si  te  requiers  et  te  supplye  ' 
Que  des  biens  dont  je  Tay  parlé 
Que  en  faces  ma  voulentc. 
De  bien  faire  n'ays  point  de  honte  ; 
Je  te  feray  rendre  bon  compte 
Quant  tu  viendras  au  jugement. 

Le  Monde. 

Je  vous  mcrcye  entièrement  ; 
Vous  me  faictes  belle  promesse. 
Je  vueil  que  soyés  la  maistressc 
De  moy  et  de  trestous  mes  biens. 
Je  voys  appeller  [tous]  mes  gens , 
Si  en  feray  département. 

Pausa. 

Ouez ,  onez ,  toute  ma  gent , 


344  Moralité 

Riches,  poivres,  jeunes  et  viculx. 

Venez  tous,  a'^ous  ne  povez  inieulx. 

Venez  trestous  à  Charité , 

A  qui  je  suis  habandonné, 

Moy  et  mes  Liens,  entièrement. 

Par  elle  le  département 

De  tous  mes  biens  si  sera  faict. 

Vieillesse  commence. 
Ou  es-tu  allé,  Jehannet? 
Hélas  !  où  [donc]  es-tu,  Jeunesse? 
Laisses-tu  ta  mère  Vieillesse 
Sy  emprès  toy  mourir  de  fain  ? 
Je  n'ay  mengé  cnnuyt  de  pain 
Ne  de  chair,  ne  de  nul  potaige. 
Le  Monde  à  présent  a  couraige 
Que  ses  biens  soient  par  Charité 
Mis  où  il  a  nécessité , 
Et  je  n'ay  maille  ne  denier. 
Je  ne  puis  jamais  riens  gaigner. 
Et  pour  tant  je  te  prie,  mon  filz, 
Pense  comme  je  t'ay  nourryz 
Quant  tu  estoys  petit  enffaut, 
Et  que  je  te  chcrissoys  tant 
Que  je  ne  m'en  pov[o]ye  soûler 
Bonnement  de  toy  regarder. 
J'estoye  en  peine  nuyt  et  jour, 
Et  mettoys  mon  cueur  en  doulour. 
Pour  toy  nourrir  en  paix  et  ayse  ; 
Pour  ce  je  te  prie  qu'il  te  plaise 
Que  de  ce  tu  aycs  souvenance. 

Jeunesse  commence. 
Vous  avez  bien  malle  attenance; 
Que  voulez- vous  que  je  vous  face? 


DE  Charité.  345 

Le  grant  diable  d'enfer  le  sache. 
Vous  estes  tant  aniottée  , 
Et  si  parfaicte  radottée , 
Que  se  n'est  que  peine  de  vous. 
Je  prie  à  Dieu  que  malle  toux 
Vous  puisse  ennuyt  estrangler. 

Vieillesse. 

Hélas  !  je  t'avoys  tant  chier, 
Et  t'aymoys  de  si  bon  cucur, 
Que  une  parollc  de  rigueur 
Je  ne  t'eusse ,  à  voir,  jcctée. 
Mais  aujourd'huy  ne  te  scauroye 
Si  humblement  parolle  dire , 
Que  tu  ne  soys  à  me  mauldire 
Comme  se  fusse  escumengie. 
Je  doibs  bien  estre  au  cueur  marrie 
D'avoir  nourry  tel  nourriture. 
Je  ne  sçavois  pas  l'adventure, 
Ne  que  me  debvoit  advenir. 

Jeunesse. 

Ennuyt  te  puisse  veoir  mourir  ! 
Que  vous  faict  l'en,  diable  le  saiche  ! 
Paister  vous  faulsist  de  fouasse 
Et  de  rost  et  de  vin  claret  ; 
Car  vous  nous  faictes  ung  beau  faict  ; 
Nous  en  sommes  bien  advancez. 
Pleust  or  à  Dieu  que  vous  fussiez 
A  fouyr  avec  les  mulotz. 

Vieillesse. 
Hé,  Dieu  de  paradis,  quelz  motz 
D'un  enfant  de  dire  à  sa  mère. 
Je  m'esbahys  que  Dieu  le  père 


346  Moralité 

Ne  prent  de  toy  quelque  vengeance  ; 
Car  tu  as  toute  ma  clievance 
Et  tout,  tant  que  je  peulv  finer, 
Pour  tant  que  ne  puis  mes  aller, 
JNe  moy  gouverner  ne  cheminer, 
Me  vouldroys-lu  laisser  mourir 
De  faim ,  de  soif  et  de  froydure? 
Tu  es  bien  de  faulse  nature, 
je  ne  demande  seulement, 
Sinon  itel  gouvernement 
Que  tu  donnes  à  tes  servans. 

Jeunesse. 
Il  a  passé  plus  de  troys  ans 
Que  de  vous  n'euz  denier  ne  maille; 
Et  si  me  coustez  en  fouaille 
Plus  de  quarante  soulz  l'année , 
Et  si  mangez  belle  escuUée , 
Je  levons  dis  aval  la  main. 
Et  si  despensez  plus  de  pain 
Que  tous  les  gens  de  nostre  hostel. 

Vieillesse. 

Ilelas,  mon  fdz,  es-tu  ytel? 
Me  reprochcs-tu  ma  dcspence? 
Et  je  prens  sus  ma  conscience 
Que  tu  m'as  cousté  plus  de  francs 
Que  je  n'ay  à  toy  pctis  blancs. 
Ne  me  vueillcs  pas  reprocher 
Ne  mon  boire  ne  mon  raenger, 
Car  il  n'y  a  rien  de  par  toy  ; 
Dieu  sçait  bien  (pie  tu  m'as  cousté. 
Et,  quant  je  seroyc  d'AlIcmaignc 
Venue  ou  du  royaulmc  d'Espaigne, 
Si  seroys-tu  tenu  à  moy 


DE  Charité.  34; 

En  la  vertu  de  Charité. 
L'evangille  en  faict  mention  : 
Dihge proximum  tiium. 
Tu  n'aymes  ne  Dieu  ne  moy  ; 
Tu  n'aymes  fors  ta  voulenté , 
Qui  est  à  ne  me  faire  bien. 

Jeunesse. 
Par  ma  foy,  vous  ne  gaignez  rien 
A  me  venir  aguillonner. 

Vieillesse. 
Et  que  ne  faictz-tu  ton  dcbvoir 
Ainsi  comme  tu  le  doibs  faire? 
Tu  scez  bien  qu'il  est  nécessaire, 
Qu'il  me  convient  ma  vie  avoir. 
Vrayment,  pas  ne  sers  ung  deniei 
Tu  t'en  vas  boyre  et  galler 
S'en  de  quoy  tu  deusses  gouverner 
Toy  et  toute  ta  famille. 
Tu  t'en  vas  jouer  à  la  ville 
Avecques  d'autres  larronneaulx, 
Qui  t'apprennent  beaucoup  de  maulx, 
M\  aymes  mieulx  à  les  suyr 
Que  tu  ne  faictz  aies  fuyr. 
Et  pour  ce,  mon  filz,  je  me  doubte 
Que  ne  tresbuchez  lourdement 
Par  vostre  faulv  gouvernement  ; 
Gardez-vous  en  doresnavcnt. 
Jeunesse. 
Il  semble  que  je  suis  enfant, 
Et  que  je  ne  sçay  que  je  fais. 
Ne  vous  souciez  de  mes  fais 
Non  plus  que  je  faictz  de  vous, 
Car  je  n'en  feray  rien  pour  vous 


348  Moralité 

Plus  que  je  fej'oye  pour  mon  cliat. 
Oseray-je  aller  à  l'esbat 
Pour  ceste  vieille  redotée? 
Qu'en  très  mal  an  soit-elle  entrée , 
Car  elle  vit  trop  longuement  ! 

Vieillesse. 
Ha,  tu  mourras  mescliantement, 
Garson  !  M'as-tu  encore  mauldicte? 
Par  ma  foy,  tu  n'en  es  pas  quitte  ; 
Tu  es  ung  faulx  traistre  garson. 
Ung  beau  lopin  de  mon  baston 
Tu  auras,  se  je  peulx  attaindre. 

Jeunesse. 
Je  vous  batrez  jusques  au  jaindre  , 
Vieille,  si  vous  en  démentez. 
Et,  par  Dieu ,  si  vous  me  bâtez , 
Je  vous  jouray  d'ung  aultrc  jeu; 
Se  ne  craignisse  aultre  que  Dieu , 
Je  vous  ostasse  le  quaquet. 

Vieillesse. 
Hé ,  faulx  garson ,  que  t'ay-je  fait  ? 
Pour  quel  cause  me  maulditz-tu? 
Je  ne  t'ai  lieurté  ne  batu , 
Ne  dit  aulcune  villennie. 
Je  te  blasme  de  ta  fol  lie  , 
Mais  c'est  pour  ton  prouffit  garder. 
Et  tu  m'en  dcusses  mieulx  aymcr. 
l\  peit  bien  (jue  lu  ne  sccz  rien  ; 
Tu  faictz  mal  à  qui  te  faict  bien, 
Qui  est  cbose  dyabolique. 
Pourtant ,  je  te  prie  ,  or  t'aplique 
A  bien  faire  doresnavaut. 


DE  Charité.  349 

Ne  vueilles  point  estre  gourmant, 
Joueur  de  dez  ne  hasardenr  ; 
Ne  regnye  point  nostre  saulvcur  ; 
Fay-moy  raison  comme  tu  doibz  , 
Et  tu  auras  des  biens  assez. 
Si  tu  n'en  as,  si  en  demande, 
Ainsi  que  raison  le  commande , 
Et  bien  te  viendra  et  lyesse. 

Jeunesse. 
Par  ma  foy,  ma  mère  Vieillesse , 
Ma  femme  ne  laisseroys  mye , 
Et  non  feray-je  ma  mesgnye , 
Mourir  de  fain  pour  vous  rcpaistre. 
Je  ne  suis  pas  du  tout  le  maistre  ; 
Vous  savez  bien  comme  il  en  va. 

Vieillesse. 

Tu  dis  vray  ;  je  scay  bien  cela. 
Ta  femme  est  de  toy  la  maistresse  ; 
Mais  je  vous  ay  baillé  la  gresse 
De  quoy  vous  estes  gros  et  gras  ; 
Vous  estes  vestus  de  mes  draps , 
Et  je  meurs  de  froit  et  de  fain. 

Jeunesse. 
Tenez  ceste  croste  de  pain  , 
Et  mengez  ,  se  voulez  menger. 
C'est  quant  que  faicles  que  hongner  ; 
Vous  estes  toute  radoptee. 

Vieillesse. 
Tu  scez  bien ,  s'elle  n'estoit  trempée 
Que  je  ne  la  raengeroys  mye  ; 
A  grant  peine  mangez  la  mye , 
Et  tu  me  bailles  ceste  croste. 


35o  Moralité 

Jeunesse. 

El  amollist  quant  on  la  toste , 
Mengez-la  et  puis  la  tostez. 

Vieillesse. 

Quant  tu  tournoys  en  mes  costez , 

Pas  ne  cuydoye  celle  adventure. 

Hélas ,  tant  mainte  créature 

Est  advenue  comme  je  suy  ! 

Hélas,  je  meurs  à  grant  ennuy, 

Je  ne  me  sçauroys  soustenir 

A  me  gouverner,  ne  chevir, 

Ne  gaigner  ung  morceau  de  pain  , 

Et  deussé-je  mourir  de  fain. 

J'ay  bien  perdu  trestout  mon  temps. 

J'avoye  tant  amassé  de  biens 

A  mes  enfans  et  à  mes  bers 

Qui  me  laissent  menger  aux  vers  ; 

Vermine ,  puces  et  poux 

M'ont  assailly  de  tous  costez. 

Helas  ,  où  es-tu.  Charité? 

Jeunesse ,  en  defFaulte  de  toy, 

Me  laisse  mourir  en  destresse. 

Charité. 

Monde,  allons  conforter  Vieillesse; 
El  m'appelle  piteusement. 

Le   Monde. 
Vous  dictes  vray,  certainement; 
Allon  y.  Charité  m'amyc. 
Car,  certes,  cl  est  csbahyc 
Quant  el  ne  se  peult  gouverner. 

l'ausa. 


DE  Charité.  35i 

Charité. 

Vieillesse ,  Dieu  vous  doint  bon  soir, 
Et  vous  doiut  bonne  patience  ! 

Vieillesse. 

Dame ,  le  Dieu  de  sapience 

Vous  gard  et  vostre  compaignye  ! 

Or  me  dictes ,  je  vous  supplye  , 

Qui  vous  estes  et  de  quel  gent , 

Car  je  n'y  voy  pas  clerement. 

Mais,  pour  Dieu,  qu'il  ne  vous  desplaise. 

Charité. 
Vous  n'estes  pas  trop  à  vostre  aise , 
Vieillesse ,  ma  très  doulce  amye  ; 
Mais,  pour  Dieu  ,  ne  vous  ennuyez  mye. 
Je  suis  vertu  de  Charité , 
Qui  vous  ay  icy  amené 
Le  Monde  pour  vous  conforter. 

Le  Monde. 

Je  suis  venu  vous  apporter 
Du  pain  blanc  et  du  beurre  fravs  ; 
Car  bien  sçay  que  n'v  vovez  mais. 
Grant  besoin  avez  de  confort. 

Vieillesse. 
J'avoye  bien  désiré  la  mort; 
Dieu  me  le  veuille  pardonner 
Et  vous  viieille  remercier. 
Car  vous  m'avez  bien  confortée. 
Jeunesse,  mon  filz,  que  j'avoye 
Si  avse  et  si  soiief  nourrv, 
A  mon  grant  besoin  g  m'a  failly 
Car  il  me  laisse  cy  jeûner 


352  Moralité 

Et  moult  grant  besoing  endurer. 
En  cest  cornet  cy  m'a  boutée , 
Où  n'a  que  vent,  aussi  fumée. 
C'est  sa  femme  qui  le  conforte, 
Qui  voudioit  que  je  feusse  morte. 
De  moy  ilz  sont  tant  ennuyez , 
Et  dient  que  je  n'ay  que  procez , 
Et  que  je  suis  toute  puante , 
Très  orde  et  très  mai  advenante. 
De  me  ditïiimer  point  ne  cessent  ; 
Hz  ne  me  chaussent  ne  me  vestent. 
Voicy  trestoute  ma  vcsture  ; 
Mais  ilz  ont  de  belles  fourrures, 
Qu'ils  ont  aclicpté  de  mes  biens , 
Et  je  suis  celle  qui  n'a  riens, 
Sinon  povreté  et  douleur. 

Charité. 

Ormcrciez  le  Créateur, 

Vieillesse  ,  ma  très  doulcc  amye. 

Vous  avez  la  verge  baillye 

A  voz  enfans  dont  ilz  vous  bâtent. 

Pourtant,  s'ilz  vous  touchent  ou  frappent, 

C'est  du  mesme  vostre  baston. 

Vostre  filz,  qui  est  faulx  garson. 

Vous  l'avez  ainsi  chaslié. 

Pourtant  il  est  bien  employé 

Qu'il  vous  face  assez  de  rudesse , 

Car,  en  sa  petite  jeunesse  , 

Le  laissiez  faire  en  sa  guise. 

Il  n'ayme  ne  Dieu  ne  l'église  ; 

11  n'ayme  fors  esbatement, 

Aller  aux  tavcrncz  souvent 

Avecques  gens  de  mal  affaire , 


DE  Charité.  353 

Qui  à  Dieu  ne  veuUent  complaire, 
Et  ce  qti'il  sçaitlui  ont  apris; 
C'est  :  Cum  sancto  sanctus  eris. 
S'il  eust  ensuyvy  gens  de  bien , 
De  tout  ce  mal  il  n'en  fust  rien  ; 
Et  à  ce  l'avez  soustenu , 
Et  ne  l'avez  eontretenu 
Ne  chastié  de  son  malfaict. 
Plustost  il  eust  eu  de  bon  laict, 
Quant  il  n'eust  point  ouy  les  messes, 
Que  une  verge  sur  les  fesses. 
Moult  en  est  d'ainsi  advenus 
Qui  sont  pouvres  enfans  perdus 
Par  deffaulte  de  chastiment. 

Vieillesse. 
Vous  dictes  vray,  certainement , 
.Je  l'apperçoy  bien  maintenant: 
Il  n'ayme  pas  bien  son  enfant 
Qui  ne  le  chastie  de  bonne  heure. 

Le  Monde. 
Vrayement,  on  luy  dcust  courre  seure, 
Au  traistre  garson  Jeunesse, 
Qui  sa  povre  mère  Vieillesse 
Laisse  mourir  à  tel  vitay. 

11  preat  Jeunesse. 

Vous  serez  en  la  mer  gettay, 
Faubc  garson ,  traistre  ,  larronnastre , 
Et  qui  vous  batist  comme  piastre , 
L'on  vous  fist  bien  vostre  debvoir. 

Jeunesse. 
Voire  dea  !  or  allez  chier. 
Pour  quel  cause  me  batez-vous? 
Me  balrez-vous ,  "\nlain  ordoux  ? 


354  Moralité 

Pour  quel  cause  me  veux-tu  batre  ? 
Le   Monde. 

Pour  ce  qu'il  a  troys  jours  ou  quatre 

Que  ta  mère  ,  qui  t'a  porté , 

Qui  tout  est  plaine  de  bonté , 

Ne  mengea  ung  morceau  de  pain, 

Et  est  presque  morte  de  fain , 

Et  si  as  ses  bledz  et  ses  biens 

Et  tous  ses  heritaiges  tiens  ; 

Ses  rentes ,  ses  possessions , 

Tu  as  eu  en  toutes  saisons; 

Tu  es  gros  et  gras ,  riche  et  plain 

De  ses  biens,  et  el  meurt  de  fain. 

Or  regarde  quel  consciance. 

S'el  n'avoit  en  el  sapiance , 

Ce  seroit  assez  pour  mourir. 

Et  si  te  deust  bien  soubvenir 

De  la  peine  qu'el  a  soufferte 

Pour  te  garder  de  toute  perte. 

Or  regardez ,  Charité  dame , 

Se  c'est  pour  luy  grande  diffame 

Et  qui  lui  convient  reprocher. 

Charité. 
Je  te  prometz ,  mon  aray  cher, 
Se  tu  as  failly  vers  ta  mère , 
Si  crie  mercy  à  Dieu  le  père 
Et  à  elle  semblableraent , 
Et  te  gouverne  sagement. 
Croy  le  conseil  de  gens  de  bien , 
Et  tu  ne  fourvoiras  en  rien  ; 
Tu  es  jeune,  tu  es  bouillant; 
Soys  de  bien  faire  désirant. 
Tu  mourras ,  il  est  tout  certain , 


DE  Charité.  355 

Et  ne  sçays  ennuyt  ou  demain. 
Tu  ne  sçais  l'heure  de  ta  mort. 
Certainement  n'y  a  si  fort. 
Se  de  la  mort  estoit  frappé  , 
Qui  ne  fust  à  terre  gecté. 
Or  y  pense ,  je  te  supplye. 

Jeunesse. 

Ne  vous  en  souciez,  m'amye, 
Car  je  sçay  bien  que  j'ay  affaire  ; 
De  cela  vous  avez  beau  taire  , 
Ne  vous  en  debatez  jà  tant. 

Le  Monde. 

Hé  dieux ,  que  tu  es  bon  enfant  ! 
Que  vendias-tu  abonne  fin? 
Il  ne  A  ist  que  de  larreein 
Qu'il  emble  à  sa  pouvre  mère. 

Charité. 

Jeunesse,  je  prie  Dieu  le  père 
Qu'il  te  doint  grâce  de  bien  faire. 

Jeunesse. 
11  vous  vaulsist  aussi  bien  taire  , 
Car  pour  vous  je  n'en  feray  rien  ; 
Je  garderay  ce  qui  est  mien 
Et  en  feray  à  mon  plaisir. 

Le  Monde. 
Je  voy  bien  que  c'est  ton  désir 
Que  Vieillesse  meure  de  fain. 

Jeunesse. 
Vous  mentez  comme  ung  faulx  villain 
Parmy  le  fons  de  vosti'e  gorge  ; 
Fais  veu  à  Dieu  et  à  sainct  George 


356  Moralité 

Se  lu  ne  t',en  repentiras , 

Et  bref  l'heure  tu  mauldiras, 

Ou  j'en  mourray  dedans  la  paine. 

Le  Monde. 
Je  feray  ta  fiebvre  quartaiue  , 
FauJx  traistre,  garson  orgueilleux. 
Ha  !  tant  tu  feras  de  gians  deulx. 
Souffrir  à  la  pouvre  Vieillesse  ! 
El  pcult  bien  gésir  en  sa  cresclie , 
Et  attendre  son  réconfort. 
Tu  luy  avanceras  sa  mort 
Par  ton  orgueil ,  ingratitude , 
Et  si  te  prometz  que  je  cuyde 
Que  tu  viendi'as  à  malle  fin. 

Jeunesse  frappe . 
Voylà  pour  toy,  vilain  crahin  , 
Et  encor  n'estes-vous  pas  quitte  ; 
Je  payeray  vostre  débite , 
Parbieu,  ains  que  vous  m'escliappcz. 

Tricherie  commence. 
Eh,  par  diable,  c'est  assez; 
Jeunesse,  tueras-tu  le  Monde? 

Jeunesse. 
Par  cel(uy)  en  qui  tout  bien  h  abonde , 
Je  luy  donray  peine  à  souffrir; 
Il  m'a  dit  plus  de  vilcnnie 
Que  l'on  n'en  diroil  à  ungcliien. 
Et  si  n'ay  pas  maille  du  sien  ; 
Mais  j'en  auray,  je  vous  prometz. 
Que  parle  à  vous  en  secretz. 
Tricherie,  ma  daine  et  inaistresse, 
Se  très  ort  villain  "rosse  fesse 


DE  Charité.  357 

M'a  si  très  fort  injurié 
Que  je  vouldi'ove  qu'il  fust  noyé  ; 
Car  il  m'a  dit ,  c'est  chose  clère , 
Que  je  fais  Vieillesse,  ma  mère, 
Mourir  de  fain,  aussi  de  froit. 
Or  esse  ce  que  chascun  soyt  ? 
Je  luy  fais  trestout  son  plaisir. 
Et ,  tant  qu'elle  se  veult  gésir, 
Je  la  laisse  dedans  son  lict , 
Et  si  plus  est  qui  ne  luy  chiet 
De  tous  les  biens  de  la  maison , 
Pas  un  g  morceau  de  venayson 
Je  n'auroye  d'où  el  n'est  sa  part. 

Tricherie. 

Voylà  bien  ung  meschant  quoquart 
Qui  vous  dit  tant  de  dcsplaisir; 
On  l'en  fera  bien  repentir, 
Jeunesse ,  si  vous  me  croyez , 
Et  de  ce  ne  vous  esmayez , 
Car,  puisque  vous  fiez  en  moy 
Et  que  c'est  vostre  volunté 
Que  je  soys  de  vostre  famille, 
Oncques  ne  trouvastes  de  fille 
Comme  je  suis  pour  vous  servir. 

Jeunesse. 

Par  ma  foy,  j'avoye  grant  désir 
Que  vous  feussiez  de  ma  partie  ; 
Et,  par  bien ,  vous  estes  m'araye 
Et  serez  tant  que  je  vivray. 

Tricherie. 

Or  vrayment  je  vous  bayseray, 
Jeunesse,  et  vous  m'acollerez. 


358  Moralité 

Jeunesse. 

Jamais  de  moy  ue  partirez  , 
Certes  ,  tant  que  je  soyes  en  vie. 

Jeunesse  accole  Tricherie. 

Hé ,  Tricherie  ,  Tricherie  , 
Riens  ne  crains  phis  en  plaiderie  , 
Puisque  nous  sommes  assortez  ; 
Nous  beurons  dessus  les  costez 
Au  Monde  avant  qu'il  soit  ung  an. 

Le  Monde. 

Du  mal  monseigneur  saint  Jehan 
Puisse  estre  se  garson  saisy  ! 
Et,  se  le  sergent  fust  icy, 
Bouter  le  feisse  (de)dans  la  gaulle. 
11  m'a  escorché  ceste  espaule  ; 
Je  pense  qu'elle  soit  desnouée. 

Tricherie. 

Jeunesse,  le  Monde  gorgée  ; 

Je  luy  voys  donner  ung  maintien. 

Jeunesse. 

Helas ,  c'est  tout  ce  qui  me  tien 
Et  aussi  que  mon  cœur  désire. 
Se  hors  du  pays  m'en  debvoys  fuirc, 
Si  en  auray-je  vengemcnt. 

l'atisa. 

Tricherie. 

Tu  as  baillé  adjournement, 
Monde,  à  l'cncontrc  de  Jeunesse; 
Tu  dis  que  sa  mère  Vieillesse 
Il  faict  mourir  de  fain  et  froit. 


DE  Charité.  35g 

Le  Monde. 

Et  n'esse  ce  que  chascun  soit  ? 
Lefaict  se  monti-e,  regardez. 

Tricherie. 
Par  ma  foy,  vous  l'ameuderez 
Et  vous  coustera  de  Targent. 

Le   Monde. 

C'est  la  coustume  de  présent 
Qui  estbatu  l'amendera. 
Hélas,  tant  le  diable  fera 
Grant  feste  au  jour  du  jugement, 
Et  cuyde  que  Lieu  largement 
11  en  aura  d'yteulx  garsons. 
Tricherie. 

Je  croy  que  assez  en  trouverons 
D'iteulx  paillars  truandeaulx , 
Mais  ilz  feroyent  beaucoup  de  maulx , 
Yrayment    qui  ne  s'en  guetteroit, 
Et  qui  ne  se  subtilleroit 
A  ce  guetter  de  leur  malice. 
Pourtant,  Monde ,  est-il  propice 
Que  je  demeure  avecques  toy. 
Je  te  prometz  en  vérité , 
Je  te  serviray  loyaument. 

Le  Monde. 

Hau,  Tricherie,  certainement. 

Je  n'ay  cure  de  voz  promesses. 

A.  ung  sourt  ne  fault  point  deux  messes. 

Je  vous  dirai  en  brief  langaige 

Charité ,  qui  est  bonne  et  saige , 

Me  conseillera  qu'est  affaire. 


36o  Moralité 

>  Tricherie. 

Or  par  le  sang  que  Dieu  fist  iaire , 

El  te  mettra  à  povreté. 

Or,  vrayraent,  j'ay  pitié  de  toy. 

Charité  est  de  telle  nature 

Que  des  biens  du  monde  n'a  cure; 

El  te  fera  tout  départir 

Et  en  la  fin  de  fain  mourir, 

Tout  ainsi  comme  faict  Vieillesse. 

Qui  n'a  rien  n'a  point  de  lyesse , 

Et  aussi  n'est  à  rien  prisé 

Plus  q'ung  pot  de  terre  brisé. 

Qui  est  riche  est  honnouré  ; 

L'en  dit  qu'il  a  bien  labouré, 

Et  qu'il  est  très  homme  de  bien. 

L'en  se  moque  de  qui  n'a  rien, 

Et  l'en  dit  :  c'est  ung  fol  meschant; 

Et  pource  je  t'en  dis  autant 

Pour  l'amour  de  toy,  sur  ma  A'ie. 

Le  Monde. 

Vraymcnt,  dame,  je  vous  mercye, 
Car  vous  me  dites  vérité. 
Mais  j'ayme  trcstant  Charité 
Que  oncques  chose  n'ayme  tant. 

Tricherie. 

Par  mon  ame ,  tu  es  meschant  ; 
Car  si  tu  queroys  à  menger, 
Elle  ne  te  donroit  pas  ung  denier 
Ne  tous  tes  voisins  aussi  bien. 

Le  Monde. 
Vrayement,  vous  ne  mentez  de  rien. 
De  cela  ay  bien  congnoissance  ; 


DE  Charité.  35t 

Mais  Charité  a  tel  puissance 
Qu'el[le]  peult  ouvrir  paradis 
Et  y  mettre  tous  ses  amys, 
Par  quoy  je  la  doibs  bien  aymer, 
Et  je  ne  la  pourroye  garder 
S'avecqucs  moy  demeuriez. 

Tricherie. 
Par  ma foy,  vous  ne  pourriez; 
Car  de  son  hostel  je  n'ay  cure. 
Mais  tu  as  la  teste  trop  dure. 
Je  t'enseigne  la  voye  bien  ample. 
Regarde-moi  ses  avocats , 
Qui  sont  fourrez  comme  prelatz, 
Marchands  de  draps  et  taverniers. 
Et  gens  de  quelconques  mestiers. 
Marchands  de  vaches  et  de  bœufz  ; 
Hz  jureront  Dieu  pour  deux  œufz  , 
Le  pouvre  peuple  en  decepvant. 
Il  n'est  point  marchand  qui  ne  ment , 
Et ,  pour  le  dire  la  vérité , 
Hz  n'ont  denier  que  de  par  moy. 
Voicy  Jeunesse  qui  t'assault, 
Qui  est  fort,  orgueilleux  etbault. 
Tu  n'as  garde  d'avoir  honneur 
Se  je  ne  suis  de  ton  conseil. 
Il  te  donnera  grant  ennuy. 

Le  Monde. 

Vrayment ,  je  suis  tout  esbahy, 
Car  (tres)tout  cecy  que  m'as  compt  é 
Est  presque  toute  vérité. 
J 'ay  advisé  tout  clerement 
Que  me  conseillez  loyaument  ; 
Vous  serez  de  ma  portion  > 


362  Moralité 

Et  puis  en  là  fin  comptcron. 
Or  vous  en  allez ,  Charité, 
Car  vous  ne  serez  plus  à  moy. 
Allez-vous  en ,  ma  doulce  amye , 
Car  0  moy  sera  Tricherie 
Tout  le  demourant  de  mon  temps. 
Par  elle  amasseray  des  biens, 
Plus  que  de  par  vous  la  moytié. 

Charité. 

Ha,  Monde,  j'ay  de  toy  pitié. 
Les  bons  biens  espirituelz 
Tu  laisses  pour  les  temporelz  ; 
Mais  saiches  bien  certainement , 
Se  tu  ne  les  as  loyaument 
Et  de  bonne  acquisition , 
Eternelle  dampnation 
Te  feront  donner  en  la  fin. 
Monde,  ne  soys  jà  trop  enclin 
D'avoir  des  biens  oultre  mesure  ; 
Car  ce  sera  grande  adveuture 
Si  tu  n'en  sçays  bien  compte  rendre  ; 
Et  tu  doibs  sçavoir  et  entendre 
Qui  t'en  convendia  rendre  compte , 
Ou  soit  à  droit ,  ou  soit  à  honte , 
Dont  se  seroit  pour  toy  follie 
De  les  avoir  par  tricherie  ; 
Car  ce  seroit  grant  larrecin 
D'avoir  les  biens  à  son  voysin 
Par  tricherie  ne  par  cantelle. 
Maishonnorablc  vie  et  belle 
IMaine,  et  selon  ton  estât, 
Et  se  Jeunesse  te  desbat, 
Ou  face  quelque  extorcion, 


DE  Charité.  3G3 

Âdjourne  lay  devant  Raison, 
Ou  dcA'ant  nostre  seiir  Justice, 
Qui  pugnicion  bien  propice 
En  fera,  si  tu  la  veuîx  croire. 

Jeunesse. 
Vrayment,  je  veulx  aller  en  guerre. 
Car  du  Monde  prendray  vengeance. 
Je  lui  donray  ung  coup  de  lance 
Qui  sera  si  estroict  assis 
Que  mieulx  il  s'aymast  mort  que  vifz  ; 
Je  vous  en  faictz  bonne  promesse. 

Charité. 

Entendez,  mou  beau  filz  Jeunesse, 
Ne  soyez  pas  si  à  loysir 
Que  vous  facicz  tout  le  plaisir 
De  ce  que  vostre  cueur  désire. 
Mais  croyez  la  sainte  Escripture, 
Et  y  mettez  bien  vostre  cure 
A  faire  ce  qu'el  vous  commande. 
Car  saichez  que  Dieu  ne  commande 
A  nul  que  toute  volunté 
En  la  vertu  de  Charité  , 
En  gardant  ses  commandemens 
Comme  bons  etvrays  chrestiens. 
Et,  se  vous  le  faictes  ainsi, 
Je  vous  prometz  et  [vous]  aify 
Que  vous  viendrez  à  bonne  fin. 
Ne  vivez  point  de  larrecin  , 
Mais  vivez  de  loyalle  vie  , 
Et  ne  croyez  pas  Tricherie  , 
Car  elle  est  moult  fort  decevable 
Et  serviteure  du  diable , 
Et  fille  de  graut  Avarice, 


364  Moralité 

Qui  fit  dampner  le  maulvais  riche  ; 

Et  si  fist  Cayn  et  Judas; 

Et  pour  tant  ne  la  croyez  pas. 

Soyez  saige  et  vertueulx , 

Et  en  la  fin  serez  joyeulx. 

Tousjours  soyez  à  Dieu  fiable. 

Tricherie. 

Or  vous  taysez  ,  de  par  le  dyable , 

Et  allez  prescher  aux  liubans 

Et  es  bestes  qui  sont  aux  champs. 

Vous  n'estes  qu'une  enchanteresse  ; 

Maulgré  vous  seray  la  maistresse 

De  Jeunesse  ,  aussi  du  ÎNlonde. 

Car  vrayement  il  n'y  a  homme  au  monde 

Qui  les  sceust  si  bien  apoinctier 

Comme  moy,  car  c'est  mon  mestier. 

Il  n'est  discord  que  je  ii'apoincte , 

Et  de  toute  part  suis  acoincte  ; 

Aussi  je  vous  appointeray  ; 

S'il  est  mestier  je  plaideray 

Et  demeri'ay  bien  le  procès , 

Et  si  seray  des  deux  costez. 

Nous  troys  irons  à  la  taverne  ; 

C'est  le  lieu  où  je  me  gouverne, 

C'y  suis  plus  aise  qu'au  moustier 

Pour  ces  plaidereaulx  appoincter. 

Ne  vous  souciez  plus  de  rien  , 

Vous  deux  vous  a})poincteray  bien. 

Faisons  grand  chère  tous  ensemble. 

Mais ,  vrayment ,  tout  le  cueur  me  tremble 

De  celle  dame  Charité  ; 

El  a  dit  de  moy  villennye  , 

Et  pour  tant,  vous  deux ,  je  vous  pryc  , 


DE  Charité.  365 

Boutez  la  hors  d'icy  entour, 
Et  qu'el  se  garde  du  retour. 
Voyse  s'en ,  par  diable  ,  bien  loing , 
Ou  qu'on  luy  tortera  le  groing 
Si  bien  que  la  merde  y  viendra. 

Jeunesse. 

Pendu  soit-il  qui  s'en  faindra , 
Car  je  suis  content  qu'el  s'en  voyse. 
El  nous  a  esraeu  plus  de  noyse 
Avecques  ma  mère  Vieillesse  ; 
Voyse  ce,  car  d'elle  n'ay  cure. 

Le  Monde. 

Vrayement,  je  crains  bien  l'advcnturc 
Delà  mettre  hors  de  céans, 
Car  el  m'enseignoit  tant  de  biens 
Que  oncques  ne  vis  si  belle  chose  ; 
El  est  plus  doulce  que  une  rose. 
Bonnement  ne  la  doy  chastier. 
Mais  puis  que  je  suis  du  meslier 
Et  de  la  court  de  Tricherie , 
Je  m'accorde  qu'ele  soit  charie 
Jeunesse,  allez  la  chasser. 

Pausa. 

Jeunesse. 

Or  pensez  de  vous  recourser, 
Et  tirez  pignolles  avant. 
Allez  vous  en  bien  tost  courant 
En  la  terre  des  Sarrazins  ; 
Vous  y  bevrez  de  très  bons  vins. 
Allez  y,  que  plus  ne  vous  voye  ; 
Car  Tricherie  vous  y  envoyé  , 
Et  si  faict  le  Monde  ,  sans  doubte. 


366  Moralité 

Charité. 
Ha  ,  Jeunesse,  tu  n'y  voys  go[u]tte: 
Le  Monde  ettoy  estes  souUiez 
De  Tricherie  et  aveugliez. 
Mais  saichez  bien,  ung  temps  viendra 
Que  Tricherie  vous  trichera  ; 
Ti'icherie  fait  son  mestier 
Son  raaistre  triche(rie)  le  premier. 
Quant  el  veult  tirer  en  son  parc  , 
El  met  deux  fléchez  en  son  arc. 
Sa  langue  est  de  telle  manière  , 
Comme  est  d'ung  coutel  à  tripière  , 
Car  il  trenche  des  deux  costez. 
Pour  tant  ceulx  sont  bien  abusez 
Qui  s'abusent  de  Tricherie. 

Ha ,  Monde ,  je  ne  cuydoye  mye 

Que  tu  me  voulsisses  laisser. 
Jeunesse. 

Allez  vous  en  ailleurs  prcscher, 

Car  icy  perdez  vostre  paine  ; 

Se  n'est  pas  ce  qui  nous  amaine 

Que  d'ouyr  vostre  preschement. 

Allez  vous  en  bien  vistemcnt 

Avec  les  hermites  des  boys. 
Charité. 

Adieu,  Monde,  adieu  ,  je  m'en  voys  ; 

Adieu  tous  ,  amont  et  aval  ; 

Adieu  France,  en  espccial  ; 

Adieu  la  pouvre  Normendie  ; 

Je  suis  doncques  de  toy  chassie  : 

Tricherie  en  est  la  maistresse. 

Hélas  !  Monde ,  où  est  la  promesse 

Que  tu  as  faicte  ù  Dieu  le  père 


DE  Charité.  867 

Dedens  TEsglise  nostre  mère 

Que  tu  receupz  l'huille  et  le  cresme 

Dessus  les  saincts  fons  de  baptesme? 

Où  sont  les  dix  commanderaens 

Que  Dieu  t'a  donnez  à  garder  ? 

Ceulx  ne  sont  pas  bons  chrestiens 

Quant  ilz  n'en  font  bien  leur  debYoir. 

Ha,  Tricherie  faulse  et  mauvaise  , 

Tu  as  esmeu  un%grant  noyse 

Au  Monde,  qui  luy  sera  chière. 

Ha ,  Monde ,  tu  vas  par  empire 

Quanttu  ne  pensez  à  ta  fin. 

Tu  n'entens  pas  bien  ton  latin  , 

Qui  tant  est  doulx ,  bon  et  propice, 

Au  desrain  de  la  saincte  espistre  : 

Opéra  enim  illorum 

Et  en  cecy  a  deux  beaux  motz , 

Où  il  a  :  sequantur  illos  f 

Et  tu  t'en  vas  à  Tricherie, 

Qui  de  trestout  mal  est  remplye. 

Tout  premier  el  est  mocqueresse , 

Et  avecques  ce  raenteresse  ; 

En  el  n'a  point  de  feaulté  , 

Certes ,  non  a  il  de  beaulté  ; 

El  parjure  Dieu  et  Marie 

Pour  approuver  sa  mentei'ie. 

Son  regard  si  est  decepvant , 

Car  el  mort  les  gens  en  riant. 

Par  elle  c'est  meue  mainte  meslée. 

Que  mauldit[e]  soit  la  dampnée  ! 

Et  si  a  faict  mourir  maint  homme  ; 

Pour  dire  vray,  trestout  en  somme , 

El  a  faict  faire  par  iceulx 

Cinq  cens  mille  péchez  morteulx , 


368  Moralité 

Pource  la  dôibt  l'en  bien  fuyr 

Qui  tant  de  maulx  fait  advenir. 

Le  Monde  en  est  si  fort  esprius , 

Qui  n'y  a  mais  père  ne  filz 

Qu'ilz  n'essoyent  à  tricher  l'ung  l'autre. 

Helas  !  Tricherie  les  espeaultre 

Et  escorche  de  toutes  pars  , 

Et  le  dyable ,  par  ses  faux  ars , 

Les  tient  en  sa  subjection  |» 

Devant  nos  yeulx  nous  le  voyons. 

Il  n'y  a  frère  ne  cousin 

Qui  ne  se  boute  en  plaiderie 

Par  le  conseil  de  Tricherie , 

Et  mettre  leur  ciicur  et  couraige 

A  s'entrepourchasser  dommaige 

Et  s'entrehayent  jusques  à  la  mort. 

Ha ,  Tricherie ,  tu  fais  grant  tort 

Au  filz  de  Dieu  le  créateur, 

Qui  tant  avoit  eu  de  douleur 

Pour  le  monde  tirer  d'enfer, 

Et  de  rechief  luy  veulx  bouter. 

Tu  fais  à  Dieu  grant  desraison. 

Je  veulx  aller  à  la  maison 

De  ce  riche  avaricieulx. 

Si  ne  sera  pas  fort  joyeulx , 

Comme  je  croy,  de  ma  venue  ; 

Mais  pourtant  je  suis  tenue 

De  le  conseillier  à  bien  faire. 

Pausa.  —  Elle  s'en  va. 

Sire,  le  doulx  Dieu  débonnaire 
Vous  vueillc  garder  corps  et  ame. 

Le  Riche  avaricieulx  commence. 
Hé ,  Dieu  gard  celle  belle  dame , 


DE  Charité.  369 

Que  demandez-vous ,  belle  amye  ? 

Charité. 
S'il  vous  plaist  que  je  soy  logée 
0  vous ,  sire ,  pour  Famour  de  Dieu. 

L'AVARICIEULX. 

Par  mon  seraient ,  il  n'y  a  lieu 
Céans  où  l'on  vous  sceust  loger. 

Charité. 
Je  ne  vueil  boire  ne  manger, 
Ne  aussi  rien  avoir  du  a  ostre  ; 
Monseigneur  saint  Pierre  l'apostre 
M'envoyeo  vous  pour  demourer. 

L'AVARICIEULX. 

Or  pensez  de  vous  en  aller, 
Car  je  n'ay  que  faire  de  vous. 
Or,  voire  dea,  qui  estes- vous 
Qui  voulez  demourer  0  moy  ? 

Charité. 
Je  suis  vertu  de  Charité , 
Qui  viens,  pour  vostre  saulvement, 
Vous  donner  bon  enseignement. 
Fors  qu'il  ne  vous  vueille  desplaire. 

L'AVARICIEULX. 

M'amye ,  je  n'ay  de  vous  que  faire; 
Allez  vous  en  sans  plus  attendre , 
Rien  ne  me  sçauriez  apprendi-e  ; 
Je  sçay  plus  que  vous  ne  sçavez. 

Charité. 
Sire ,  pour  Dieu ,  or  m'entendez  ; 
Je  vous  diray  deux  motz  de  Dieu 

T.  III.  -2i 


370  Moralité 

Qui  moult  vous  pourront  tenir  lieu 

Pour  la  vostre  salvation. 

En  l'evangille  nous  lisons 

Et  nous  dist  ainsi  :  Beati  qui  audiunt  cer- 

bum  Dei  et  custodiunl  illud. 
Geste  evangille  icy 
Dicte  de  Dieu  pour  celle  cause, 
Et  qui  bien  gardast  celle  clause, 
Pas  ne  fust  le  monde  entaché. 
Comme  il  est,  de  mortel  péché. 
Pourtant,  mon  amy,  je  vous  prie, 
Que  vous  soyez  de  bonne  vie 
Et  vous  gardez  de  damuement; 
Mais  aymez  Dieu  parfaictement , 
Et  pour  l'amour  de  luy  donnez 
De  telz  biens  comme  vous  avez 
A  ceulx  qui  ont  nécessité , 
En  la  vertu  de  Charité. 
Ne  vivez  pas  comme  les  bestes  ; 
Gardez  et  honnorez  les  festes; 
Ne  jurez  pas  Dieu  ne  les  sainctz , 
Car  moult  vous  en  vauldriez  mains. 
Ne  soyez  pas  fornicateur. 
Et  craignez  Dieu  le  créateur  ; 
Fuyez  la  faulce  plaiderie. 
Et  vous  gardez  de  Tricherie , 
Car  el  est  faulce  et  dangereuse. 

L'AVARICIEULX. 

Par  ma  foy,  elle  est  gracieuse , 
N'en  dictes  point  de  desplaisir. 
Vous  seriez  trop  à  loysir 
Devant  moy  de  la  diifamer, 
Car  je  vous  faictz  bien  assavoir 


DE  Charité.  371 

Que  je  l'ayme  pai-faictement  ; 
Et  si  prens  dessus  mon  serment 
Que  vaillant  deux  oeufz  je  n'ay  mye 
Que  tout  ne  soit  de  Tricherie. 
Pour  tant  je  la  doibz  bien  aymer. 

Charité. 

Amy ,  je  te  faictz  assavoir 
Que  ce  que  tu  as  de  par  luy 
N[e]  est  point  loyaulraent  gaigné , 
Et  en  auras  graut  compte  à  rendre. 

L'AVARICIEULX. 

J'ay  plus  de  cent  francs  à  despendre 
De  par  elle  (par)  chascune  année , 
Et ,  par  mon  serment ,  je  n'avoye 
Pas  ung  blanc  se  n'eust  esté  elle , 
Et  si  vous  prometz  que  c'est  celle 
Par  qui  j'ay  le  plus  de  ma  gaigne  ; 
En  especial  au  dymenche , 
Et  à  toutes  les  haultes  festes 
J'achettes  et  y  vens  des  bestes , 
Et  y  fais  de  très  bons  marchez 
En  la  taverne ,  quant  g'y  suis , 
Et  là  est  dame  Tricherie , 
Dessoubz  ma  robbe  bien  mussie  ; 
Mais  toutes  gens  ne  la  voyentpas. 
Et  pourtant  je  vous  dy  le  cas  ; 
Ne  la  vueillez  point  diffamer. 

Charité. 

Amy,  je  te  faictz  assavoir 
Que  tu  pèches  mortellement 
Quant  tu  vas  mettie  empeschement 


372  Moralité 

Au  dymencbe  et  haultes  festes , 
Et  sont  tous  ceulx  plus  folx  que  besles 
Qui  les  empeschent  nullement  ; 
C'est  de  Dieu  le  commandement 
Que  l'en  doit  les  festes  garder. 

L'AVARICIEULX. 

Dame ,  je  te  fais  assavoir 
Que  c'est  le  jour  de  la  sepmainc 
Où  j'ay  voulentiers  plus  de  peine 
Que  au  dymeuche  en  marchandise; 
Cai'  il  y  a  grant  gourmandise , 
Et  là  je  fais  bien  à  ma  guyse. 

Charité. 
Que  dis(-tu)?  Vas-tu  point  à  l'église  ? 

L'AVARICIEULX. 

Ouy,  dea!  j'y  ay  bien  affaire 
A  chose  qui  m'est  nécessaire  : 
C'est  pour  parler  à  mes  marchans  ; 
J'y  parle  plus  ayse  qu'aux  champs  , 
C'est  la  cause  qui  plus  m'y  maine. 

Charité. 

Helas,  tu  y  pers  bien  ta  peine. 
Or  me  dy ,  où  est  ta  créance  ? 

L'AVARICIEULX. 

En  ung  grant  pot  plaiu  de  chevance, 
Que  j'ay  enfouy  dedans  terre. 
Mais  j'ay  si  grant  peur  de  la  guerre , 
Que  je  ne  le  sçay  où  mussier, 
Et  aussi  d'ung  larron  fnrlier 
Qui  est  de  ces  pays  environ. 


DE  Charité.  3/3 

Non,  pourtant  je  say  bien  son  nom, 

Mais  je  ne  le  nommeray  mye, 

Car  il  est  des  gens  Tricherie  ; 

Nous  sommes  tous  deux  d'ung  tinel  ; 

Il  a  faict  maint  cas  criminel 

Par  quoy  je  le  crains  plus,  sans  doubte. 

Charité. 
Hé,  riche  fol,  tu  n'y  voys  go[u]tte. 
Soys  vers  Jésus  du  cueur  enclin  ; 
Rens  à  chascun  ce  qui  est  sien. 

L'AVARICIEULX. 

Par  ma  foy,  je  n'en  feray  rien. 
Je  seroys  plus  sot  q'ung  homme  yvre. 
Voulez-vous  que  je  me  délivre 
De  mon  trésor  et  de  mes  biens  ? 

Charité. 
Or  me  dy,  comme  sont -il  tien  [s] , 
Et  comme  tu  les  as  acquis  ? 

L'ÂVARICIEULX. 

A  marchander  à  mes  voysins 
Quant  quelque  chose  avoyent  à  vendre , 
Tel  marché  comme  vouloys  prendre. 
Je  l'avoye  trestout  à  mon  taulx  , 
Car  ilz  avoyent  besoing  d'argent  ; 
Et  ce  qui  valloit  des  francs  cent , 
Je  l'avoye  pour  une  dizaine  ; 
A  ce  ne  perdoye  pas  ma  peine. 

Charité. 

Vrayement,  tu  ne  fusses  pas  digne 
D'estre  parmy  les  gens  de  bien. 
Helas,  bien  voys  que  tu  n'as  rien 


374  Moralité 

Que  tout  fie  soit  de  larrecin  : 
Cai*  tu  as  ton  pouvre  voysia 
Dcceu  et  frauldé  par  la  vie 
Et  par  ta  faulce  Tricherie. 
Or  me  respons  en  venté  : 
Eusses-tu  bien  voulu  qu'à  toy 
Eust  faict  comme  tu  as  à  lui? 

L'AVARICIEULX. 

Et,  par  Xostre  Dame  ,  ncnny  ; 
J'en  seroye  bien  cour[rous]se. 

Charité. 

Donc  esse  pour  toy  grant  péché 
De  l'avoir  ainsi  abusé. 
Mais ,  certes ,  tu  t'es  abusé 
Mille  fois  plus  que  tu  n'as  luy  ; 
Car  ceulx  qui  ont  rien  de  l'autruy 
Par  manière  de  larrecin , 
Hz  seront  dampnez  en  la  fin 
S'ilz  n'en  font  satisfaction. 
Or  retiens  bien  ceste  leçon , 
Mon  amy,  je  le  te  requiers. 

L'AVARICIEULX. 

Et  vous  ne  faictes  que  hongnier. 
N'ont-il  pas  le  sens  de  nature? 
Il  n'a  rien  qui  ne  s'adventure. 
Chascun  doibt  gaigner  quant  il  peult; 
L'on  ne  gaigne  pas  quant  l'on  veult. 
Il  ne  m'en  chault  d'où  l'argent  vienne; 
Mais  ,  une  foys  que  je  le  tienne, 
Il  n'a  garde  de  m'eschapper. 
Je  suys  tant  ayse  à  le  compter 
Que  je  n'ay  point  d'aultre  plaisance. 


DE  Charité.  3j^ 

Il  n'est  plaisir  que  de  chevance. 
Je  voys  se  pouvre  malheureux  : 
Mais  il  est  toujours  taut  honteux  ! 
11  meurt  de  froidure  et  de  fain. 
Demy  le  temps  n'a  pas  de  pain  ; 
Il  n'a  rien ,  par  sa  soterie. 

Charité. 
Helas ,  c'est  par  ta  tricherie  , 
A  mon  advis,  certainement. 
Il  a  un  g  povre  vestement , 
Je  ne  sçay  qui  lui  a  baillé; 
Mais ,  vrayement ,  il  est  bien  taillé 
Pour  mourir  de  iroit  cest  yver. 

Pausa. 

Pouvre  meschant ,  or  me  dy  voir  : 
Qui  t'a  donné  ces  gi-ans  robilles  ? 

Le  Pouvre  Meschant  commence. 

Pas  ne  les  ay  pour  des  quoquiUes  ; 
Hz  m'ont  cousté  de  bon  argent. 
Dame ,  saichez  certainement , 
Hz  m'ont  cousté  deux  escus  d'or 
De  ce  marchant,  et  plus  encor. 
Car  0  luy  servy  deux  journées , 
Et  si  luy  ay  fait  des  corvées 
A  mon  advis  plus  de  quarante , 
De  quoy  je  n'eus  onc,  je  m'en  vante, 
Pas  la  value  d'ung  petit  blanc; 
Si  en  a-il  eu  plus  d'ung  franc, 
Vrayement ,  s'il  me  faisoit  raison. 

Charité. 
Helas  !  et  pour  quelle  achoison 
Veulx-tu  sa  peine  retenir? 


376  Moralité 

Le  vouldriez-tu  faire  mourir 
De  fain ,  et  sa  pouvre  famille  ? 
N'as-tu  pas  ouy  TEvangille  : 
Dilige  proximum  tuum. 
Tu  es  bien  ung  parfaict  larron , 
Qui  sa  peine  "veulx  retenir, 
Et  devant  toy  le  voyr  mourir 
De  fain,  et  sa  povre  mesgnye. 

L'AVARICIEULX. 

Et ,  dame ,  par  saincte  Marie , 
Il  a  menty  maulvaisement. 
Si  m'a  servy  aulcunement , 
Je  l'ay  bien  payé  de  sa  peine. 
Je  luy  ay  preste  de  Tavoyne, 
Du  bon  seigle  et  du  fourment , 
Et  si  ay-je  de  bon  argent , 
Et  doncques  n'est-il  pas  tenu , 
Pour  tant  que  luy  ay  bien  acreu , 
De  me  donner  deux  ou  trois  jours? 

Charité. 

Nenny  ;  tu  Tentens  au  rebours. 
C'est  droicle  puante  usure. 
Tu  es  faulx  et  maulvais  parjure  ; 
Car  sainte  Eglise  te  deffent 
Que  tu  ne  prestes  nullement 
Pour  en  avoir  quelque  loyer. 
Sinon ,  Dieu  te  sera  droicturier. 
Et  tu  as  eu  de  ce  povre  homme 
Bien  près  d'autant  comme  la  somme 
Se  montoit  quant  tu  lui  prestas. 

L'AVARICIEULX. 

Par  bieu ,  tu  t'en  repentiras, 


DE  Charité.  877 

Villain  :  en  as-tu  faict  complaincte  ? 
Se  de  Charité  es  accointe , 
Par  ma  foy,  pas  ne  le  seray, 
Et  se  jamais  il  vient  taillé , 
Par  mon  serment ,  tu  la  payeras. 

Charité. 
Ha,  faulx  riche,  tu  le  feras 
Mourir,  par  ta  grant  avarice. 
Tu  yras  o  le  maulvais  riche 
En  enfer,  se  tu  te  maintiens. 
Tu  n'as  plus  de  foy  que  les  chiens  ; 
Tu  ne  crains  ne  Dieu  ne  sa  mère , 
Et  je  te  dis ,  c'est  chose  clère  , 
Que ,  se  tu  prens  de  luy  vengeance 
Par  ta  force ,  par  ta  chevance , 
Plus  que  raison  ne  peult  porter, 
A  tous  les  diables  en  enfer, 
T'abandonnes  entièrement. 

L'AVARIGIEULX. 

Je  vous  jure  ,  par  mon  serment , 
Que  je  luy  feray  desplaisir. 

Charité. 

Jà,  se  Dieu  plaist,  n'auras  loysir 
De  luy  faire  oultre  raison , 
Plus  ne  veulx  estre  en  ta  maison  , 
Car  tu  es  de  maulvaise  vie. 
Tu  ne  veulx  sinon  Tricherie 
Et  trestoute  déception. 

Tricherie. 

Vuidez  tost ,  il  en  est  saison. 
Que  venez-vous  faire  céans  ? 


378  Moralité 

Charité. 
Je  y  avoys  apporté  des  biens 
Du  bcnoist  Dieu  et  de  sa  grâce  ; 
Mais  je  n'y  ay  peu  trouver  place 
Où  je  les  puisse  avoir  logez  ; 
Car  il  y  a  tant  de  péchez 
Par  tous  les  lieulx  de  la  maison  , 
Qu'à  grant  peine  trouveroit-on 
Lieu  ou  place  où  je  puisse  mettre 
Une  seulle  petite  lettre 
De  la  digne  sainte  Evangille. 
Tricherie ,  tu  es  tant  suLtille 
De  l'engin  du  dyable  d'enfer, 
Qu'à  peine  te  peult  eschapper, 
Qui  oncques  est  en  tes  lyens. 

Tricherie. 
J'en  ay  d'advocatz  et  sergens, 
Et  de  gens  de  trestous  mestiers , 
Phis  de  cinq  cens  mille  milliers. 
Je  faictz  ses  sergens  recorder 
Faulcement ,  pour  plus  en  avoir 
Qui  n'en  chiet  de  leur  juste  pris. 
Les  advocatz  font  encore  pis  , 
Car  ilz  prennent  de  tous  costez; 
C'est  ce  de  quoy  sont  tant  rentez. 
Il  ne  leur  chault  qui  perde  ou  gaigne  , 
Mais  que  force  d'argent  leur  viengne. 
J'ay  encor  plus  de  ces  marchans 
Qui  se  parjurent  pour  deux  blancs 
A  leur  marchandise  gaigner; 
Si  feroient  il  pour  ung  denier. 
Et  si  ay  sur  eulx  tel  pover 
Que  je  les  feroys  parjurer 


DE  Charité.  379 

Plus  de  cent  fois  en  une  place 
Pour  vendre  ung  bœuf  ou  une  vache. 
Aussi  fais-je  à  ces  taveruiers 
Qui  ont  les  vins  en  leurs  seliers, 
Où  iiz  mettent  belle  fontaine; 
0  moy  ne  perdent  pas  leur  peine , 
Car  le  vin  dure  longuement 
Et  en  assemblent  plus  d'argent. 
J'ay  partout  grande  seigneuiie. 
Ce  n'est  pas  la  charbonnerie 
Qui  trestout  ne  tienne  de  moy; 
Encor,  si  je  puis,  en  auroy. 
Si  en  ay-je  de  tous  mcstiers, 
Se  ne  sont  les  loyaulx  mouniers  ; 
En  eux  je  n'ay  pas  grant  regret, 
Car  ils  emplent  bien  leur  godet. 
Bien  doibs  mener  une  grant  joye  : 
Je  suis  de  trestous  honnorée  ; 
Aussi  seray-je  la  maistresse. 
Charité ,  je  vous  fais  promesse , 
Se  de  briefz  ne  vous  en  allez , 
En  mesprison  vous  trouverez. 
Allez-vous  en  appartement. 

Charité. 

Je  ne  te  crains  rien  nullement , 
Ne  toy,  ne  toutes  tes  menasses. 
•Mais  j'ai  grant  paour  que  tu  ne  faces 
Le  Monde,  par  ta  grant  trahyson, 
S'en  aller  à  perdition. 
Hé,  je  prie  Dieu  le  droicturier 
Qui  luy  plaise  le  radressier , 
Car  il  est  bien  fort  desvoyé  ; 
Tu  l'as  faulsement  conseillé, 


38o  Moralité 

Et  il  est  bien  fol  de  te  croy  re  ; 
Il  en  aura  ou  mort  ou  guerre  ; 
Car  je  scay  bien  certainement 
Que  Dieu  en  prendra  vengement , 
Et  detoy,  Avaricieux , 
Une  fois  seras  douloureux 
Que  tu  n'as  mis  raison  en  toy, 
Et  que  tu  n'as  faict  loyaulté 
Partout  où  tu  la  debvois  faire. 
Tu  desires  tout  le  contraire 
De  tout  ce  qui  est  prouffitable. 
Tu  renonces  Dieu  pour  le  dyable , 
Car  tu  ne  veulx  point  Charité , 
Et  non  fais-tu  de  loyaulté  ; 
Tu  ne  veulx  sinon  tricherie 
Et  te  vivre  de  pillerie , 
De  lar[re]cins  et  de  forfaictz , 
Qui  sont  contraires  à  la  paix 
De  Dieu  et  de  sa  saincte  gloire. 

Le  Povre. 

Charité ,  je  vous  di  encoire 
Qu'il  m'a  faict  tant  de  ruderies 
En  l'assiete  de  ses  tailles 
Que  toutes  les  m'a  faict  payer, 
Et  si  n'en  eusse  osé  grousser, 
Pour  cause  que  je  lui  debvois , 
Pour  avoir  de  luy  pacience. 

Charité. 

Hé  Dieux ,  hé  Dieux ,  quel  pacience 
Quel  amour  c'est  à  son  prochain 
A  ung  homme  qui  meurt  de  faim 
Aller  gourmander  sur  ses  biens  ! 


DE  Charité,  38i 

LWVARICIEULX. 

Allez  vous  en  hors  de  céans , 
Malle  grâce  puissez  (vous)  avoir  ! 
Plus  ne  vous  vueil  oujr  parler; 
Allez  vous  en  appertement. 

Charité. 
Tu  t'en  yras  à  dampnemcnt , 
Se  tu  ne  changes  ton  vouloir, 
Meshuy  ne  t'en  veulx  plus  parler; 
Dieu  te  doint  grâce  de  bien  faire. 
Allon  en  un  g  aultre  repaire, 
Povreté ,  mon  très  doulx  amy  ; 
Cest  avaricieux  icy 
Se  gouverne  trop  mallement. 
Nous  deulx  yron  présentement 
Chieulx  le  bon  riche  veitueulx. 
Je  sçay  bien  qu'il  sera  joyeulx 
Grandement  de  nostre  venue. 

Le  Povre. 
C'est  le  meilleur  dessoubz  la  nue 
Pour  reconforter  pouvre  gent, 
11  me  faict  gaigner  de  l'argent 
Et  me  donne  encor  de  ses  biens , 
Et  si  vous  ditz  que  povres  gens 
Y  arrivent  de  tous  costez , 
Et  s'en  vont  tous  reconfortez 
Des  biens  qui  sont  à  la  maison. 
Et  tousjours  est  en  oraison, 
Oncques  ne  vy  plus  belle  chose. 

Charité. 
Le  sainct  esprit  en  luy  repose 
Qui  se  tient  en  son  sainct  service. 


382  Moralité 

Sou  cueur  à'est  point  en  avarice 

Comme  sont  ceulx  de  ses  tyrans 

Qui  de  piller  sont  desirans  , 

Et  rapinent  de  toutes  pars. 

Au  feu  d'enfer  ils  seront  ars  , 

S'ilz  ne  s'advisent  de  bonne  heure. 

Le  Povre. 
Dame ,  voicy  où  il  demeure  , 
S'il  vous  plaisoit  à  luy  parler. 

Charité. 
0  luy  je  me  vueil  reposer, 
Et  demeurer  doresnavant  ; 
Puisqu'il  est  à  Dieu  son  servant , 
Jamais  nepartiray  d'o  luy. 

Pausa.         Elle  entre. 

Dieu  vous  dointbon  jour,  mon  amy, 
Honneur,  sancté  et  bonne  vie. 

Le  Riche  vertueux  commence. 
Ha ,  Charité ,  ma  doulce  amye , 
Vous  soyez  la  très  bien  venue , 
Je  vous  cuydoye  avoir  perdue 
Par  celle  faulse  Tricherie. 

Charité. 
Je  suis  du  Monde  très  marrie  ; 
Car  à  elle  c'est  habandonné. 
Le  Riche. 
Helas  !  il  est  bien  affolé 
De  soy  fier  en  Tricherie  ; 
Il  ne  luy  fault  que  plaidcrie 
Et  que  toute  déception. 
Celluy  qui  souffrit  passion 
Vueille  son  couraige  changer. 


DE  Charité.  383 

Charité. 
Or  entendez  ,  mon  amy  chier, 
Voicy  se  pouvre  malheureux  : 
Le  faulx  riche  avaricieulx 
L'a  pillé  par  sa  tricherie , 
Tant  qu'il  ne  peult  avoir  sa  vie  , 
Et  si  travaille  nuyt  et  jour, 
Tant  que  c'est  pitié  et  doulour. 
Ne  luy  ne  toute  sa  famille 
N'ont  pas  vaillant  une  quoquille. 
Le  faulx  riche ,  par  sa  cautelle  , 
Luy  a  vendu  ceste  quotelle, 
Bien  la  value  de  deux  escus. 

Le  bon  Riche. 
Helas  !  se  ne  sont  que  pertus  , 
Et  ne  vault  point,  à  mon  advis  , 
Deux  blancs  de  mon  noyé  de  Paiis. 
Vrayement ,  il  a  faict  grant  péché , 
Car  il  a  son  voysin  trompé 
Et  l'a  deceu  bien  lourdement. 

Charité. 
Mon  amy,  certes,  il  convient 
Que  par  vous  soit  reconforté. 
Vous  voyez  sa  nécessité  ; 
11  est  honteux  à  demander, 
Et  si  ne  veulî  point  truander 
Ne  demander,  s'il  n'a  besoing. 
Il  n'est  [ne]  de  près  ne  de  loing 
Que  ne  voye  comment  il  luy  est. 

Le  bon  Riche. 
Charité,  je  voy  bien  que  c'est. 
Mon  bon  frère,  despouille  toy, 


384  Moralité 

Et ,  pour  l'amour  de  Charité, 
Te  donne  ceste  robe  linge. 
Tu  es  pelu  comme  uug  cinge, 
Tant  es  descheut  en  povreté. 
Tien  ceste  robbe  ,  afflube  toy, 
Pour  l'amour  de  Dieu ,  nostre  pèi'e. 

Le  Pouvre. 
Je  vous  remercye,  mon  doulx  frère, 
Vous  me  donnez  ungbeau  présent; 
Celuy  qui  fist  le  firmament, 
Mon  frère  ,  vous  le  vueijie  rendre  ; 
Et ,  vrayement,  j'ay  honte  de  prendre 
Ainsi  largement  de  vos  biens. 

Le  bon  Riche. 
Mon  amy,  ilz  ne  sont  pas  miens  , 
Hz  sont  à  Dieu  le  créateur; 
Je  n'en  suis  que  le  serviteur, 
Pour  loyaulmcnt  en  disposer. 
Dieu  m'en  doint  faire  mon  debvoir. 
Si  bien  que  j'en  rende  bon  compte  , 
Que  (je)  ne  puisse  pas  avoir  honte 
Quant  je  viendiay  devant  mon  maistre. 
Mon  amy,  il  vous  fault  rcpaistre 
Et  menger  du  pain  de  céans. 

Le  Pouvre. 
Ha  ,  sire ,  j'ay  tant  de  voz  biens , 
Qu'il  n'est  homme  qui  le  sceust  dire. 
Je  prie  au  doulx  Dieu,  noslre  sire. 
Qui  vous  vueille  remercier. 

Le  bon  Riche. 

Ne  vueillés  pas  multiplier 
Ne  faire  louenge  en  la  ville 


DE  Charité.  385 

Que  t'ay  donné  ceste  robille. 
Louenge  ne  veulx  ne  honneur, 
Sinon  de  Dieu  ,  le  créateur. 
Par  qui  j'ay  les  biens  de  sa  grâce. 

Le  Pouvre. 

Sire  ,  Dieu  vueille  que  je  face 
Tout  ce  qui  vous  est  prouffitable. 

Le  bon  Riche. 

Mou  frère ,  seyez-vous  à  table  ; 
Faictes  la  bénédiction  ; 
Si  prendrez  la  refFectiou , 
Ainsi  qu'il  vous  est  nécessaire. 

Le  Pouvre. 

Puisque  il  vous  plaist,  je  le  voys  faire. 
Benedicite^ 

Le  bon  Richb. 

Dominus^ 
Le  Pouvre. 

Nos  et  ea  que  sumus  sumpturi 
Benedicat  dextera  Christi, 

Le  bon  Riche. 
Amen. 

Beuvez,  mangez  tout  à  loysir, 
Et ,  se  vous  plaisoit  revenir 
Demain  gaigner  vostre  journée  , 
En  vérité,  je  vous  payeroye 
Demain  au  soir  bien  loyaulment. 

Le  Pouvre. 

Et  je  le  veux,  par  mon  serment, 
Car  j'ay  bien  besoing  de  gaigner. 

T.  III.  SS 


386        ,         Moralité 

Et  encor,  s'il  estoit  mestier, 
Je  commenceroye  dès  présent. 

Le  bon  Riche. 

Je  le  vueil  bien  cei'taiuement. 

J'ay  icy  des  gerbes  à  battre, 

De  vingt  et  trois  à  vingt  et  quatre. 

Battez-les  ceste  l'elevée, 

Et  je  suis  d'acord  que  je  paye 

Ce  qui  l'encliiet  bien  loyaulment. 

Le  Pouvre. 

Battues  vous  seront  loyaulment. 
Mais  premier  veulx  mercy  rendre 
De  ces  biens  que  je  viens  de  prendre. 
Je  mercye  Dieu  ,  le  créateur, 
Et  vous  de  céans ,  monseigneur. 
Dieu  ,  qui  nous  fist  par  sa  bonté  , 
Nous  doint  faire  sa  voulenté  , 
Et  nous  vueille ,  es  mors  et  es  vifz , 
En  la  fin  donner  paradis. 

Tricherie. 

Mon  maistre,  j'ay  pour  vous  veillé, 

Depuis  que  n'ay  à  vous  parlé , 

Et,  certes,  si  fcraj'^  encore. 

Je  vous  diray  une  mémoire 

Qui  vous  sera  bonne  et  utile. 

Vous  estes  de  toute  la  ville 

Le  plus  grant  maistre  et  le  plus  riche  ; 

Il  ne  faut  point  que  Ten  vous  trische. 

Ne  payés  plus  de  ces  tailles  , 

Car  se  ne  sont  que  meugealles. 

Faictcs  payer  ses  pouvres  gens  , 

Car  saichez  bien  que  tous  voz  biens 


DE  Charité.  38; 

Hz  seroient  preseut  tous  perdus. 

Se  ces  pouvres  gens  sont  bien  nudz , 

Vous  ne  vendrés  que  mieuLx.  voz  draps , 

Et  à  ces  taincturiers  de  draps 

Vous  faictes  bien  servir  et  craindre , 

Et  qu'ilz  soient  battus  jusques  au  jaindre, 

Ou  de  baston  ou  de  procès , 

Tant  que  les  facez  si  lassez 

Qui  ne  vous  osent  regarder. 

Si  justice  s'i  veult  mesler, 

Nous  y  feron  bien  vostre  paix  , 

Et  si  vous  payeron  bien  voz  journées 

Tous  ceulx  qui  s'y  opposeront. 

L'AVARICIEULX. 

Je  ne  les  crains  pas  d'ung  estront 
Depuis  que  vous  estes  o  moy  ; 
Mais  j'ay  grant  despit,  par  ma  foy, 
De  se  meschant  là  malheureux. 

Tricherie. 

Présent  vous  en  feray  joyeulx  ; 
Ne  vous  en  souciez  jà  plus. 
Je  sçay  bien  encore  ung  pertus 
Par  ou  je  le  feray  passer. 
Ennuyt  nous  donra  à  soupper 
En  la  taverne  de  bon  vin, 
Et  si  vendra  dès  le  malin 
Vous  servir,  s'il  en  est  besoing. 
Je  le  feray  rire  et  chanter, 
Maulgré  qui  en  vouldra  parler. 
Et  saichez  qu'il  vous  servira 
Tout  ainsi  comme  il  vous  plaira  ; 
De  cela  je  vous  fais  promesse. 


388  Moralité 

l'avarigieulx. 
Ha ,  Tricherie ,  je  suis  tant  ayse 
Quant  me  dictes  telles  nouvelles. 
Toutes  mes  causes  et  querelles 
Vous  m'apoinctez  si  noblement 
Que  je  ne  sçauroys  nullement, 
Certes,  que  je  ne  vous  aymasse. 
Je  assemble  tousjours  et  amasse 
De  l'argent  autant  com(me)  de  paille. 
Il  n'est  le  denier  ne  la  maille , 
Se  une  foys  le  puis  happer, 
Que  jamais  me  peult  eschapper  ; 
De  cela  je  suis  tout  certain. 

Tricherie. 
Je  voys  à  ce  basteur  d'estrain 
Jouer  ung  tour  de  mon  mestier. 
Je  luy  aprendi'ay  à  plaider, 
Et  le  feray  homme  de  court. 
Il  n'y  aura  bossu  ne  sourt 
Que  je  ne  mette  en  plaiderie. 

Pausa.  —  Elle  s'en  va. 

Le  Pouvre. 

Or  ça,  je  n'ay  metz  q'une  ayrie 
De  tout  ce  que  j 'a vois  à  batre  ; 
Je  n'en  voys  plus  icy  que  quatre . 
J'ay  faicttrès  bonne  relevée. 

Tricherie. 

Comme  tu  cours  la  queue  levée  ! 
Repose-toy,  pouvre  meschant. 
Cuides-tu  ainsi  en  courant 
Gaigner  l'argent  à  ce  marchant? 
Pas  ne  porteras  les  ahans 


DE  Charité.  889 

Que  tu  auras  à  le  servir. 
Repose-toy  tout  à  loysir, 
Et  ne  te  Tueilles  pas  grever. 
Il  semble  que  tu  doibz  avoir 
Bien  quinze  solz  de  ta  journée , 

Le  Pouvre. 
Hé,  par  mon  serment,  je  vouldroye 
La  faire  bien  et  loyaulment. 

Tricherie. 

Dea ,  je  ne  dis  pas  aultrement. 
Mais  tu  n'as  pas  si  grant  salaire , 
Fors  qui  ne  te  vueille  deplaii'e , 
Que  tu  en  doibs  ton  corps  grever. 

Le  Pouvre. 

Par  mon  serment,  vous  dictes  voir. 
Je  suis  tous  les  jours  de  Tannée 
A  besongner,  battre  et  Louer, 
Et  n'ay  q'ung  pouvre  onzain  au  soir. 
Et,  vrayement,  je  suis  si  lassé 
Que  j'en  ay  le  corps  tout  cassé , 
Et  ne  me  peux  plus  soustenir. 

Tricherie. 
Maidieux ,  il  t'en  doit  souvenir, 
Et  besoigner  trestout  en  paix , 
Et  faire  bonnes  reposées. 
Espargne  ton  corps  et  te  garde  , 
Et ,  metz  qu[e]  on  ne  te  regarde , 
Ne  te  chaiUe  du  demourant. 
Et  tu  es  ung  povre  meschant 
D'y  faire  si  grant  loyaulté , 
Car  il  ne  donneroit  en  toy 
Ung  estronc,  se  tu  estois  mort. 


Sgo  Moralité 

Le  Pouvre. 

Par  sainct  Jehan ,  je  suis  d'acort 
De  me  reposer  une  pose. 

Tricherie. 
Je  te  diray  une  aultre  chose. 
Se  tu  fusses  gentil  marchant 
Et  que  tu  en  seusses  le  tour, 
Tu  gaignasses  plus  en  ung  jour 
Que  tu  ne  fais  tout  aval  l'an. 

Le  Pouvre. 
Je  vous  en  croy ,  par  sainct  Jehan , 
Mais  je  n'ay  de  quoy  marchander; 
Il  ne  m'en  fault  point  dementer  ; 
Je  n'ay  denier,  je  vous  affie. 

Tricherie. 
Et  congnoys-tu  point  Tricherie  ? 
T'en  vouldroys-tu  point  acointer? 

Le  Pouvre. 

Se  ne  seroit  pas  bon  mestier. 
Qui  vouîdroit  avoir  paradis. 

Tricherie. 
Ha ,  que  tu  es  ung  povi'e  advis  ! 
Et  ces  marchans  qui  vont  par  terre , 
Qui  veullent  tant  de  biens  acquerre , 
Ont-il  point  o  eulx  Tricherie  ? 

Le  Pouvre. 

Par  mon  serment ,  ma  doulce  amye , 
Je  croy  bien  qu'el  n'en  est  pas  loing. 

Tricherie. 
Or  dont,  quant  tu  en  as  besoing. 


DE  Charité.  891 

Pourquoy  ne  crois-tu  mon  conseil  ? 
Au  monde  n'eust  point  ton  pareil , 
De  richesse  ne  de  tous  biens. 
Le  Pouvre. 
Seroient-ilz  bien  acquis  et  miens , 
Et  feussent-ilz  de  Tricherie  ? 

Tricherie. 
Ha ,  mon  amy,  Dieu  te  benye , 
Tant  tu  es  plain  de  grant  fol  leur. 
Se  l'homme  ne  vit  par  Tricherie, 
Il  ne  viendra  jà  à  honneur. 

Le  Pouvre. 
Par  la  mère  nostre  Seigneur, 
Je  m'en  vueil  doncques  acointer; 
Mais  de  cest  an  ne  fus  si  fier  ; 
Je  m'en  yray  avecques  vous. 

Charité. 
Povre  meschant,  où  alez-vous? 
Vous  en  allez  à  Tricherie  ? 

Le  Pouvre. 

Ouy,  vrayement,  ma  doiilce  amye  , 
Je  leray  ou  luy  une  pose , 
Car  el  m'a  promis  une  chose 
De  quoy  je  suis  bien  resjouy. 

Charité. 

Retourne  à  moy,  mon  doulx  amy, 
Je  te  conseilleray  trop  mieulx. 

Le  Pouvre. 

Non  feray ,  dame  ,  se  m'i  dieux  ; 
Premier  verray  qu'el  me  fera . 


392  Moralité 

Charité. 

Croys  certain  qu'el  te  mocquera  '. 
Mocqué  en  a(s)  de  plus  cspers. 
Tu  cuides  gaigner,  mais  tu  pers. 
Retourne  à  moy,  tu  feras  bien. 

Le  Pol'vre. 

Par  ma  foy,  je  n'en  feray  rien  , 
Ciar  je  veulx  aprendre  à  plaider. 
Doresnavant  m'en  vucil  ayder 
De  ces  mengeurs  et  quotz  de  ville. 
Hz  m'ont  bien  graté  0  Testrille  , 
Mais  je  les  pense  restriller. 
Tricherie  m'a  aprins  à  plaider, 
De  quoy  je  suis  bien  asseuray. 

Charité. 

Or,  mon  amy,  je  te  diray  : 
Par  deffaulte  de  patience  , 
Tu  vas  perdre  ta  conscience  ; 
Tu  t'en  vas  au  dyable  servir. 
Je  voy  bien  que  c'est  ton  désir. 
Tu  t'en  vas  perdre  ame  et  corps  , 
Et  tu  vivras  comme  les  porcs  ; 
Tous  les  jours  seras  yvre  et  plain  , 
Et  jamais  n'auras  le  corps  sain  ; 
Le  tien  et  l'autruy  despendi'as , 
Et  après  tu  en  jusneras  ; 
Tes  enfans  en  mourront  de  fain , 
Et  ta  femme  aura  peu  de  pain  ; 
Es  tavernes  et  es  procès 
Despendras  le  tien  à  excès 
Par  le  conseil  de  Ti'i chérie. 
Et ,  très  doulce  vierge  Marie , 


DE  Charité.  893 

Tout  le  monde  va  au  rebours. 
Tant  il  en  aura  de  doulours , 
j'en  ay  le  cueur  tout  esbahy. 
Mais  c'est  raison  qu'il  soit  pugny 
Ainsi  qu'il  aura  desservy. 
Plus  [je]  ne  combatray  0  luy. 
Mon  amy  Riche  vertueux  , 
Allon  à  cest  religieux 
Luy  demonstrer  la  playderie 
Qui  est  au  inonde  et  Tricherie  ; 
Faison-luy  supplication 
Qu'il  face  prédication 
Pour  le  pouvre  peuple  advertir. 

Le  bon  Riche. 

S'il  le  povoit  bien  convertir, 
Il  feroit  à  Dieu  beau  service, 
Et  acompliroit  son  office. 
Il  est  saige ,  il  est  graut  clergie. 
Il  est  docteur  en  théologie. 
Allons  à  luy  ignellement. 

Charité,  en  parlant  au  Prescheur. 

Celuy  qui  fit  le  firmament , 
Mon  maistre,  vous  benye  et  gart. 

Le  ^ELiGlEVX  commence. 

Et  bien  viengez-vous  ceste  part , 
Chai'ité,  ma  très  doulce  amye. 

Le  bon  Riche. 

Nostre  maistre ,  il  est  forbennye 
Du  monde  tout  entièrement. 

Le   Religieux, 

Voyre  dieux  ;  vray  Dieu ,  et  comment? 


394  Moralité 

Vous  me  faictes  tout  esbahy. 
Charité. 
Certainement  il  est  ainsi. 
Avarice  et  Tricherie 
En  ont  gaigné  la  seigneurie. 
Playderie,  Cautelle  et  Debatz 
Sont,  présent,  tous  les  troys  estatz. 
Il  n'y  a  ne  povre  ne  riche 
Qui  ne  soit  si  plain  d'avarice  ; 
J'en  ay  grant  pitié  d'en  parler. 
Si  pensez  de  vous  aprester 
De  faire  prédication 
En  demonstrant  la  passion 
Du  filz  de  Dieu  le  créateur. 

Le  Religieux. 

(0)  Charité  de  noble  valeur  ! 
Je  ne  vous  doy  pas  escondire  , 
Pour  l'amour  de  Dieu  nostre  sire. 
Je  voys  donc  au  monde  prescher, 
Ne  jamais  ne  vouldray  cesser 
Tant  qu'il  soit  hors  de  ses  péchez. 

Le   bon  Riche. 

Hz  sont  en  luy  si  fort  fichez , 
Qu'à  peine  s'en  départiront. 

Le  Religieux,  parlant  au  peuple. 
Beati  qui  audiunt  vcrbum  Dei  et  custo- 
diunt  illud. 
Benoistz  soyent  tous  ceulx  ((ui  orront 
Et  qui  de  bon  cueui'  entendront 
Les  parolles  que  je  veulx  dire 
En  l'honneur  de  Dieu  notre  sire. 
Dévot  peuple,  vucillez  ouyr 


DE  Charité.  SgS 

Les  paroUes,  et  retenir, 

Que  je  vous  ay  cy  devant  dictes 

Qui  sont  en  FEvangilIe  escriptes. 

Faire  je  vous  veulx  mention 

De  la  benoiste  passion 

De  nostre  saulveur  Jesu  Christ 

Et  des  grans  peines  qu'il  souffrist 

Pour  la  povre  humaine  lignie. 

Mais  la  doulce  Vierge  Marie 

Premièrement  nous  salueron 

D'icelle  salutation, 

De  quoi  Tange  la  salua 

En  disant  :  Af^'e  Maria 

Beati  qui  audiunt  verbum  Dei,  etc. 
Le  filz  de  Dieu ,  par  sa  bonté , 
Eut  en  luy  si  grant  charité, 
Qu'il  souffrist  mort  et  passion 
Pour  humaine  rédemption. 
Or  faictes  paix ,  mes  bons  amys  ; 
A  m'escouter  soyez  tentis. 
Je  vueil  parler  d'une  partie 
Des  peines  du  filz  de  Marie, 
Qu'il  souffrist  pour  nous  rachapter 
Des  horribles  peines  d'enfer. 
Le  benoist  filz  de  Dieu ,  sans  double , 
Avoit  0  luy  une  grant  routte 
De  disciples  qui  le  suivoyent 
Et  moult  de  bien  y  aprenoient. 
11  faisoit  moult  de  beaulx  miracles  ; 
Mais  les  faulx  juifs  demoniacles 
Eurent  si  grande  envye  sus  luy, 
Qui  n'y  eut  onc  guères  celuy 
Qui  ne  fust  trestout  hors  du  sens. 
Il  leur  enseignoit  tant  de  biens 


396  Moralité 

Et  les  reprenoit  de  leurs  vices, 

De  leiu's  cautelies  et  malices  ; 

Hz  en  estoient  tous  assotez. 

Helas ,  tant  il  en  est  assez 

De  telz  gens  comme  estoyent  les  juifs, 

Et  je  croy  qu'ilz  font  encor  pis. 

Dieu  nous  vueille  tous  amender. 

Les  faulx  juifz  s'allèrent  penser 

Comme  ilz  se  pourroyent  contenir 

De  Jesu  Christ  faire  mourir. 

Et  lors  fut  le  traistre  Judas 

Qui  commit  ung  très  maulvais  cas  ; 

Aux  faulx  juifz  son  maistre  vendit 

Et  bien  tost  après  se  pendit. 

Et  si  feront  certainement 

Tous  ceulx  qui  leurs  voysins  trayront; 

Avec  Judas  damnez  seront, 

Dont  Dieu  nous  vueille  tous  garder. 

Quant  Judas  son  maistre  eust  livré , 

Les  faulx  juifz  fort  l'ont  lyé 

Et  battu  si  piteusement, 

Qu'ilz  ne  le  povoycnt  bonnement 

Regar-der,  tant  estoit  deffaict. 

Son  povre  corps  estoit  couvert 

De  sang  et  de  playes  mortelles. 

Helas,  c'estoyent  dures  nouvelles 

Pour  la  mère  qui  le  porta; 

Benoist  soit  qui  la  conforta. 

Les  faulx  juifz  oncques  ne  cessèrent; 

Une  couronne  luy  posèrent 

Dessus  sa  précieuse  teste. 

Helas,  c'estoit  piteuse  feste. 

Si  aspremcnt  si  luy  fichèrent 

Que  les  espines  lui  percèrent 


DE  Charité.  397 

La  teste  jusques  à  la  cervelle. 

Helas ,  c'estoit  dure  nouvelle , 

Car  il  n'avoit  pas  desservy 

Que  on  le  touiinentast  ainsi. 

Certes ,  Monde ,  ce  fust  par  toy . 

Helas ,  peuple ,  remembre-loy 

De  la  peine  et  de  la  douleur 

Que  souffrit  nostre  créateur. 

Encor  fut-il  bien  aultrement  ; 

Je  le  vous  diray  en  présent. 

Quant  les  juifz  l'eurent  tant  battu , 

Dessus  la  croix  l'ont  estendu  ; 

En  la  croix  les  deux  piedz  cousirent; 

Adoncques  en  hault  le  sourdii'ent. 

Or  estoit-il  en  hault  pendu, 

En  la  croix  ainsi  estendu. 

0  luy  n'ont  pas  grant  amytié, 

Vrayment,  ceulx  qui  n'en  ont  pitié. 

Sa  doulce  mère  regardoit 

La  grant  douleur  qu'il  enduroit , 

Qui  avoit  le  cueur  si  estraint 

Quasi  qu'il  ne  valoit  estaint. 

Piteusement  la  regarda 

Son  doulx  filz,  qui  la  conforta. 

Adoncques  pria  Dieu  son  père, 

Devant  sa  glorieuse  mère , 

Que  le  pechié  fust  pardonné 

A  ceulx  qui  l'ont  crucefié , 

Et  que  nullement  ne  sçavoyent 

Ces  meschans  gens  qu[e]  ilz  faisoyent. 

Ha,  Monde,  Monde,  entens  cecy; 

Tu  ne  pardonneras  ainsi 

Une  haine  ;  quant  tu  l'auras , 

Dedans  ton  cueur  la  garderas 


398  Moralité 

L'espace  de  six  ou  sept  ans  ; 

Et  Dieu ,  qui  souffrit  tant  d'ahans 

Qui  n'avoit  oncques  desserA'y, 

Il  2)ardonna  sa  mort;  ainsi 

Ne  vueille  nuUy  demander 

Pardon ,  si  ne  veult  pardonner, 

Après  Dieu ,  qui  là  hault  estoit 

Dessus  la  croix  oii  il  pendoit. 

A  l'heure  de  nonne  si  fut 

Que  son  précieux  corps  mourut; 

Et  Tamc  du  corps  s'en  partit, 

Et  les  portes  d'enfer  rompit. 

Et  les  prophètes  de  jadys 

A  mys  hors ,  et  tous  ses  amys. 

Ainsi  fut  humaine  lignie 

Délivrée  par  le  fûz  Marie  ; 

Par  sa  benoiste  passion 

Nous  mist  hors  de  dampnacion. 

Helas ,  bien  le  debvons  aymer, 

Qui  pour  nous  voulut  endurer 

Si  grande  douleur  et  martyre, 

Qu'il  n'est  homme  qui  le  sceust  dire. 

Encore  firent  les  félons  juifz 

Par  un  homme  nommé  Longis 

Son  costé  percer  o  la  lance , 

Dont  il  sortit  grant  habondance 

De  sang,  pour  noz  peschez  laver. 

Helas ,  comme  oses-tu  jurer, 

Homme ,  ccst  sang  cy  espandu 

Qui  tant  de  biens  nous  a  valu 

Et  on  la  fin  nous  peult  valoir. 

Se  bien  faison  nostre  dcbvoir? 

Or  regardez ,  mes  bons  amys, 

Comme  le  roy  de  paradis 


DE  Charité.  399 

Nous  aymoit  bien  parfaitement , 

Qui  tant  de  peine  et  de  tounnent 

Pour  nous  il  voulut  endurer. 

Vrayement ,  bien  le  debvons  aymer 

Et  garder  ses  commandemens 

A  l'honneur  de  la  Trinité. 

Ayez  tous  en  vous  Charité  ; 

Aymez  Dieu  tout  premièrement, 

Et  vous  entr 'aymez  loyaulment  ; 

Gardez-vous  de  péché  d'envie , 

D'avarice  et  de  tricherie  ; 

De  tous  les  sept  péchez  mortelz  , 

Pour  l'amour  de  Dieu,  vous  gardez. 

Icy  endroit  je  me  recorde 

Des  œuvres  de  miséricorde. 

Je  vous  recommand  pouvres  gens , 

Que  vous  leur  donniez  de  vos  biens , 

A  tous  ceulx  qui  le  pourront  faire. 

Ainsi  comme  il  est  nécessaire. 

Gardez-les,  chacun  endroit  soy, 

Gaidez-les bien  et  loyaument, 

Trestous  ainsi  qu'il  appartient. 

Au  sacrement  de  mariage 

Je  vous  prie  que  chascun  soit  saige. 

Le  saint  sacrement  de  l'autel , 

Qui  tant  est  précieux  et  bel , 

Et  tous  les  autres  sacremens , 

Gardez-les,  comme  vrays  chrestiens. 

Or  retenez,  mes  bons  amys. 

Les  pai'oles  que  je  vous  dis 

Au  commencement  du  sermon  : 

Beati  qui  audiunt  verbum  Dei,  etc. 
Benoist  soit-il  qui  bien  fera , 
Et  qui  son  voysin  aymera. 


4oo  Moralité 

Si  prions  le  doulx  roy  Jésus , 
Quant  de  noz  jours  n'y  aura  plus  , 
Que  avecques  luy  nous  en  allon 
In  secula  seculorum. 
Mes  bons  amys ,  Dieu  depriez 
Pour  les  âmes  des  trespassez  , 
Et,  s'il  vous  plaist,  aussi  pour  nous, 
Et  nous  prirons  Dieu  pour  vous; 
En  la  fin ,  pour  avoir  pardon , 
De  noz  péchez  remission , 
Dévotement  chascun  dira 
Pater  noster  et  Ave  Maria. 

Le  Pouvre. 
Helas,  Monde,  que  ferons-nous? 

Le  Monde. 
Pouvre  meschant ,  et  qu'avez-vous? 

Le  Pouvre. 
N'a-vous  pas  ouy  le  prescheur? 

Le  Monde. 
Par  m'ame ,  ce  n'estq'ung  hongneur. 

L'AVARICIEULX. 

Par  mon  serment,  vous  dictes  vray. 
Pourtant  je  ne  Tay  point  ouy  ; 
Car,  certes,  je  me  suis  endoiTny 
Trcstout  au  long  du  preschement. 

Jeunesse. 

Et  moy  aussi ,  par  mon  serment , 
Je  n'y  ay  oncques  esveillé. 

Le  Pouvre, 

Je  suis  trcstout  csmerveillé  , 


DE  Charité.  4^1 

Vrayement,  de  ce  qu'il  nous  a  dit. 
Car,  certes ,  il  est  en  escript 
Au  livre  de  la  passion  ; 
L'evangille  en  faict  mention  ; 
Je  le  sçay  bien  certainement. 

Tricherie. 

Et  comment  vous  et-il,  comment? 
Povre  meschant  ,•  boyrou  nous  plus  ? 

Le  Pouvre. 
Queferay-ge,  mon  doulx  Jésus? 
Helas,  donnez-moy  patience, 
Car  je  voy  que  ma  conscience 
Est  plus  oi'de  que  la  charongne 
Qui  est  jectée  en  une  fosse. 

Tricherie. 
Par  mon  serment ,  tu  meurs  de  soif: 
Allons-nous  en  veoir  uostre  hostesse  : 
Tu  luy  souldras  ung  peu  la  fesse  ; 
Adonc  le  cueur  luy  reviendia. 

Jeunesse. 
Pendu  soit-il  qui  t'en  fauldra  ; 
Allons  y  donc  trestous  ensemble. 

Le  Pouvre. 

Par  ma  foy,  tout  le  cueur  me  tremble 

De  ceste  prédication , 

Et,  vrayement,  j'ay  intention 

De  laisser  ceste  ordeuse  vie  ; 

Plus  ne  veulx  vostre  compaignie  ; 

Allez-vous  en,  car  je  vous  quitte. 

Jeunesse. 
Le  régnait  deviendra  hermite  ; 

T.  ni,  £6 


4o2  Moralité 

Et  par  bieu,  o  nous  vous  viendrez. 
Le  Pouvre. 

Pax-  ma  foy,  vous  vous  combatez, 
Car  je  n'y  entreray  jamais. 

Tricherie. 

Ne  vous  chault,  laissez  lay  eu  paix  ; 
Nous  l'aurons  par  aultrc  manière. 
Je  sçay  sur  luy  une  matière, 
Par  ma  foy,  qui  lui  coustera , 
Et,  par  bieu,  que  l'on  en  boira 
De  potz  de  vin  plus  de  quarante, 
Et,  par  mon  serment ,  je  me  vente 
Que  ce  sei'a  à  ses  despens. 

Jeunesse. 
Par  mon  serment,  je  me  repens 
Que  je  ne  fus  homme  de  guerre, 
Car  je  luy  eusse  faict  acroire 
Qu'il  eust  pissé  contre  le  Aî^ent; 
Et  si  eusse  eu  de  son  argent 
Avant  qu'il  me  fusl  eschappc. 

Tricherie. 
Parbieu,  il  sera  attrappé  ; 
Ne  vous  chaillc ,  laissez-raoy  faire. 

Jeunesse. 
Pai"  ma  foy,  que  dire ,  que  taire? 
A  la  gueiTe  voulsissc  aller. 
Et  se  j'eusse  me  quoy  monter, 
G'iroye  avant  qu'il  fust  trois  jours. 

Tricherie. 

Vrayement,  vous  estes  de  bon  jour 
Pour  manier  bien  une  lance, 


DE  Charité.  io^ 

Et  si  eussez  de  la  chevance 
Autant  que  vous  en  vouldriez, 
Car,  certes ,  vous  pilleriez 
Et  mangeriez  bien  la  pouUe. 

Jeunesse. 

Je  soys  pendu  par  soubz  la  goulle 
Si  je  n'avoye  un  bon  cheval. 

Tricherie. 

Vrayement ,  il  ne  seroit  pas  mal 
Empoigner  le  premier  trouvé , 
Et  puis  vous  en  venez  à  moy  ; 
Et,  s'il  y  a  quelque  poursuytte, 
Je  octroyé  que  [soye]  arse  et  cuytte 
Si  je  ne  fais  bien  vostre  paix. 

Jeunesse. 

Je  ne  me  dormiray  jamais , 
Vrayement,  tant  que  je  soys  monté. 
Je  m'en  iray  par  cest  costé , 
Droict  icy  tout  à  l'adventure. 

Pausa. 

Le  Pouvre. 

Helas,  moy,  pouvre  créature, 
Que  feray-je,  povre  meschant! 
La  mort  viendra ,  je  ne  sçay  quant , 
Et  me  prendra  soubdainement , 
Et  me  suis  tant  ordeusement 
Gouverné  en  ce  monde  icy. 
Ha ,  Monde ,  je  ditz  de  toy  fy. 
C'est  par  toy  que  je  suis  souillé. 
Ha,  Monde,  tu  m'as  aveiglé. 
Trop  longuement  je  t'ay  obay, 


4o4       '  Moralité 

Le  Monde. 
Comment  m'as-tu  si  fort  obay, 
Pouvreté ,  et  que  t'ay-je  faict  ? 

Le  Pouvre. 

Tu  m'as  mis  en  ung  mauvais  plaict 
Encontre  Dieu  mon  créateur  : 
Car  je  t'ay  aymé  d'une  amour 
Du  cueur  si  parfaictement 
Que  ne  povois  certainement 
Dormir  ne  de  niiyt  ne  de  jour. 
Que  mauldit  soit  l'heure  et  le  jour 
Que  eu  jamais  à  toy  congnoissance  ; 
Tu  m'as  porté  très  malle  chance. 
J'estoye  ainsi  comme  les  porcs, 
Qui  guettent  quant  le  glan  cherra. 

Le  Monde. 
Et  pren  le  temps  comme  il  viendra , 
Et  ne  te  marrys  jà  si  fort; 
Il  m'est  advis  que  tu  as  tort. 
Pourtant  que  [tu]  m'as  tant  aymé , 
Aussi  en  as-tu  assemblé 
Or  et  argent  et  grant  honneur. 
Ceulx  qui  mettent  en  moy  leurs  cueurs, 
Hz  ont  voulentiers  plus  de  biens 
Que  n'ont  les  povres  mendiens 
Qui  ne  tiennent  compte  de  moy. 
Aussi  je  te  dis ,  par  ma  foy, 
Que  n'en  suis  point  fort  affoUé , 
Et  si  n'ont  que  raalheureté  : 
Je  n'aymc  point  fort  leur  venue. 

Le  Pouvre. 
Helas ,  et  se  la  mort  nous  tue , 


DE  Charité.  4o5 

Tant  comme  nous  sommes  chargez 
De  ces  mauldictz  morte[l]s  péchez , 
Que  nous  vauldra  Tor  et  l'argent  ? 

Le  Monde. 

Je  n'en  sçay  rien ,  par  mon  serment , 

Vaille  ce  que  pourra  valloir. 

Il  ne  fault  point  cela  penser  ; 

La  mort  ne  viendra  metz  em  pose. 

Le  Pouvre. 

J'ay  bien  à  penser  aultre  chose. 
Je  prie  la  benoiste  Marie 
Qu'elle  vueille  son  filz  deprier 
Qu'il  luy  plaise  me  pardonner 
Tous  mes  péchez  entièrement , 
Se  que  puisse  avoir  saulvement  ; 
Car  prendre  veulx  ung  aultre  usaige. 

Jeunesse  monte  à  che^'al. 

A  ceste  foys  auray  bon  gaige , 

Puis  que  je  suis  ainsi  monte. 

Tel  ne  se  guette  point  de  moy 

Qui  me  donra  bien  à  soupper. 

Au  Monde  donneray  tant  peine, 

Puis  que  ouvrier  suis  de  chevaucher 

Trestous  les  jours  de  la  sepmaine, 

Qui  ne  saura  où  se  musser. 

Je  le  pense  bien  attraper 

Avant  qu'il  soit  le  matin  jour. 

Mon  cheval  luy  feray  froter, 

Et  fusse  ung  prince  ou  ung  seigneur  ; 

Je  regnye  Dieu  le  créateur 

Se  mon  cheval  n'a  point  de  fain , 

Et  n'en  fust-il  point  de  meilleur, 


4o6  Moralité 

Car  il  aifra  son  saoul  de  grain. 
Je  battray  tant  ce  faiilx  villain 
Qui  a  dit  Vieillesse  ma  mère  ; 
Je  le  feray  mourir  de  faiu. 
Qui  requerra  la  mort  amère. 
J'ay  en  pensay  ennuyt  de  boire 
De  son  vin  tant  pleine  ma  pance , 
Et ,  si  me  fait  maulvaise  chèi'e , 
Ung  coup  aura  de  ceste  lance. 
Je  luy  donray  dessus  la  pance 
Ung  si  grant  coup  de  ce  baston  , 
Que  le  mettray,  comme  je  pense , 
A  terre  du  premier  horion. 
Est-y  là ,  le  villain  garson  , 
De  me  venir  tant  coppier? 
Bien  luy  monstreray  sa  leçon  ; 
Ne  se  faigne  d'estuclier. 

Il  fault  s'avancer 

De  fort  chevaucher 

Plus  fort  que  le  pas. 

Je  m'en  voys  piller 

Le  Monde ,  qui  fier 

Si  n'en  sera  pas. 

Je  le  mettray  bas . 

Le  traistre  garson 

Ne  s'en  doubte  pas  ; 

Couché  en  blancs  draps 

Il  ne  sera  pas 

En  ceste  façon. 

Plus  fort  chevauchon , 

Et  nous  avançon 

De  trouver  logis  ; 

Dedans  la  maison 

A  ce  faulx  garson 


DE  Charité.  4oy 

M'ennuye  que  ne  suy. 
Le  Fol. 

Mais  où  s'en  va  cest  estourdy  ? 

Il  jjcnse  le  Monde  destruyre. 

Si  chiet  à  terre ,  je  pleuvy 

Qu'il  nous  fera  trestous  bien  rire. 

Mais  a-il  point  de  gibecière? 

Nenny,  ne  bourse,  ne  boursette. 

Pleusist  à  Dieu  qui  fust  en  bière , 

Et  puis  luy  bette  ou  luy  deshette. 

Hau ,  entendez ,  Marionnette  : 

Voulez-vous  point  en  guerre  venir? 

Je  vous  feisse  vostre  chosette 

En  y  allant  tout  alloisir. 

Vertu  bien,  qu'esse  là  venir? 

Garde  n'avez  d'en  eschapper; 

L'en  vous  gardera  de  courir. 

Et  fussez-vous  vestu  de  fer. 

Se  estiez  encore  plus  fort , 

Si  passerez  vous  à  ceste  foys 

Pai"  dessoubz  sa  main,  (je)  m'en  fais  fort; 

Plus  ne  mengerez  nulz  pouletz. 

La  Mort  commence. 
Chascun  deust  bien  grant  pour  avoir 
Quant  présentement  suis  par  voye. 
Tous  les  mal  allans  je  devoye  ; 
Les  plus  hault  montez  je  metz  bas, 
En  la  fin  leur  faictz  dire  :  helas. 
J'ay  obay  à  mon  créateur 
Pour  estre  venue  jusques  icy. 
Je  ne  luy  puis  riens  à  nul  feur 
Que  n'obeysse  tousjours  à  luy. 
Mais  après  luy  n'a  créature 


4o8  Moralité 

Icy  bas  qlie  ne  mette  à  fin. 

Se  meschant  là  se  desmesure  ; 

Bien  est  hors  de  son  bon  chemin  ; 

Ne  se  faigne  bien  de  se  armer  ; 

Il  n'est  armeure  contre  moy, 

Si  non  deument  se  gouverner 

En  amytié  et  loyaulté. 

On  en  peut  allongier  sa  vie  ; 

Mais  encor  convient-il  mourir. 

Bien  est  fol  qui  ayme  follie , 

Car  il  conviendra  tous  mourir. 

Oncques  riens  ne  gousta  de  vie 

Qui  ne  faille  goûter  de  mort , 

Soit  au  matin  ou  à  complye. 

Depuis  que  metz  sus  eulx  mon  sort, 

Trestous  s'en  vont  en  pourriture. 

Congnoissez  un  peu  ma  nature  : 

Tu  voys  ennuyt  mourir  ton  père, 

Et  demain  se  mourra  ta  mère. 

Et,  certes,  tu  n'y  penses  pas. 

Si  te  fau]dra(-il)  passer  le  pas. 

Je  les  prens  quant  font  bonne  chère  ; 

Mais  ma  venue  leur  est  bien  chère , 

Et  puis  devienent  tant  marris  ; 

Si  leur  fault  de  la  bouche  ung  ris, 

Je  m'oblige  que  l'on  me  tonde. 

Ainsi  passe  la  joye  du  monde. 

Ceulx  qui  ses  grans  trésors  amassent. 

Se  leurs  âmes  bien  ilz  aymassent, 

Hz  pensassent  à  ma  venue  ; 

Mais  laissent  l'ame  toute  nue. 

Des  biens  mondains  vcstent  leurs  corps, 

Qui  seront  à  pourrir  dehors 

Comme  très  puante  charongne. 


DE  Charité,  409 

De  tant  parler  ce  n'est  que  hongne. 

Corps  corruptible , 

Corps  très  nuysible  ; 

Sac  très  puant , 

Humaine  créature , 

Pourrie  en  ordure. 
Advisez  vous  se  vous  voulez , 
Car  tous  par  ma  main  passerez. 
Tel  est  icy  qui  me  regarde , 
Qui  de  moy  pas  fort  ne  se  garde , 
Qui  de  brief  aura  de  mon  dart. 
Se  garde  de  moy  qui  vouldra. 

Le  Fol. 

Et  par  mon  ame ,  je  voy  là 
Celle  noire  Mort  enfumée. 
Jamais  en  paix  ne  se  tiendra. 
Le  dyable  Ta  bien  admenée  ; 
Il  semble  que  je  l'ay  mandée  ; 
Je  croy  que  Jeunesse  el  tura  : 
Jeunesse  est  en  malle  année; 
(^est  le  dyable  comme  elle  va. 

La  Mort. 

Je  m'en  voys  Jeunesse  assaillir, 
Qui  veult  ainsi  piller  le  Monde  ; 
Il  est  temps  que  je  le  confonde; 
D'autant  qu'il  est  plus  hault  monté , 
Plus  tostà  mort  je  le  mettray; 
Il  ne  se  guette  pas  de  moy  ; 
Il  ne  fust  pas  si  hault  monté. 
Avec  la  pointe  de  mon  dart 
Le  perceray  de  part  en  part , 
Et  par  icy  je  m'en  iray, 


4io  Moralité 

Tout  droict  'à  luy  et  le  turay, 

Et  plusieurs  aultres,  je  m'en  vaut, 

Sans  attendre  ne  tant  ne  quant. 

Pausa. 

Ung  peu  à  raoy  or  entendez , 
Jeunesse ,  et  bien  escoutcz  : 
Devant  Dieu ,  le  roy  souverain , 
Vous  adjourne ,  soyez  certain . 
Avec  la  pointe  de  mon  dart 
Vous  perseray  de  part  en  part, 
Car  vous  faictes  oultre  mesure. 

Jeunesse. 

Helas,  ung  peu  de  moy  endure. 

Je  te  donray  ce  que  vouldras; 

Se  tu  veulx ,  mes  biens  tu  auras , 

Et  me  donne  terme  de  vivre , 

Au  moins  que  (je)  puisse  avoir  mon  livre. 

Haa ,  Mort ,  je  ne  pensoye  mye 

Que  de  moy  fusses  approchie. 

Je  te  donray  mon  grant  cheval 

Et  la  bride ,  et  le  petral , 

Et  la  selle ,  et  les  estriers , 

Et  m'alongne  ung  peu  mes  jours  , 

Que  bon  compte  rendre  je  puisse. 

La  Mort. 
De  mourir,  enfant ,  si  l'avise , 
Car  trestous  tes  biens  je  ne  pi'ise 
Pas  la  value  d'une  coquille. 
N'as-tu  pas  eu  terme  de  vivre 
L'espace  de  plus  de  vingt  ans? 
Et  si  n'aymas  oncpovrcs  gens. 
Plus  tu  n'auras  terme  de  vivre. 
Avance-toy,  et  te  délivre 


DE  Charité.  4h 

De  venir  tost  rendre  ton  compte. 

Jeunesse. 
Helas ,  (i)cy  mourray  à  grant  honte. 
Je  l'ay  tousjours  bien  deàservy. 
Présent  aussi  seray  pugny. 
Car  j'ay  faict  ma  mère  Viellesse 
Mourir  de  fain  et  de  povresse. 
Le  Monde  me  conseilloit  bien  ; 
Mais  en  luy  je  ne  donnez  rien. 
Venu  je  suis  à  malle  fin , 
Car  à  mal  faire  (j')estois  enclin  ; 
Et  à  mon  ayde  j'appelasse 
Charité ,  mais  en  toute  place 
Je  la  hayoye  comme  venin. 
Je  n'oseroye  à  nulle  fin 
La  requérir  [ci],  car  pour  elle 
Ne  donnay  onc  ung  seul  denier. 
Hau ,  Tricherie ,  viens  à  mon  ayde  ; 
Je  suis  à  mon  trespassement. 

Tricherie. 
Je  ne  syauroye,  par  mon  serment. 
Contre  la  Mort  quel  pièce  pouser. 
El  vous  gardera  bien  de  tosser. 
Puis  que  vous  estes  attrapé, 
Devant  le  dyable  poiteray 
Tous  voz  beaulx  faictz,  n'en  doutez  mye. 
Par  moy  sçaura  bien  vostre  vie  ; 
Pas  ung  mot  je  n'en  laisseray; 
Vostre  vie  bien  luy  compteray. 
Je  vous  le  prometz  et  affie. 

Jeunesse. 
Helas,  Tricherie,  Tricherie, 


4i2  Moralité 

Me  lairras-tu  ainsi  mourù'? 
Haa,  Tricherie,  Tricherie, 
A  ceste  heure  tu  m'as  failly. 
Quant  de  la  mort  suis  assailly. 
Je  ne  sçauroys  plus  mot  parler. 

Le  Fol. 
Qu'esse  là?  Veut-il  trespasser? 
Il  faict  une  maulvaise  chière. 
Il  ne  luy  fauldra  que  souper  ; 
Meshuy  vous  ne  le  verrez  rire. 
Pensoit-il  le  Monde  dcstruyre 
Et  battre  ainsi  la  povre  gent  ? 
Je  voys  fouiller  sa  gibbecière. 
Je  auray  tout  ce  qu'il  a  d'argent. 

La  Mort. 
Je  voy  jouer  de  mon  mesticr 
Envers  cest  avaricieux. 
Il  ne  gaignera  rien  de  plaider  ; 
Pas  n'y  acompteray  deux  œufz. 
Il  a  tant  esté  orgueilleux 
Que  povres  gens  ne  prisoit  grain. 
Je  lui  feroy  souffrir  grant  deulz 
Devant  que  soit  venu  demain. 
Il  passera  par  soubz  ma  main  ; 
Bien  le  garderay  d'arrester. 
Plus  il  ne  luy  fauldra  de  pain  ; 
Si  grant  fain  ne  sçaura  avoir. 
Pensez  tost  de  vous  avancer, 
Maistre  Huron,  plus  que  le  pas; 
De  venir  devant  Dieu  compter 
Vous  adjourne,  n'en  doublez  pas. 

L'AVARICIEULX. 

Helas,  Mort,  helas,  non  feras. 


DE  Charité.  4i3 

Je  te  prie,  par  mon  serment, 

Que  tout  quant  que  j'auray  d'argent 

Voluntiers  te  le  donneray. 

La  Mort. 
Je  te  diray  :  avance-toy, 
Car  présentement  tu  mourras  ; 
Encore  ce  coup  te  donneray, 
Car  le  Monde  plus  ne  Irahyras. 

J/AvARICIEULX. 

A  ce  coup  je  suis  au  trespas  ; 
Plus  ne  sçauroys  tenir  du  cueur. 

Le  Fol. 

Vertu  bieu ,  as  -tu  mal  au  cueur  ? 

Rien  ne  te  peult  donner  confort; 

C'est  une  beste  qui  tout  mort. 

Chair  bieu ,  comme  pally  est  jà  ! 

Il  est  venu  qui  aulnera  ; 

Le  meschant  tantost  se  mourra  ; 

Il  porte  meschant  vidimus. 

C'est  bien  chié ,  chia ,  chia  ; 

Il  est  venu  qui  aulnera. 

Tousjours  reviens  à  ma  lesçon  : 

Il  vault  mieulx  que  nous  nous  musson. 

Je  m'en  vueil  fuyr  vistement  ; 

Je  voys  chevaucher  ung  baston 

En  deffaulte  d'une  jument. 

L'AVARIGIEULX. 

Helas ,  je  ne  sçauroye  comment 
Ozer  parler  à  Charité  , 
Car  je  ne  l'aymoye  nullement 
Tandis  que  j'estoye  enfant. 
Helas ,  oia  es-tu ,  Charité  ? 


4i4  Moralité 

Charité ,  viens  moy  conforter  ; 
Car  il  me  convient  trespasser  ; 
Je  ne  me  puis  metz  sousteuir. 

Charité. 

Ho,  Riche ,  t'en  vas-tu  mourir  ? 
Metz  en  ton  cueur  contricion 
Et  demande  confession. 
Confesse  trestous  tes  péchez , 
Qui  sont  dedans  ton  cueur  fichez  ; 
Crye  mercy  au  Dieu  souverain. 

L'AVARICIEULX. 

Je  me  confesseray  demain , 
Quant  j'auray  fait  mon  testament. 
Mais  je  suis  en  adjournement 
Pour  aller  compter  devant  Dieu. 
De  cela  je  n'ay  pas  grant  jeu, 
Car  je  ne  sçauroye  que  compter. 
Plaise  vous  à  m'y  conforter, 
Ou  je  suis  ung  homme  perdu. 

Charité. 

Se  tu  debvoys  estre  pendu 
Devant  le  dyable  en  enfer. 
Je  ne  sçauroye  pour  toy  monstrer 
Une  seuUe  petite  aulmosne 
Que  ne  te  sceu  mettre  en  la  cosne 
Que  tu  voulsisse  riens  donner 
Pour  la  grâce  de  Dieu  avoir. 
Dieu  t'a  donné  beaucoup  de  biens , 
Mais  pour  lui  tu  n'en  donnes  rien  ; 
A  messe ,  à  pi-edication , 
N'estoys  en  bonne  intention  ; 
Tu  ne  pensoys  qu'à  rapiner 


DE  Charité.  4»5 

Et  les  povies  gens  decepvoir  ; 
Tu  ne  pensoys  fors  à  ta  pance , 
A  Tricherie  et  decepvaace. 
En  mon  livre  n'a  rien  de  toy. 
Pour  tant ,  amy ,  confesse-toy , 
Et  crye  mercy  à  Dieu  le  père 
Et  à  sa  glorieuse  mère , 
A  tous  les  saiuctz  du  paradis, 
Tandis  que  tu  as  ton  advis  ; 
Il  te  fera  miséricorde. 

L'ÂVARICIEULX. 

Vrayement,  dame,  je  vous  accorde 
Que ,  se  je  vis  encore  demain , 
Je  manderay  le  chappelain 
Et  feray  trestous  mes  do  vers. 
Mais  prenez  garde  à  mes  avers. 
Et  où  est-tu,  hau,  Renouart? 

Renolaut  serviteur  commence. 
Que  vous  fault-il  ?  Dyable  y  ayt  pai't  ; 
Vous  ne  cessez  point  de  crier. 
Or  pensez  de  Dieu  mercier, 
Car  (il)  ne  vous  fault  plus  demourer. 

L'ÂVARICIEULX. 

Baille-moy  tost  ma  gibescière  ; 
Tu  l'as  emblée,  meschant  garson. 

Le  Serviteur. 
Se  vous  fussez  dedens  la  bière , 
Je  chantasse  mainte  chanson. 
Mon  maistre ,  pour  l'amour  de  Dieu , 
Donnez-moy  vostre  grant  morel , 
Car  plus  ne  seray  en  cest  lieu. 
J'ay  faict  faire  vostre  tombel , 


4i6  Moralité 

Pour  vous  mettre  en  sépulture 
Honuorablement ,  s'il  vous  plaist  ; 
Donnez-moy  [donc],  sans  forfaiture, 
Tout  le  meuble  qui  vostre  est , 
Et  je  le  metray  si  à  point 
Que  sera  grande  mélodie. 

L'AVARICIEULX. 

Pense  de  moy,  je  te  supplye, 

Qui  ne  demeure  maittcrie 

Que  tu  ne  faces  touser  ; 

Helas ,  je  n'y  sçauroys  aller. 

J'ay  bien  mille  ruches  de  sel, 

Qui  soit  vendu  au  renouvel, 

Qui  te  vauldia  beaucoup  d'argent. 

Ne  preste  pas  à  pouvre  gent , 

S'ilz  ne  font  obligations 

Ou  aultres  bonnes  escriptures. 

De  trestous  ces  villains  hurons. 

Obligez  en  bonnes  cednlles , 

J'avoye  de  disme  et  de  blé  ; 

Que  tout  me  soit  mis  en  guernier  ; 

Ne  soit  vendu  ne  transporté 

Jusques  à  ce  qu'il  soit  bien  chier. 

J'ay  bien  du  voy  de  trente  sommes 

Qui  soit  vendu  du  renouvel , 

Et ,  quant  tu  le  mettras  es  poques , 

Mesle  le  viel  o  le  nouvel. 

J'ay  tant  de  vaches  en  louage  ; 

Pense  de  toutes  les  retraire , 

Et  à  ceux  qui  les  ont  en  garde 

Ne  leur  paye  rien  ;  laisse-moy  faire  : 

Car  je  guariray,  si  Dieu  plaist, 

Et  puis  eulx  et  moy  contcron. 


DE  Charité.  417 

Je  te  supplye ,  sans  plus  d'arrest , 
Fais  tout  comme  nous  devison. 

Le  Serviteur. 
Vous  avez  bonne  oppinion. 
Mais  ton  argent,  dy  où  il  est. 

L'AVARICIEULX  fine. 
Par  ma  foy,  je  ne  suis  pas  prest; 
Je  ne  puis  metz  à  rien  penser. 
Plaise  vous  [de]  me  conforter, 
Charité ,  je  vous  en  supplye  , 
Car  certes  mon  [corps]  afFoyblie  ; 
Je  ne  puis  metz  guères  parler. 

Charité. 
Bien  voy  que  tu  doibs  trespasser. 
Amy,  pense  à  Dieu  de  lassus  ; 
Es  biens  mondains  ne  pense  plus , 
Mais  pense  de  ta  conscience, 
Et  ayez  en  toy  bonne  pacience. 
Et  te  souvienne  de  Jésus. 

Pausa. 

Helas ,  il  ne  parlera  plus  ; 
11  mourra  sans  confession. 
Dieu  luy  face  remission 
Ainsi  comment  il  luy  plaira. 

Le  Monde. 

Je  ne  sçay  que  Dieu  me  fera  ; 

Mais  je  suis  trestout  esbahy; 

Tout  entour  me  voy  assailly 

De  la  mort  si  cruellement , 

Je  croy  qu'el  veult  de  sa  puissance 

Sus  moy  prendre  aulcune  vengeance. 

J'en  suis  trestout  esmerveillé. 

T.  m.  27 


4i8  Moralité 

La  gueiTe  m'avoit  tant  pillé 
Que  je  ne  sçavoye  plus  confort , 
Et,  présent,  je  suis  de  la  Mort 
Âssailly  de  trestouz  coustex. 

Charité. 

Celuy  qui  sus  tous  a  postez  , 
Monde,  te  vueille  conforter. 

Le  Monde. 
Dame ,  bien  puissez-vous  avoir. 
Desconforté  suis  durement  : 
Car  la  Mort  si  cruellement 
Est  si  près  tout  entour  de  moy. 
Que,  par  mon  ame,  je  ne  sçay 
Que  je  doibs  plus  faire  ne  dire. 

Charité. 
Monde ,  tu  appaiseras  Yjre 
De  Dieu  le  père  créateur. 
Fors  que  tu  luy  donnes  t'amour 
Et  qu'à  luy  vueilles  retourner, 
Car  il  congnoist  bien  ton  vouloir. 
Tu  ne  l'as  ne  craint  ne  aymé, 
Ne  son  commandement  gardé. 
Et,  pourtant  que  tu  as  lailly, 
C'est  raison  que  tu  soys  pugny  ; 
Si  seras-tu  certainement. 

Le  Monde. 

Helas,  vray  Dieu,  je  merepent 
De  t'avoir  ainsi  ofFencé , 
Et  si  sçay  bien  que  j'ay  faulcé 
Ton  commandement  plusieurs  foys  ; 
C'est  par  moy  que  je  n'ay  la  paix. 
De  mes  péchés  je  me  recorde  ; 


DE  Charité.  4^9 

Donne  moy  ta  miséricorde , 

S'il  te  plaist ,  moa  doulx  créateur. 

La  Mort. 
Je  ne  feray  plus  de  séjour 
De  cest  bon  homme  vertueux  ; 
Je  feray  son  cueur  douloureux , 
Car  plus  je  ne  le  lairray  vivre. 

Pausa. 

Mon  amy,  apporte  Ion  livre  ; 
Si  vien  compter  devant  le  roy, 
Celuy  qui  t'a  faict  et  formé , 
Car  plus  n'auras  terme  de  vivre. 

Il  ehiet,  et  [elle]  dit  : 

Or  en  est  le  monde  délivre  ; 

Je  Tay  percé  de  part  en  part 

Avec  la  pointe  de  mon  dart. 

Il  n'a  garde  de  relever  ; 

Avant  qu'il  soit  demain  au  soir, 

Il  aura  l'amehors  du  corps; 

Et  d'aultres ,  qui  sont  moult  plus  fors, 

Qui  point  ne  se  guettent  de  moy, 

Aussi  mourir  je  les  feray 

Avant  qu'il  soit  le  matin  jour. 

Le  Vertueux. 
He,  Nostre  Dame,  quel  douleur 
M'est-il  prins  au  cueur  tout  présent. 
Je  suis  mort  tout  certainement; 
Je  ne  me  peulx  mes  soutenir, 
A  ceste  foys  m'y  fault  mourir. 
Helas,  or  me  fault-il  aller 
Devant  mon  maistre  pour  compter. 
Helas,  mon  Dieu,  mon  vray  amy. 
De  bon  cueur  je  vous  crye  mercy. 


420  iMORALITÉ 

OÙ  cs-tii,  dame  Charité? 
Je  te  prye ,  reconforte  moy, 
Car  mon  grant  besoing  est  venu. 

Charité. 

Amy,  je  t'ay  bien  entendu  ; 

Tu  es  assailly  de  la  mort. 

Amy,  sois  vertueulx  et  fort 

Encontre  Tcnnemy  d'enfer, 

Et  pense  de  te  confesser 

Et  rcçoys  les  sainctz  sacrements  , 

Que  recepvent  les  chrestiens 

Quant  ilz  sont  au  point  de  la  mort. 

Le  bon  Vertueux. 
Ha,  Charité,  je  suis  d'acort. 
Tout  premier  me  vueil  confesser, 
Et  après  le  vueil  i-ecepvoir, 
Tout  ainsi  comme  il  appartient  ; 
Et  que  ce  soit  hastivement , 
Devant  que  le  mal  plus  me  prengne. 
Aussi  vous  prie  qu'il  vous  souviengne, 
Quant  g'iray  devant  Dieu  compter, 
Qu'il  A'ous  plaise  me  conforter, 
Que  le  vray  Dieu  ne  me  refuse 
Quant  g'iray  compter  devant  luy. 

Charité. 
Saiches  bien  de  vray,  mon  amy. 
Que  tous  les  biens  que  tu  as  faictz 
Devant  Dieu  seront  présentez. 
Jà  n'y  aurés  empeschement  ; 
Croyez  en  Dieu  bien  fermement. 
Je  voys ,  pour  vous ,  le  dcprier 
Qui  luy  plaise  à  reccpvoir 


DE  Charité.  4'^* 

Vostre  ame  quant  el  partira 
De  vostre  corps,  quant  il  mourra. 
Vray  Dieu  ,  qui  le  monde  formas 
Et  qui  d'enfer  le  racheptas 
Par  ta  benoiste  passion , 
Vueilles  ouyr  mon  oraisou  : 
Cest  homme ,  qui  est  adjourné 
Pour  aller  compter  devant  toy, 
Il  a  esté  ferme  en  tous  temps 
De  garder  tes  commandemens  ; 
Pas  ung  il  n'en  a  trespassé; 
One  en  sa  vie  n'en  fut  lassé 
Des  œuvres  de  miséricorde. 
A  trestout  ton  plaisir  s'acorde 
Et  n'a  point  voulu  aultrement 
OfFencer  ton  commandement, 
Et  n'a  point  esté  en  sa  vie 
Un  jour  hors  de  ta  compaignie. 
Si  te  deprie ,  doulx  roy  de  gloire , 
Que  luy  faces  miséricorde 
Quant  l'ame  du  corps  partira , 
Qui  puisse  aller  in  gloria 
Avecque  les  anges  lassus. 
Queiir  vous  vueil  ung  confesseur, 
Qui  vostre  benoist  créateur 
Vous  apportera  en  présent. 
Et  le  benoist  saint  sacrement 
Du  bon  cueur  le  recepvez. 
Et  humblement  vous  confessez 
De  vos  péchez  entièrement. 

Le  bon  Vertueux. 

Si  feray-je  certainement  ; 
Jà  ung  péché  ne  laisseray; 


422  .      Moralité 

Trestous  je  les  confesseray, 
Ainsi  comme  [je]  les  ay  faitz , 
Et  n'y  retourneray  jamais  ; 
Charité,  je  le  vous  affie. 

Charité,  en  parlant  au  Religieux. 

Sire,  le  doulx  filz  de  Marie 

Tousjours  vous  tienne  en  son  service. 

Une  chose  qui  est  propice 

Vous  suis  venu  admonnester. 

C'est  que  vous  venez  confesser 

Le  noble  homme  vertueulx  : 

Car  Jésus  Christ ,  le  roy  des  cieulx  , 

L'a  faict  adjourner  par  la  Mort, 

Qui  au  cueur  l'a  frappé  si  fort 

Qu'il  est  malade  durement. 

Et  si  vous  supply  humblement 

Que  son  saulvcur  luy  apportez 

Et  en  onxion  le  mettez 

Ainsi  comme  ung  vray  chrestien. 

Le  Religieux. 

Ha  ,  Charité ,  vous  faictes  bien  ; 
Je  ne  vous  doibs  pas  escondire, 
Car  qui  confession  désire 
Et  de  bon  vray  cueur  se  repent 
Il  est  en  voye  de  saulvement 
Et  qu'il  ayt  bonne  intention 
De  faire  satisfaction. 

Pansa. 

Pourtant  je  voys  à  luy  parler. 
Dieu  vous  doint  bonjour,  mon  amy  ; 
Voulez-vous  estrc  confessé  ? 


DE  Charité.  423 

Le  bon  Vertueux. 

Ouy,  monseigneur  ;  en  la  loy 
De  Jesuchrist  je  vueil  mourir. 

Le  Religieux. 

Or  dictes  trestout  à  loysir 
Segreteraeut  tous  vos  peschez , 
Et  gardez  que  vous  n'en  laissez 
Nulz  du  monde  en  vostre  pensée, 
Car  vostre  ame  seroit  dampnée 
Et  de  rechief  pécheriez. 

Le  bon  Vertueux. 

Je  les  ay  trestous  confessez  ; 
Mais  à  Dieu  je  requier  pardon , 
Et  je  vous  prie  que  me  donnez 
Présent  vostre  absolution. 

Le  Religieux. 

Vous  l'aurez,  c'est  ti'ès  bien  raison. 
Dictes  vostre  confîteor. 

Le  bon  Vertueux. 

Confîteor  Deo  omnipotenti ,  etc. 
Le  Religieux. 

Amen.  Misereatur  tui  omnipotens  Deus 
et  dimittat  tihi  omnia  peccata  tua  et per- 
ducat  te  ad  vitam  aternam.   Amen. 

Oremus.  Indulgentiam  ,  absolutionem  et 
remissionem  peccatorum  tuorum  tribuat 
tihi  pater  omnipotens ,  pius  et  misericors 
Dominus.  In  nomine  Patris  et  Filii  ctSpi- 
ritus  Sancti.  Amen. 


424    Moralité  de  Cuarité. 

Le  Fol, 

Or  allon  trestous,  s'il  vous  plaist , 
Remercier  le  roy  des  cieux  , 
En  lui  priant  qu'il  nous  doint  paix  , 
Chantant  Te  Deum  laudamus. 


Cy  fine  la  bonne  Charité.   Imprimé  nou- 
vellement en  la  maison  de  feu  Bar- 
nabe Chaussard,  près  Nos- 
tre  Dame  de  Con- 
fort. 


LE   CHEVALIER 

QUI  DONNA  SA  FEMME  AU  DYABLE 
A  dix  personnaiges ,  c'est  assavoir 


DIEU  LE  PERE 

NOSTRE  DAME 

GADRIEL 

RAPHAËL 

LE  CHEVALIER 


SA  FEMME 
AMAIJUY  escuyer 
ANTHENOR  escuyer 
L  E  P I  P  E  U  R 
ET  LE  DYABLE  (1) 


Le  Chevalier  commence. 
ame ,  vous  povez  bien  sçavoir 
Que  Fortune  m'a  biens  donné 
Et  qu'el  m'a  trésor  amené 
Pour  maintenir  ma  seigneurie 
En  estât  de  chevalerie. 
11  n'y  a ,  en  tout  ce  pays , 
Plus  riche  homme  que  je  suis. 
Je  vis  sans  soucy  ; 
De  vilains  dis  fy; 
De  gens  suis  garny  ; 
Tant  que  j'en  vouldray 
De  biens  suis  garny. 


(1)  Le  Mystère  du  Chevalier  qtti  donna  «a  femme  au 
diable  a  été  imprimé  deux  fois  au  seizième  siècle ,  sans 
parler  de  l'édition  que  nous  reproduisons.  U  en  a  été  f;iit 
une  réimpression  par  les  soins  de  Caron. 


426  Le  Chevalier  qui  donna 

Je  puis  mettre  au  ny 
Ceux  que  je  vouldray. 

La  Dame. 

Mon  doulx  amy,  je  vous  diray, 
Se  des  biens  avez  largement , 
Merciez  Dieu  dévotement , 
Car  sachez  véritablement 
Que  sa  grâce  les  vous  envoyé. 

Qui  bien  s'i  employé, 

Des  cieulx  la  montjoye 

Il  peut  acquérir. 

Le  Chevalier. 

Et  puis  beste  me  maintenir  (i) 
Pour  mon  estât  faire  valoir. 

Nul  ne  m'ose  desdire  ; 

Chascun  me  dit  :  «  Sire , 

Dieu  vous  doint  bon  jour.  » 

J'ay  ce  que  vueil  dire; 

Je  puis  rire  et  bruyre , 

Pour  le  faire  court. 
De  mes  biens  seray  plantureux 
En  donnant  à  ceulx  de  ma  court. 
De  me  servir  seront  joyeulx  ; 
Doubter  me  feray,  brief  et  court. 

La  Dame. 

Dissimuler,  faire  le  sourt, 
Vault  mieulx  que  pompe  trop  régner  : 
Car  on  voit,  par  le  temps  qui  court, 
Presumptueux  bien  bas  mener. 
Moyennement  se  fault  gouverner 
Sans  vouloir  à  hault  monter  tendre; 

(1)  Variante  :  Je  puis  ,  belle  ,  me  maintenir. 


SA  Femme  au  Dyable.       427 

Fortune  vient  souvent  miner 

Ceulx  qui  vuellent  trop  entreprendre. 

Le  Chevalier. 

Il  n'est  nul  qui  me  sceut  reprendre 
De  mes  faiz  ;  si  feray  mon  vueil. 

La  Dame. 

Qui  veult  follement  tout  despendre 
Doit  mourir  en  paine  et  en  dueil. 

Le  Chevalier. 

Dame ,  je  vous  deffens  sur  l'oil 
Que  (ne)  m'en  parlez  plus. 

La  Dame. 

Mon  amy, 
Puis  qu'il  vous  plaist,  dont  je  le  vueil, 
Car  bien  voy  qu'en  estes  marry. 

Le  Chevalier. 
Venez  avant  lost,  Amaury, 
Et  vous,  Anthenor;  je  vous  donne 
De  mon  avoir  et  abandonne 
Une  très  grosse  quantité , 
Car  je  congnois,  en  vérité, 
Que  me  sei'vez  honnestement , 
Sans  me  frauder  aucunement. 
Et  pour  tant  ceste  cy  aurés 
D'or  tout  plain ,  et  le  partirés 
Ensemible  comme  il  vous  plaira. 

Amaury. 

Chascun  de  nous  vous  servira , 
Monseigneur,  à  tous  voz  affaires. 
Pas  ne  debvons  estre  contraires 
A  vostre  vouloir,  sans  doubtance  , 


4^8  Le  Chevalier  QUI  DONNA 

Veii  cest  argent  cy,  qu'en  présence 
Nous  avez  donné.  Grantmercy. 

AlNTHENOR. 

Monseigneur,  n'ayez  nul  soucy. 
Nous  vous  servirons  en  tel  cas  ; 
Ung  tel  maisti'e  ne  devons  pas 
Desdire  à  faire  son  talent. 
Certes ,  j'auroys  le  cueur  dolent 
Se  rien  aviez  qui  ne  fust  bon. 
Je  vous  mercie  de  ce  don , 
Qu'à  présent  nous  avez  donné. 

Le  Chevalier. 
A  tous  vueil  estre  habandonné, 
Sans  reffuser  riens  à  nully. 
Affin  que  je  soye  renommé , 
A  tous  vueil  estre  liabandonné. 
Cbascun  si  sera  guerdonné 
Qui  me  servira  sans  ennuy, 
Sans  reffuser  riens  à  nully. 

La  Dame. 

Helas ,  au  cueur  navi'é  je  suis 
Quant  mon  doulx  espoux  et  maiy 
Dissipe  ses  biens  sans  raison. 
Quant  se  trouvera  dessaisi 
De  ses  biens  en  toute  saison , 
0  vierge  de  très  grant  renom  ! 
Par  ta  sainte  conception 
Me  vueillc  préserver  de  blasme. 
En  loy  est  mon  affection  , 
En  toy  est  ma  protection  ; 
Mère  de  Dieu  ,  sans  lud  diffame , 
0  haullc  dame  ! 


SA  Femme  au  Dyable.      429 

Guarde  sa  pouvre  ame, 
Que  mal  ne  l'entame 
Dont  puisse  périr  ; 
Ta  doulceur  reclame 
Que  mon  cueur  euflame 
Tant  qu'en  fin  la  flamme 
Ne  puisse  sentir. 

Amaury. 

Anthenor,  il  nous  fault  partir 
Nostre  avoir,  quant  nous  aurons  temps. 
Selon  ce  que  voys  et  entens , 
Nostre  maistre  nous  fera  riches  ; 
Ne  ressemble  pas  ces  gens  chichcs 
Qui  n'osent  pas  leur  saoul  meuger. 

Anthenor. 

Nous  sommes  hors  de  tout  danger 

Quant  avons  argent  à  j)uissance. 

La  chair  bieu  ,  bien  prendray  [l'usance] 

De  le  flater  soir  et  matin  ; 

Tant  feray  que  aulcun  grant  butin 

Me  donra;  (à)  présent  je  m'en  double. 

Amaury. 
Velà  vostre  part  ;  somme  toute  , 
Faictes-en  ce  que  vous  vouldrez. 

Anthenor. 
Par  devers  nobis  vqus  viendrez; 
Je  prendray  cecy  et  tant  moins. 

Amaury. 

Quant  nous  deux  aurons  les  sacz  plains , 
Ilfauldi-a  de  luy  congé  prendre. 
Mais  avant  il  nous  fault  contendre 


43o  Le  Chevalier  qui  donna 

A  le  servir  de  belles  bourdes 
Pour  tousjours  attraper  du  caire, 

Anthenor. 
Je  sçay  tout  ce  qu'il  y  fault  faire  : 
Baver,  flater  et  bien  mentir 
Font  souvent  [les]  flateurs  venir 
En  grant  bruyt  et  court  de  seigneurs. 

Le  Chevalier. 
J'ay  regnom  sus  tous  les  greigneurs 
Pour  mes  largesses  et  honneurs 
Que  fais  à  tous  ceulx  de  ma  terre. 
Certes ,  tous  mes  prédécesseurs 
Ne  furent  oncques  possesseurs 
De  tant  de  biens  sans  avoir  guerre. 
Si  tostque  aulcun  me  vient  querre, 
Ung  don  je  luy  octroyé  bonne  erre , 
Et  pour  tant  de  tous  suis  prisé. 
Crans  possessions  puis  acqueiTe  ; 
Mon  plaisir  par  tout  je  vueil  querre 
Pour  estre  mieulx  auctorisé. 

Quant  j'ay  [ad]visé 

Et  tout  devise , 

Un  tel  advis  ay 

Que  mieulx  m'en  sei'a. 

Homme  despiisé , 

De  tous  refusé , 

S'il  est  accusé, 

jNul  ne  l'aydcra. 

Mais  moy,  j'ay  grant  port, 
Avoir  et  rapport, 
Par  quoy  me  tiens  fort 
Encontre  tous  cas  : 
Car,  se  j'avoyc  tort, 


SA  Femme  au  Dyable.     43i 

Par  mon  dur  effort 
Je  vaincray  la  mort 
Noyses  et  debatz. 

J'ay  ce  que  désire; 
Puis  chanter  et  bruyre. 
Chascun  me  dit  :  «  Sire  (i), 
Dieu  A'ous  doint  bon  jour.  » 
Nul  n'ose  desdire 
Ce  que  je  vueil(le)  dire; 
Saillir  puis  et  bruvre 
Quant  vient  à  mon  tour. 

Mais  que  vault  finance? 

Qui  n'a  sa  plaisance , 

Ou  qui  ne  s'avance 

D'estre  plantureux , 

Par  juste  éloquence , 

Chascun ,  sans  doubtance , 

Dit,  par  sa  sentence, 

Qu'il  est  maleureux. 
Comment  va ,  franc  cuer  gracieux  ? 
M'amye,  quelle  chière  faictes-vous  ? 
Vous  voyez  que  je  suis  sur  tous 
Honnore  par  ma  grant  largesse. 
Je  suis  Tapuy  de  gentillesse  ; 
Chascun  m'obeyt  sans  faveur. 

La  Dame. 
Pensés  à  la  fin ,  monseigneur. 
Et  sachez  que  joye  dissolue 
Devant  Dieu  n'est  point  de  value  (2). 
Prodigue(s)  estes  ;  trop  bien  le  voy. 
Dont  j'ay  grant  dcubte  ,  par  ma  foy, 

(1)  Ancienne  édition  :  Maistre. 

(2)  Texte  :  valeur. 


432  Le  Chevalier  qui  donna 

Qu'en  la  fin  n'en  soyez  marry. 
Et  que  pensez -vous,  mon  amy, 
D'ainsi  le  vostre  dissiper? 
Vos  jours  voulez  anticiper 
Pour  mourir  misérablement. 
Se  des  biens  avez  lai'gement , 
Donnez  aulmosnes  pour  Dieu , 
Et  certes ,  en  temps  et  en  lieu , 
Vous  vauldra,  soyez-en  certain. 
Flateurs  vous  soutenez  à  plain , 
Et  leurs  impartissez  voz  biens 
Tellement  que  n'aA  ez  plus  riens. 
Vous  aA'cz  fait  joustes,  tournoys, 
Et  tout  ne  vous  vault  ung  tournoys. 
Que  sont  devenus  vos  chevaulx  , 
Sur  quoy  faisiez  les  grans  saulx  ? 
Vostre  avoir  fort  se  diminue. 
Que  vault  tel  pompe  entretenue 
Qui  vient  à  tel  confusion  ? 
Ou  nom  de  la  conception 
De  la  très  glorieuse  dame , 
Que  l'Eglise  aujourd'hy  reclame , 
Vueillez  sur  ce  point  cy  [v]iser 
Et  de  ce  mal  vous  adviser, 
Qui  ainsi  vous  maine  à  déclin. 

Le  Chevalier. 

Me  tenez-vous  tant  pour  badin 
Que  je  n'ay  point  de  sens  en  moy  ? 
Je  n'en  feray  riens ,  par  ma  foy, 
Pour  chose  que  m'ailliez  preschant  ; 
Et ,  se  plus  me  venez  preschant , 
Puis  qu'il  me  plaist,  saichez  sans  faille 
Qu'entre  nous  deux  aura  bataille. 


SA  Femme  au  Dyable.      433 
Taisez-vous,  ne  m'en  parlez  plus, 
La  Dame. 

Puisque  à  cella  estes  conclus , 
Plus  ne  pense  à  vous  en  parler  ; 
Mais  je  me  double,  au  pis  aller. 
Que  pis  ne  nous  soit  à  tous  deux. 

Le  Chevalier. 
Or  vous  en  taisez ,  je  le  veulx  , 
Que  n'ayez  sus  vostre  visaige. 
Je  suis  assez  prudent  et  saige 
Pour  me  gouverner  par  honneur. 

La  Dame. 

Dieu  vueille  ainsi ,  mon  seigneur  ; 
Aultrement  marrie  j'en  seroye. 

Le  Chevalier. 

Saichez  que  mon  vouUoir  s'employe 
A  tout  plaisir  mondain  avoir, 
El  n'espargneray  or  ne  mon  noyé 
Pour  acomplir  tout  mon  désir. 
Ung  seigneur,  tant  qu'il  a  loysir. 
Si  se  doit  donner  de  bon  temps. 

La  Dame. 

Aulcunes  foys ,  par  graus  despens 
Excessifz  et  trop  oullrageux  , 
Plusieurs  en  viennent  souffreteux  , 
Qui  puis  si  se  vont  repentant 
De  ce  qu'ilz  ont  despendu  tant 
Que  plus  n'ont  de  quoy  bien  faire. 

Le  Chevalier. 

Ne  cesserez-vous  huy  de  brayre? 
Je  m'en  voys  et  vous  laisseray; 

T.  111.  28 


434  Le  Chevalier  QUI  DONNA 

Mon  courroux  en  peu  passeray 
Avec  mes  gens.  Qu'est  cecy,  dea, 
A  tant  parler?  Hau,  Amaury! 

A  M  AL  R  Y. 

Monseigneur. 

Le  Chevalier. 
J'ay  le  cueur  marry 
Et  troublé  moult  amèrement. 

Amaury. 
De  quoy,  sire  ? 

Le  Chevalier. 

Certainement 
Ma  femme  [est  une]  carjuetoire  ; 
Si  me  veult  par  son  consistoire 
Me  faire  devenir  hermite. 
Elle  m'a  dit  que  je  Tay  destruite 
De  donner  en  ce  point  le  mien. 

Amaury. 
Ha ,  monseigneur,  ne  croyez  rien 
De  chose  que  femme  vous  die. 
Avoir  en  pourrez  maladie 
Se  le  mettiés  en  vostre  cueur. 
Vous  estes  ung  homme  d'honneur, 
Prudent,  large  et  abandonné; 
Se  riens  du  vostre  avez  donné , 
N'est  nul  qui  vous  en  sceut  reprendre. 

Anthenor. 

Par  le  sang,  vous  povez  despendre 
Tout  vostre  vaillant,  vueille  ou  non. 
Mais  femmes  si  on[t]  tel  renom 
Que  pour  riens  ne  se  vcullcnt  taire. 


SA  Femme  au  Dyable.      435 

Pensez  de  bonne  chère  faire 
Tant  qu'estes  en  bonne  santé. 
Quant  mort  serez ,  en  vérité 
Chascun  vous  mettra  en  oubly. 

Le  Chevalier. 
Par  la  mort  bieu ,  il  est  ainsy . 
Il  n'est  tel  que  d'estre  joyeux. 
Quant  je  seray  usé  et  vieux  , 
Je  me  tiendray  lors  à  Thostel. 

Amaurv. 
Par  le  sacrement  de  l'autel , 
Vous  avez  très  bien  proposé. 

Le  Chevalier. 
Chascun  de  vous  soit  disposé 
De  venir  ;  on  se  peult  esbatre 
Jusques  à  troys  heures  [ou]  quatre , 
Pour  passer  ma  melencolie. 

Anthenor. 

Quant  vous  plaira ,  ne  doublez  mye , 
Amaury  et  moy  nous  irons . 

Amaury. 

Vostre  voulenté  nous  ferons  ; 
Sire ,  bien  y  sommes  tenus  , 
Quant  par  vous  tous  deux  soustenus 
Nous  avons  esté  jusques  cy. 

Le  Chevalier. 
Cecy  vous  donne. 

Tous  deux. 
Grant  mercy. 


436  Le  Chevalier  qui  donna 
Pensons  tous  d'aller  à  Tesbat. 

(Amaury.) 

S'aulcim  galant  vers  nous  s'abat , 
Pourvcu  qu'il  soit  de  lieu  de  bien , 
Nous  trouverons  quelque  moyeu 
Déjouer  à  quelque  bon  jeu. 

ÂNTHENOR. 

Vous  dictes  bien,  par  la  mort  bicu; 
Encores  ay-je  cinquante  escus. 

Le  Dyable. 
Se  je  puis  venir  au  dessus 
De  ce  Chevalier,  par  mon  art , 
Je  le  tireray  de  ma  part, 
En  despit  de  sa  faulce  femme , 
Qui  ainsi  chascun  jour  reclame 
Celle  Marie,  qui  tant  nous  fait 
[De  despit]  et  noz  gens  reti'aict 
Par  sa  très  orde  baverie. 
Par  mon  barat  et  tricherie 
Les  auray  tous  deux,  se  je  puis. 
On  sçail  bien  que  cauteUu  suis 
Assez  pour  trouver  la  manièx'e 
De  le  faire  en  quelque  manière 
Cheoir  en  voyc  de  désespérance. 
Or,  avant,  il  fault  que  m'avance 
D'aller  faire  mon  entreprise. 

La  Dame. 
Aller  je  m'en  vueil  à  l'église 
Pour  ma  prière  humblement  faire 
Devers  la  Vierge  débonnaire 
Qui  porta  le  doux  créateur, 
Affin  qu'elle  garde  d'erreur 


SA  Femme  au  Dyable.      4^7 

Mon  mary  [et]  que  par  sa  gi'ace 

Veuille  que  son  saint  plaisir  face. 

Cy  endroit  m'agenoulleray 

Et  ma  requcste  luy  feray. 
0  doulx  confort,  dame  d'auctorité , 
Noble  séjour  où  la  divinité 
Se  reposa  pour  les  humains  guérir  ; 
Trésor  joyeux  de  grande  dignité , 
Lys  odorant  par  ta  virginité , 
Jésus  portas,  qui  tout  peult  remcrir. 

Très  humblement  à  toy  viens  recourir 
Et  à  genoulx  icy  te  requérir 
Que  ta  grâce  sus  mon  mary  oppairc. 
Par  toy  gardé  soit,  dame,  de  mourir 
Vilainement ,  si  que  ne  puist  périr 
Sa  povre  ame  par  aulcun  vitupère. 

Doulce  Vierge,  trésor  très  plantureux  , 
Advocate  des  pouvres  langoureux 
Qui  sont  entez  par  leur  fragilité , 
Vers  toy  je  viens ,  cueur  très  amoureux  , 
Fay  que  sente  ton  confort  savoureux , 
Car  tu  congnoys  ma  grand  nécessité. 

Las  !  mon  mary,  par  prodigalité, 
A  consummé  et  fort  débilité 
Son  domaine  et  sa  possession. 
Par  toy,  Vierge ,  soit  stabilité 
En  bonnes  meurs,  et  de  mal  acquité 
Pour  le  saint  nom  de  ta  conception. 

Tu  as  tant  fait  vers  Dicupour  les  humains, 
Que  de  péril  tu  as  engarde  maintz 
Et  délivrez  d'enfer.  Dou!ce  Marie, 
Si  te  suplie ,  oy  mes  pleurs  et  mes  plains  ; 
Garde  mou  ame  qu'elle  ne  soit  perie. 
0  doulx  ruisseau ,  fontaine  très  série , 


438  Le  Chevalier  qui  donna 
Oy-moy,  dame,  si  te  vient  à  plaisir; 
Pour  mon  mary  humblement  te  supplie , 
Car  je  voy  bien  que  son  sens  fort  varie; 
Le  bon  chemin  n'a  pas  voulu  saisir. 

Oy  mon  vray  désir, 

Confort  gracieux , 

Par  toy  puist  choisir 

Le  règne  des  cieulx. 

Ouvre  tes  doux  yeulx , 

Estens  hiy  ta  grâce, 

Et  que  en  tous  lieux 

Ton  sainct  plaisir  face. 

Le  Pipeur. 

J'ay  trop  esté  en  une  place; 
11  convient  aller  gaingner. 
Despendu  ay  ja  maint  denier 
Depuis  que  n'aquestay  un  blanc. 
Si  trouver  me  puis  sus  le  banc 
Et  quelque  gavion  de  ludie , 
Croyez  que  je  ne  fauldray  mie 
A  abatre  pain  largement. 
De  piper  ne  crains  nullement 
Homme  qui  soit  au  monde  vif. 
Mais  pas  ne  fault  estre  hastif 
Du  premier  quant  on  trouve  proye. 
J'ay  ycy  cent  solz  en  monnoye, 
Et  encore  deux  ou  troys  escus  ; 
Mais  que  soye  avec  les  plus  drus. 
J'en  attraperay,  quoy  qu'il  couste. 

Amaury. 

Sire ,  je  vois  venir  sans  doubte 

Ung  gallant  vers  nous ,  se  me  semble. 


SA  Femme  au  Dyable.     439 

Le  Chevalier. 
Laissez  venir  ;  mais  qu'il  s'assemble 
Âvec(ques)  nous ,  enquérir  fauldra 
Qu'il  est. 

Antheinor. 
Il  vient  devers  çà , 
Mon  seigneur;  desjà  fort  approche. 

Le  Chevalier. 
Or  avant  donc[ques]  sans  reproche  ; 
Enquérir  fault  de  son  estât. 

Le  Pipeur. 
J'aperçoy  là  ung  grant  débat. 
11  me  convient  vers  eulx  tirer. 
S'ilz  se  veulent  aventurer 
Aux  dez  ou  cartes,  somme  toute, 
Mais  que  fussions  dessus  le  coûte , 
Mon  faict  seroit  bien. 

Amaury. 

Hau,  gallant. 
Ne  vueillez  estre  refusant , 
Si  vous  plaist,  de  dire  où  allez. 

Le  Pipeur. 
(Passer  temps) 

Pour  esbatre ,  se  vous  voulez , 
Avecques  vous  passer  le  temps , 
Car  vostre  faict  bien  j'cntens 
Que  vous  estes  de  lieu  d'honneur. 

Anthenor. 
Venez  parler  à  mon  seigneur. 
Peult  estre  que,  quant  vous  orra, 
Que  voulentiers  il  s'esbatra 
Aux  dez  ;  ainsi  je  le  suppose. 


44o  Le  Chevalier  qui  donna 

Amaury. 

Certes ,  il  ne  quiert  aiiltre  chose, 
Ne  vous  aussi,  à  dire  vray. 

Le  Pi  peur. 

Voulentiers  parler  je  Torray. 

Pause. 

Sire,  Dieu  vous  doint bonne  vie. 

Le  Chevalier. 
Et  vous,  gallant,  Dieu  vous  bénie. 
Que  querez-vous  en  ce  lieu  cy  ? 

Le  Pipeur. 

Que  sçay-je  ?  Pour  passer  soucy 
M'en  voys  quelque  lieu  pour  m'esbatre 
Joyeusement,  sans  point  debatre, 
Heure  et  demyc  ou  deux  ,  sans  plus. 

Le  Chevalier. 
A  quel  jeu? 

Le  Pipeur. 

A  bons  dez  pellus 
Ou  à  quelque  jeu  que  vouidrez. 

Le  Chevalier. 
Par  la  cbarbieu  ,  à  nous  l'aurez. 
Sus  ,  Amaury  et  Anthenor. 
J'ay  cy  apporté  mon  trésor; 
Jouons  ung  peu  pour  temps  passer. 

Amaury. 

Monseigneur,  vous  povez  penser 
Que  de  ce  ne  vous  desdirons  ; 
Mais  aussi  [ce]  que  gaignerons 
Nostre  sera. 


SA  Femme  al  Dyablk.     44» 

Le  Chevalier. 

N'en  faictcs  double. 
S'aviez  i'aisné  ma  terre  toute , 
Si  vouidroys-je  que  vous  l  eussiez. 

Le    PlPELR. 

Voicy  des  dez.  Sus,  choisissez. 
Quel  jeu  jouerons-nous  ? 

Anthenor. 

A  la  chance. 
Amaury. 

Avant ,  sus ,  [icy]  qu'on  s'avance. 
Prenez  place  cy,  mon  seigneur  ; 
Nous  vous  debvons  porter  honneur. 
Gettez  le  dé. 

Le  Chevalier. 
[Moy]j'en  ay  dix. 

AUAURY. 

Et  moy  sept. 

An  T  H  EN  OR. 

Je  n'en  ay  que  six. 

Le  Pipeur. 
J'en  ay  douze;  le  dé  est  mien^ 
Veez-là  pour  bon. 

Le  Chevalier. 

Sus,  je  le  tiens; 
En  voylà  pour  cinquante  escus. 

Le  Pipeur. 
A  tout  ;  oncques  maiz  je  ne  fus 
En  lieu  où  eust  si  belle  couche. 


442  Le , Chevalier  QUI  DONNA 

Je  l'ay  gaygné;  homme  n'y  touche; 
Je  prendray  cecy  sur  la  buffe. 

Le  Chevalier. 

Que  nul  homme  [si]  ne  se  truffe  ; 
n  est  sien. 

Le  Pipeur. 
Sus,  qu'on  mette  enjeu. 
Amaury. 
Yelà  pour  moy. 

Le  Chevalier. 

Je  reny  bien , 
Velà  pour  celluy  qui  l'aura. 

Le  Pipeur. 

Hazait!  hay,  il  m'eschappera. 
Gentil  demonstre  tout  liazart. 
J 'en  ay  dix  :  rencontre  [hazart] 
Je  le  pers. 

Le  Chevalier. 
Je  vueil  donc  jouer  ; 
Je  puisse  bien  desavouer 
Se  je  ne  gaigne  à  ceste  foys. 
Rien  ne  vient.  J'en  ay  six  et  troys  ; 
En  despit  de  Dieu  se  puist  estre. 

Amaury. 
Je  voys  monstrer  ung  tour  de  maistre; 
Hazart!  j'ay  gagné  ceste  main. 

Le  Chevalier. 

Or  suis-je  bien  filz  de  putain. 
Je  regnye  bien  ;  j'ay  tout  perdu. 
Maintenant  j'enrage  de  dueil. 


SA  Femme  au  Dyable.     443 

Le  PiPEUR. 

Sans  (ce)  courroucer. 

Anthenor. 
Sus,  je  le  vueil. 
Couchez  ;  velà  pour  Anthenor. 

Le  Chevalier. 

Je  jouray  cent  escus  encor , 
Et  puis  trestout  sera  failly. 

Amaury. 

Je  jouray  premier,  je  le  dy. 
Velà  dix;  c'est  très  bonne  chance. 

Le  Chevalier. 
Mes  cent  escus  sont  en  balance. 
Maulgré  Dieu  qu'oncques  m'y  boutay. 
Je  le  pers  ;  il  m'a  ja  cousté 
En  ce  lieu  bien  deux  cens  escus. 

Le  Pipeur. 

Sire ,  ne  vous  (en)  courroucez  plus  ; 
Vostre  courroux  n'y  vault  pas  maille. 
Hé ,  garde  bien  que  je  ne  faille. 
Hazart,  j'ay  douze;  tout  est  mien. 

Anthenor. 
Par  la  chair  bien ,  je  n'y  fais  rien  ; 
Bon  gré  en  ayt-on  de  la  feste. 

Le  Chevalier. 

Qui  aura  argent  si  m'en  preste , 
Jusques  à  tant  que  soys  à  Thostel. 

Amaury. 
Quant  à  moy,  j'ay  ung  serment  tel 


444  Le  Chevalier  qui  donna 
Que  jamais  riens  ne  presteray 
A  jeu  de  dez.  Je  vous  diray  : 
Quérir  vous  en  fault  aultre  part. 

Anthenou. 
Mort  bieu ,  je  seroye  bien  coquart 
S'argent  à  mon  seigneur  prestoye. 
Je  regnie  bieu  ,  se  j'en  avoye 
Mille  foys  pkis  que  n'ay  vaillant, 
Si  n'auroyt-il  pas  maintenant 
Ung  denier  pour  jouer  à  moy. 

Le  Chevalier. 
Or  avant  donc  ;  à  ce  que  voy, 
Sans  croix  ne  pille  me  lairrez. 

Le  Pi  peur. 

Querez-en  ailleurs  où  vouldrez , 
Car  de  cestuy  vous  n'aurez  point. 

Le  Chevalier. 
Départir  me  fault  en  ce  point 
Sans  avoir  de  nul  réconfort. 

Le  Pipeur. 
La  char  bieu,  je  m'en  voys,  au  fort, 
Puisque  j'ay  ma  bourse  fournye. 

Anthenor. 

Boy ve  mon  seigneur  sa  foUye  ; 
S'il  a  tout  perdu,  c'est  par  luy. 
Il  ne  me  verra  aujourd'huy, 
Ne  de  cest  an,  se  bon  me  semble. 

Am  AURV. 

Puis  que  fourniz  sommes  ensemble , 
Et  qu'il  est  dessaisi  d'cscuz , 


SA  Femme  au  Dyable.     445 

Âlons  m'en  ;  il  n'y  en  a  nulz 
Endroit  luy  ;  ce  n'est  q'ung  coquart  ; 
Il  se  repent  ;  il  est  trop  tart. 
Mais  il  ne  m'en  chault,  par  ma  foy. 

Anthenor. 

Ne  s'attende  jamais  à  moy, 
Puis  que  le  sien  est  despeudu. 
Quant  à  moy,  j'ay  bien  entendu 
A  mon  faict,  je  suis  bien  garny. 

Le  Pi  peur. 
De  bonne  heure  j'arrivay  cy; 
Il  y  a  cy  plus  pour  le  gueux. 
Le  chevalier  est  bien  piteux 
Qui  a  perdu  le  sien  ainsi. 
Mais  au  fort ,  puis  que  suis  saisi 
De  ma  part,  je  m'en  vois  galler. 

Le  Dvable. 

Au  devant  me  convient  aller 
De  ce  chevalier  que  je  voys. 
A  sa  chière  bien  j'aperçoys 
Qu'il  est  très  fort  navré  au  cueur. 
Si  monstre  signe  de  seigneur. 
Si  je  puis ,  annuyt  tant  feray 
Que  luy  et  sa  femme  j'auray. 
Ou  peu  je  priseray  mon  faict. 

Le  Chevalier. 

Ha ,  fortune ,  que  tu  m'as  faict  ! 
Suis-je  par  toy  ainsi  deffaict  ! 

Ho ,  quel  forfaict  ! 
Quel  desplaisir,  voicy  de  rage  ! 
Las  que  sera-ce  de  mon  faict  ? 
J'ay  tout  perdu,  il  en  est  faict, 


ii6  Le  Chevalier  QUI  DONNA 

Pai"  mon  forfaict. 
Harau ,  peu  s'en  fault  que  n'enrage. 
Quel  horreur,  quel  cruel  dommage , 
Quel  dueil ,  quel  criminel  orage  , 

Quel  dur  oultrage 
J  ay  cy  commis  !  Ay  très  mal  faict; 
J'ay  diffamé  tout  mou  lignage  , 
J'ay  dissipé  mon  héritage 

Par  fol  couraige. 
A  peu  que  ne  me  pens  de  fait. 
0  dueil  passif  et  oultrageux  ! 
0  ennemy  fier  et  courageux  ! 

0  quels  lours  jeux 
J'ay  perpétré  par  ma  follie  ! 
Abisme  de  mal  envieux  , 
Me  sourdra  de  ire  en  tous  lieux. 

Mes  dolens  yeulx 
Seront  plains  de  mélancolie. 
C'est  dommaige  qu'on  ne  me  lye 
Au  gibet  pour  finir  ma  vie. 

Quel  villennie 
Je  fais  à  tous  chevalereux. 
J'ay  perdu  toute  seigneurie; 
Chascun  de  moy  faict  moquerie 

Et  me  harie , 
Et  tout  par  mes  faiz  vicieux. 
Ha ,  Mort,  viens  tost  à  moy  bonne  erre, 
Prens  ton  dard  et  sus  moy  le  serre 

Sans  terme  querre. 
Mort,  Mort,  acours,  je  te  requiers. 
Que  ne  me  engloutist  la  terre 
Pour  les  maulx  qu'ay  voulu  enqucrre  ! 

Mort,  Mort,  deserre 
Ta  fureur;  plus  vivre  ne  querre. 


SA  Femme  au  Dyable.     44/ 
Je  n'ay  plus  rien  de  quoy  payer; 
On  ne  se  veult  en  moy  fier  : 

Car  désirer 
Ay  voulu,  sans  riens  enquerre. 
On  me  souloit  auctoriscr 
Pour  mon  estât ,  et  hault  priser  ; 

Mais  dissiper 
Me  veult  chascun  et  mener  guerre. 

La  Dame. 

Le  cueur  me  deult  fort  et  me  serre 
Pour  mon  seigneur,  que  venir  voy 
Tout  seul.  Il  a,  en  bonne  foy, 
Quelque  chose  qui  n'est  pas  bonne. 
Pieçà  ne  le  vis  sans  peisonne 
Venir,  comme  il  fait  maintenant. 
Monseigneur  le  très  bien  venant , 
Comment  vous  va?  quel[le]  chière? 
Quant  j'aperçoy  vostre  manière, 
Vous  me  semblez  toutesbahy. 
Estes-vous  troublé  ? 

Le  Chevalier. 

Helas,  ouy. 
Et  cause  y  a,  ma  doulcc  amye. 

La  Dame. 
Helas,  pour  Dieu,  ne  vueillez  mye 
Vous  troubler  si  amèrement. 
Que  pis  vous  en  soit  nullement  ; 
Prendi'e  fault  tout  en  patience. 

Le  Chevalier. 
J'ay  ma  substance 
Perdue,  sans  doubtance. 
Pour  ce ,  quant  j'y  pence , 


}  LeQhevalier  qui  donna 

Navré  suis  au  ciicur. 
Plus  n'ay  de  finance , 
N 'argent  à  puissance 
Pour  avoir  plaisance , 
Et  m'est  deshonneur. 

La  Dame. 

Helas ,  mon  seigneur, 
Nostre  créateur, 
Si  soyez  tout  seur, 
Assez  a  pour  nous; 
Se  par  vo  foleur 
Avez  par  malheur 
Perdu  vo  labeur, 
Las  !  appaisez-vous. 

Le  Chevalier. 
J'estoye  bien  venu 
Et  entretenu , 
En  joye  soustenu; 
Maintenant  n'ay  rien. 
Je  me  voy  tout  nu, 
De  mal  prévenu; 
Grant  n'a  ne  menu 
Qui  me  die  :  «  Tien.  « 

La  Dame. 

Apaisez- vous ,  sire. 

Le  Chevalier. 
Mon  mal  trop  empire. 
La  Dame. 
Que  vous  vault  vostre  yre? 

Le  Chevalier. 
Bien  mourir  vouldi'oye. 


SA  Femme  au  Dyable.      449 

La  Dame. 

Jésus  vous  soit  mire. 

Le  Chevalier. 
Las  !  plus  ne  puis  vivre. 

La  Dame. 
Trop  donner  peult  nuyre. 

Le  Chevalier. 

Très  mal  j  pensoye. 

La  Dame. 
Faict  avez  oultrage. 

Le  Chevalier. 
C'est  mon  grant  dommage. 

La  Dame. 

Fol  ne  croit  langaige 
Tant  qu'il  ayt  receu  (i). 

Le  Chevalier. 
Pas  n'ay  esté  saige  ; 
Du  mien ,  par  usage, 
Ay  faict  vasselage , 
Dont  me  sens  deceu. 

La  Dame. 

Se  Dieu  plaist,  vous  serez  pourveu  ; 
Ayez  en  la  Vierge  fiance. 

Le  Chevalier. 
Par  ma  foy,  je  pers  patience , 
Quant  QeJ  me  voy  tout  desnué. 
Encore  ceulx  que  tenu  ay 
En  bruyt ,  posé  en  estât, 

(1)  Variante  :  Tant  qu'il  soit  deceu. 

T.  ni.  29 


45o  Le  Chevalier  QUI  DONNA 

Si  me  dient  eschec  et  mat 

Pour  ce  que  n'ay  riens  plus  vaillant. 

La  Dame. 

Quant  Fortune  va  assaillant 
Âulcun  estant  en  dignité , 
Cliascun  luy  tourne  le  costé , 
Mesmes  ceulx  qui  deussent  ayder 
A  souffreteux  et  regarder 
Dont  les  biens  leur  sont  peu  venir. 

Le  Chevalier. 
Je  ne  me  veulx  plus  cy  tenir. 
Un  g  peu  m'en  voys  esbatre  aux  champs 
Pour  faire  là  mes  piteux  cliantz 
Et  mes  regretz  plains  d'amertume. 
J'ay  le  cueur  plus  gros  q'ung  enclume 
De  desplaisir  que  je  leçoy. 

La  Dame. 

Je  requier  au  souverain  roy 

Et  à  la  glorieuse  dame 

Qu'ilz  vous  gai'dent  de  tout  diffame. 

Passez  vostre  mal  doulcement , 

Mon  seigneur;  se  Dieu  plaist,  briefvement 

Serez  mis  en  convalescence. 

Le  Dyable. 

Maintenant  est  temps  que  m'avance 
De  conduyre  mon  entreprise. 
Le  Chevalier  chascun  desprise 
Pour  ce  que  tout  est  despendu. 
Mais  que  [mes]  motz  ayt  entendu  , 
Il  sera  mien ,  point  je  n'en  double  ; 
Et  si  auray  la  faulse  glouUe' 
Sa  femme,  qui  sert  à  Marie. 


SA  Femme  au  Dyable.      i5i 

Le  Chevalier. 

Or  doy-je  bien  liayr  ma  vie  , 
Quant  ainsi  chascun  me  hai'ie 

Par  mocquerie. 
De  mes  servans  suis  dechassé  ; 
Fortune  trop  me  contrarie  ; 
Noblesse  est  bien  à  moy  perie  ; 

Mon  sens  varie. 
Las  !  qu'ay-je  faict  le  temps  passé  ? 
J'avoye  graut  avoir  amassé  ; 
J'estoye  en  honneur  enlyessé, 

Et  n'ay  cessé 
De  dissiper  tout  par  foUie. 
Mon  estât  est  bien  abaissé. 
De  mes  servans  suis  délaissé, 

Qui  amassé 
Ont  tous  mes  biens  par  tricherie. 
J'ay  donné  mes  biens  follement 
Et  despendu  prodiguement 

Et  largement 
Sans  avoir  à  la  fin  regard , 
Dont  je  mourray  honteusement. 
Il  me  desplaist  très  grandement. 

A  grant  tourment 
Fineray  devant  qu'il  soit  tard. 
Chascun  si  m'appelle  musait, 
Et  dit  l'en  :  «  Veez  là  un  coquart , 

Chassez  à  part  ; 
C'est  dommage  qu'il  vit,  vravement.  » 
A ,  Mort ,  mort  sur  moy  de  ton  dart  ; 
Aultre  chose  n'ay  esgard, 

Quant  se  départ 
Âinsy  de  moy  esbatement. 


452  Le  Chevalier  qui  donna 

Le  Dyable. 

Qu'as-tu,  Chevalier?  Hardiment 

Declaire-moy  tout  seurement 

Le  faict  qui  tant  te  touche  au  cueur. 

Le  Chevalier. 

Qui  es-tu  ?  Viens  soubdainement  ;' 
Esbahy  me  fais  grandement 
Quant  tu  me  portes  tel  honneur. 

Le  Dyable. 

Ne  te  chaille ,  et  soys  seur 
Que  te  puis  oster  la  douleur 
Qui  te  tient  si  amèrement. 

Le  Chevalier. 
A  peine  pourroit  ton  labeur. 
Ou  ta  es  trop  puissant  seigneur, 
Me  faire  appaiser  bonnement. 

Le  Dyable. 

J'ay  en  moy  le  gouvernement 

Du  monde  ;  sache  vrayement 

Que  puis  ung  povre  homme  enrichir. 

Le  Chevalier. 

S'ainsi  estoit  certainement, 
Tantost  scroys  hors  de  tourment; 
D'aultre  chose  je  n'ay  dcsir. 

Le  Dyable. 

Dy  moy,  puis  que  tu  as  loysir. 
Se  tu  veulx  faire  mon  plaisir; 
Puis  après  riche  te  feray. 

Le  Chevalier. 

Mais  que  je  sache ,  sans  faillir, 


SA  Femme  au  Dyable.      453 

Qui  tu  es ,  seur  te  peulx  tenir 
Qu'à  ton  vouloir  obeiray. 

Le  Dyable. 

Mon  nom  jamais  ne  [te]  diray  ; 
Mais  à  ton  faict  remediray 
Se  tu  veulx  faire  à  mon  dict. 

Le  Chevalier. 
La  mort  bien ,  je  te  serviray 
Et  ton  vouloir  acompliray 
Se  tu  fais  ce  que  tu  m'as  dit. 

Le  Dyable. 
Ho,  n'en  parle  plus,  il  suffist. 
Bien  sçay  que  chascun  si  te  fault , 
Pour  ce  que  n'as  plus  de  quibus. 

Le  Chevalier. 
Il  est  vray. 

Le  Dyable. 

Venons  au  surplus. 
Par  moy  tu  seras  remis  sus  ; 
Mais  aussi  mon  vouloir  feras. 

Le  Chevalier. 
De  ce  ne  feray  nul  reffus; 
Je  te  le  proraetz  et  conclus, 
Et  me  dis  ce  que  tu  vouldi'as. 

Le  Dyable. 

De  ton  sang  lettre  me  feras 
Et  de  ta  main  tu  l'escripras , 
Puis  après  tu  seras  pourveu. 

Le  Chevalier. 
Ainsi  que  ditter  la  vouldias 


454  Le  Chevalier  qui  donna 

Je  te  l'escripray  ;  c'est  le  cas, 

Puis  que  à  honneur  sei'ay  pourveu. 

Le  Dyable. 

Saches  que  ton  faict  ay  cogneu  : 
Ta  propre  femme  t'a  deceu  ; 
Pour  tant  la  doys  abandonner. 

Le  Chevalier. 

Certes ,  nul  mal  ge  n'y  ay  veu  ; 
De  ton  dit  je  suis  tout  csmeu. 

Le  Dyable. 

Viens  ça,  me  la  veulx-tu  donner? 

Le  Chevalier. 
Se  tu  me  vouloye  guerdonuer 
Et  en  grant  estât  m'ordonner, 
Peult-estre  je  m'adviseroyc. 

Le  Dyable. 

Se  tu  me  la  veulx  cy  livrer 
Dedens  ung  temps,  tost  délivrer 
Te  feray  assez  de  monnoye. 

Le  Chevalier. 
Par  la  mort  bieu,  je  te  l'ottroye', 
Mais  qu'en  estât  posé  je  soye, 
Dedans  sept  ans  je  l'amenray. 

Le  Dyable. 

Fais  m'en  lettre,  que  je  la  voye, 
Et  tantost  te  mettray  en  voye 
Que  ton  vouloir  accompliray. 

Le  Chevalier. 

Très  voulenticrs  je  l'escripray 
Et  de  ma  main  la  signeray, 


SA  Femme  au  Dyable.     455 
Ainsi  que  tu  la  ditteras. 

Le  Dyable. 
Or  escripz:  je  te  nommeray 
Et  les  pointz  te  deviseray 
Ainsi  comme  tu  la  feras. 
Or  premièrement  tu  mettras 
Que  la  Trinité  regnyeras 
Et  la  foy  de  toute  l'Eglise. 

Le  Chevalier. 

Adea,  ainsi  ne  m'aura[s]  pas. 
Je  m'adviseray  sur  ce  cas  ; 
La  cause  requiert  qu'on  y  vise. 

Le  Dyable. 

Se  veulx  estre  mis  en  franchise , 
Il  te  convient  ce  point  passer. 

Le  Chevalier. 
C'est  ung  cas  de  grant  enti-eprise , 
Et  pour  tant  y  m'y  fault  penser. 

Le  Dyable. 
Veulx-tu  ton  estât  abaisser 
Et  vivre  en  tel  mendicité  ? 
Accorde  mon  dit  sans  faulser, 
Mis  seras  en  grant  dignité. 

Le  Chevalier. 
De  regnier  la  Trinité, 
C'est  ung  dur  point  et  détestable  ; 
Mais  d'estre  mis  en  liberté , 
Cela  m'est  au  cueur  aggreable. 

Le  Dyable. 
Or  le  faitz  lost ,  de  par  le  dyable, 


456  Le  Chevalier  qui  donna 
Se  tu  veux ,  ou  [bien]  je  m'en  voix. 

Le  Chevalier. 
Or  avant ,  pour  estre  vaillable 
Et  en  honneur,  je  le  feray. 

Le  Dyable. 

Après  aussi  je  te  diray  : 
La  Vierge  Marie  regnieras. 

Le  Chevalier. 

Par  ma  foy,  tant  que  je  vivray, 
Je  n'en  feray  rien ,  c'est  le  cas. 

Le  Dyable. 

Pourquoy,  mescbant,  ne  peux-tu  pas 
Aussi  bien  regnier  la  mère 
Comme  le  fils? 

Le  Chevalier. 
Passe  ce  pas , 
La  chose  si  m'est  trop  amère. 

Le  Dyable. 

Tu  ne  peulx  en  nulle  manière 
Avoir  riens  se  tu  ne  le  fais. 

Le  Chevalier. 

Laissons  en  paix  ceste  matière  ; 
Pour  mort  je  ne  le  fei'oys  jamais. 

Le  Dyable. 

Or  avant  donc  ;  tu  me  prometz 
Que  ta  femme  si  amèneras. 
Escriptz  ta  lettre  et  la  parfaictz, 
Et  puis  après  la  signeras. 


SA  Femme  au  Dyable.     4^7 

Le  Chevalier. 

Tantost  achevée  tu  l'auras. 
Veulx-tu  plus  rien  ?  Vêla  cy  faicte. 

Le  Dyable. 

Il  fault  donc  que  je  m'entremette 

De  te  fournir  de  grant  avoir. 

Premièrement,  tu  dois  sçavoir 

Que ,  pour  parvenir  à  tes  pointz , 

Tu  auras  tes  désirs  conjointz 

A  faire  ce  que  m'as  promis. 

Et ,  afin  que  tu  soys  remis 

En  honneur,  près  d'icy  iras 

En  ung  lieu  que  tu  trouveras , 

Lequel  au  doy  te  monstreray, 

Et  là  dedans  sache  de  vray, 

Ung  très  grant  trésor,  c'est  la  somme  , 

Y  est  pour  te  faire  riche  homme 

Et  plus  que  (tu)  ne  fus  oncques  jour. 

\  oy-tu ,  regarde  cy  autour  : 

Voici  le  lieu  que  je  te  dis. 

Or  ne  soys  pas  si  estourdis. 

Que  ne  vienne  cy  à  ton  terme. 

Le  Chevalier. 

Puisque  la  lettre  te  conferme  , 

N'ayez  doubte  que  ne  vienne  cy. 

Tantost  seray  hors  de  soucy, 

Puisqu'auray  argent  et  pecunc. 

Sang  bien,  en  voicy,  sans  faulte  aulcune. 

Je  suis  bien;  priser  me  fei-ay. 

Cest  avoir  cy  j'emporteray 

Pour  acheter  habitz  nouveaux 

Et  avoir  mulles  et  chcvaulx 


458  Le  Chevalier  QUI  DONNA 

Et  estât  comme  il  appartient. 
Il  ne  me  chault  ja  dont  il  vient, 
Puisque  j'en  ay. 

Le  Dvable. 

J'ay  tant  brassé 
Que  le  chevalier  enlassé 
Se  est  du  tout  à  ma  cordelle. 
J'auray  aussi  sa  damoyselle; 
Ve  la  cy  obligée  dedans  ; 
Quant  ce  viendra  l'heure  et  le  temps , 
Pas  ne  fauldray  à  venir  cy. 

Le  Chevalier. 

M'amye ,  ne  soyez  en  soucy, 
J'ay  eu  de  l'argent  largement. 

La  Dame. 

Loué  soit  Dieu  certainement  ; 
Mon  amy,  j'en  ay  très  grant  joye. 
Sachez  que  Dieu  les  siens  pourvoye  ; 
Jamais  ne  les  laisse  périr. 

Le  Chevalier. 
Je  ne  en  pense  point  enquérir. 
Se  Dieu  ou  dyable  le  m'envoye  ; 
Puisque  j'ay  argent  et  monnoye , 
Ne  me  chault  dont  il  soit  venu. 

La  Dame. 

De  quoy  vous  est-il  souvenu 
De  dire  ces  motz?  Taisez-vous. 
Au  cueur  deussiez  avoir  courroux 
D'ainsi  proférer  telles  parolies. 

Le  Chevalier. 
Pour  Dieu ,  délaissez  ces  frivolles  ; 


SA  Femme  au  Dyable.     4^9 

Je  n^ay  pour  en  nulle  manière 
D'avoir  jamais  nécessité. 

La  Dame. 
Vous  avez  mon  cueur  incité. 
A  quoy  pensez-vous ,  mon  doulx  sire, 
Quand  vous  ouy  proférer  ou  dire 
Parolles  si  très  détestables  ? 

Le  Chevalier. 

Taisez-vous ,  de  par  tous  les  dyables , 
Qu'il  n'ayt  hutin  entre  nous  deux. 
S'il  fault  que  j'entre  en  mon  courroux , 
Le  dyable  vous  chantera  messe. 

La  Dame. 

Hé ,  Nostre-Dame ,  quel  destresse 
Est  en  mon  cueur  de  ce  faict  cy  ! 
Mais  au  fort,  puisqu'il  est  ainsi. 
Il  me  fault  tout  laisser  aller. 

Le  Chevalier. 
Plus  ne  veulx  que  rire  et  galler. 
Puisque  (je)  suis  pourveu  de  finance. 
C'est  bien  raison  que  je  m'avance 
D'aller  à  l'esbat  soir  et  main  ; 
Car  j'ay  or  et  argent  à  plain, 
En  despit  des  faux  envieux. 

Amaury. 
Anthenor,  je  suis  bien  joyeux  : 
Mon  seigneur  si  est  remplumé. 
Il  a  en  quelque  lieu  plumé. 
Ou  faict  finance  de  cliquaille. 

Anthenor. 
Allons  vers  luy,  vaille  que  vaille , 


46o  Le  Chevalier  qui  donna 

Pour  sçavoir  s'il  nous  reprendra. 
Peult-estre  que  encoi'es  nous  donra 
Quelque  chose  pour  le  servir. 

Amaury. 

Jamais  ne  fault  compte  tenir 
De  gens ,  quant  tout  est  despendu  ; 
Long-temps  a  que  Tay  entendu, 
Ung  mot  qu'on  dit  à  l'adventnre  : 
L'amour  si  A^ault  quant  argent  dure; 
Mais,  quant  finance  est  faillye, 
A  peine  trouve  on  nul  amye. 
Allons-nous  en  veoir  qu'il  dira. 

Anth  enor. 

Encores  tout  joyeux  sera 

De  nous  prendre  à  belle  faveur. 

Voyez-le  (jà). 

Ama  ury. 
Dieu  gard  Monseigneur. 
Comme  se  porte  la  santé? 

Le  Chevalier. 

Très  bien.  J'ay  argent  à  planté. 
Amaury,  je  suis  remis  sus. 

Anthenor. 

On  tiendra  de  vous  compte  plus 
Qu'on  ne  faisoit,  n'en  ayez  doubte. 
Vous  sçavez  que  chascun  deboutte 
Les  gens  quant  ilz  n'ont  de  quibus. 

Amaury. 

Maintenant  estes  au  dessus 

De  voz  besongncs,  ])ien  le  voy. 

Si  vous  avez  mcstier  de  moy, 


SA  Femme  au  Dyable.      4Gi 
Ne  m'espargnez  en  riens  qui  soit. 

AlNTHENOR. 

Quant  est  de  moy,  s'il  vous  plaisoit 
Quelque  chose  me  commander, 
Sachez,  Monseigneur,  sans  tarder, 
Que  de  bon  cueur  l'acompliroye 
Et  vostre  serviteur  seroye , 
Et  me  tiens  tel  tant  qu'auray  vie. 

Le  Chevalier, 
Je  vous  retiens  de  ma  mesgnye, 
Et ,  se  riens  vous  avez  raespris 
Contre  moy,  sans  estre  mespris, 
Vous  le  pardonne  entièrement. 

Amaury. 
Je  vous  mercye  très  humblement. 
Monseigneur,  quant  est  de  ma  part. 

Anthenor. 

Pour  ce  joyeulx  advenement 

Je  vous  mercye  très  humblement. 

Le  Chevalier. 
N'espargnez  argent  nullement; 
J'en  ay  assez  où  nul  n'a  part. 

Amaury. 
Je  vous  mercye  très  humblement , 
Monseigneur,  quant  est  de  ma  part. 

Le  Dyable. 
Il  me  convient  avoir  regard 
Au  terme  que  ce  chevalier 
C'est  voulu  à  moy  obliger 
Et  me  livrer  icy  sa  femme. 
Je  l'auray  en  corps  et  en  ame, 


462  Le  Chevalier  QUI  DONNA 

L'eussent  "juré  Dieu  et  les  saints, 
Car  il  m'a  escript  de  ses  mains 
La  lettre  sellée  de  son  signe. 
Tantost  fauldra  que  m'enchemine 
Pour  l'aller  attendre  au  lieu  dit. 
Il  est  mien  ,  sans  nul  contredit, 
Jamais  il  n'en  peult  eschapper. 
Marie  ne  me  pourra  tromper 
Que  ne  l'aye,  maulgré  son  visage. 

La    Dame. 

Je  suis  moult  troublée  en  couraige 
Que  ne  puis  nullement  sçavoir 
Où  mon  seigneur  prent  cest  avoir 
Qu'il  a  maintenant  abandon. 
A  grant  et  à  petit  faict  don. 
Ne  sçay  dont  vient  ceste  finance , 
Mais  ,  certes ,  quant  au  cas  je  pense , 
Je  suis  bien  marrie  en  mon  cuem*. 
A  toy,  mère  du  créateur, 

Pour  ma  douleur 
Refraindre,  viens  à  mon  secours. 
Garde  moy  de  tout  déshonneur 

Et  mon  seigneur 
Conferme  en  grâce  tous  les  jours. 
Humblement  à  toy  me  recours  ; 

Fais  que  les  tours 
Dont  je  double  qu'il  se  mefface  , 
Au  nom  de  ta  Conception , 

Sans  fiction , 
Soit  tousjours  en  bien  par  ta  grâce. 
Garde  le  de  tentation, 

De  lésion 
Que  son  amc  ne  soit  damnée. 


SA  Femme  au  Dyable.      463 

A  toy,  doulce  vierge  honuourée  , 

Sur  tous  louée, 
Je  viens  en  ma  nécessité. 
Tu  congnoys  du  tout  ma  pensée , 

Dame  prisée; 
Deffens  moy  en  adversité. 

Le  Chevalier. 
Je  me  sens  au  cueur  molesté 
Quant  pense  au  cas  que  j'ay  commis. 
Au  dyable  je  me  suis  submis 
Et  obligé  ,  moy  et  ma  femme. 
0  haro  !  suis-je  bien  infâme 
De  l'avoir  en  ce  point  lyée 
Et  envers  le  dyable  obligée? 
De  luy  rendre  quel  dur  meffaict  ! 
Ha,  traistre  meschant ,  qu'as-tu  faict? 
C'est  pour  néant  ;  il  fault  qu'il  se  face. 
Je  luy  doy  mener  en  la  place 
Où  luy  fis  obligation. 
Or  vient  la  confirmation 
De  mon  jour,  qu'il  fault  que  je  livre 
Ma  femme,  se  je  veulx  plus  vivre. 
Et  pour  tant  je  luy  meneray. 
Mais  premièrement  luy  diray 
Qu'elle  et  moy  passer  temps  yrons. 
Puis  après,  quant  au  lieu  serons , 
Du  deraourant  je  m'en  rapporte 
A  celluy  qui  ma  lettre  porte. 
Si  la  veult  prendre,  si  la  prenne. 
Affin  que  mon  faict  s'entietienne 
Desclairer  luy  fault  mon  vouloir. 

La  Dame. 

Ne  sçay  que  vous  povez  avoir, 


4^4  Le  Chevalier  QUI  donna 

Monseigneur,  vous  estes  pensif. 
Dites-moy,  pour  Dieu ,  le  motif 
Qui  vous  tient  ainsi  en  pensée. 

Le  Chevalier. 
La  vérité  tost  declairée 
Vous  sera,  quant  le  demandez. 
Venir  vous  fault,  plus  n'attendez, 
Avec[ques]  moy  ung  peu  esbatre, 
D'icy  a  trois  jours  ou  a  quatre. 
En  ce  boys  qui  est  près  d'icy. 
Point  ne  seray  hors  de  soucy. 
Tant  que  vous  [y]  soyez  menée. 

La  Dame. 

Avez-vous  vonlenté  fermée 

A  ce  propous,  mon  bon  seigneur? 

Mais  que  ce  soit  sans  deshonneur 

Ne  sans  villennie  de  mon  coqis , 

Je  suis  de  tous  voz  bons  accordz 

Contente;  mais  je  suis  en  doubte 

Pourquoy  vostre  vouloir  se  boute 

De  me  mener  en  ce  boys  là, 

Car  il  ne  vous  advint  picçà 

D'en  parler.  (Je)  ne  sçay  dont  ce  vient. 

Le  Chevalier. 

N'en  parlés  plus  ;  il  le  convient  ; 
Avancez-vous  ;  il  le  fault  faire. 

La  Dame. 

Puis  que  le  cas  est  nécessaire , 
Allons  y  donc  quant  vous  vouldrez  ; 
Voz  gens  avec  nous  mènerez  ; 
Compaignie  est  bonne  en  tel  cas. 


SA  Femme  au  Dyable.      4G5 

Le  Chevalier. 

Non  feray,  car  je  ne  veulx  pas 
Qu'il  y  ait  nul  que  vous  et  moy. 

La  Dame. 

Cela  me  fait  au  cueur  esmay 
Quant  y  voulez  aller  seullet, 
Sans  avoir  paige  ne  varlet 
Que  vous  et  moy;  que  veult  ce  dire  ? 

Le  Chevalier. 
N'en  parlez  plus. 

La  Dame. 

Nenny,  beau  sire; 
Puis  qu'il  vous  plaist,  je  le  veulx  bien , 
Pourveu  qu'on  ne  me  face  rien 
Avec  vous. 

Le  Chevalier. 
Estes-vous  en  doubte? 
La  Dame. 
Nenny.  Mais  je  crains,  somme  toute, 
Aulcun  que  pourrons  rencontrer. 

Le  Chevalier. 

Ne  vous  en  vueillez  point  doubter  ; 
Homme  ne  vous  fera  nul  mal. 
Devaller  vous  fault  par  ce  val 
Aifin  que  nul  [si]  ne  vous  voye. 

La  Dame. 

Or  allons ,  que  Dieu  nous  convoyé 
Et  la  doulce  Vierge  Marie , 
A  laquelle  requiers  et  prie  , 
Au  nom  de  sa  conception, 

T.  ni.  30 


466  Le  Chevalier  qui  donna 

Que  de  cruelle  affliction 

Nous  vueille  gai'der  et  dcireudi'e. 

Le   Dyable. 

Il  me  convient  aller  attendre 

Le  chevalier  qui  doibt  venir 

Et  sa  femme ,  pour  parvenir 

Au  point  où  j'ay  pieçà  tendu. 

Puisque  du  tout  il  s'est  rendu 

A  moy,  et  puis  sa  femme  aussi, 

Par  ceste  lettre  que  j'ay  cy, 

Qu'ilz  ne  soyent  tous  miens  par  sentence 

Rien  n'y  vault  le  contredire. 

La  Dame. 

Je  vous  requiers  qu'en  ceste  église 
Voyse  nng  petit  pour  Dieu  prier, 
La  Vierge  où  je  me  veulx  fier. 
Et  puis  après  viendray  à  vous. 
Mon  cucur  sera  hors  de  courroux 
Et  de  pensée  ,  mais  que  humblement 
J'aye  pi'esenté  dévotement 
Ma  pétition  à  Marie. 
Mon  doulx  seigneur,  je  vous  en  prie 
Que  vous  m'ottroyez  ma  requeste. 

Le  Chevalier. 

Vous  me  faistes  mal  en  la  teste 
De  tant  quaquetcr  ;  allez  doncques 
Et  gardez,  pour  choses  quelconques, 
Que  vous  veniez  incontinent 
Qu'aurez  fait. 

La  Dame. 
Croyez  seuremcnt 
Si  feray-je  ;  n'ayez  soucy, 


SA  Femme  au  Dyable.      467 
Je  reviendray  en  ce  lieu  cy 
Tout  maintenant  sans  arrester. 
Devant  toy  me  viens  présenter, 
Vierge ,  que  chascun  doibt  prier 

Et  honnorer; 
Yueille  entendre  ma  prière  ; 
Plourer,  gemii-  et  lamenter 
Je  dois  bien,  et  me  dementer. 

Sans  déporter  ; 
Assez  y  a  cause  et  matière  : 
Mon  mary,  vierge  tresorière  , 
M'ameine  en  ce  boys  là  derrière , 

Mais  la  manière 
Ne  me  veult  jamais  declairer. 
Si  te  prie,  estens  ta  lumière; 
En  toy  est  ma  fiance  entière. 

Soys  ma  bannière. 
Viens  moy,  s'il  te  plaist,  conforter. 
Par  ta  saincte  Conception, 
Soye  garantie,  vierge  digne. 
En  toy  est  ma  protection. 

Sans  fiction , 
Humblement  vers  toy  je  m'encline  ; 
Helas,  dame,  je  suis  indigne , 
Que  ta  doulce  grâce  bénigne 

Sur  moy  consigne 
Pour  avoir  supportation. 
Mais  tu  es  la  A'raye  médecine 
Qui  des  cueurs  oste  la  racine 

Très  maligne 
Qui  fait  estre  en  perdition. 
Garde  mon  mary,  doulce  dame , 
De  pensée  villaine  et  de  blasrae 

De  corps  et  d'ame , 


468  Le  C'h e V a l I e u  qui  donna 

Tant  qu'a  le  servir  il  s'accorde. 
Ostc  le  de  la  voye  infâme. 
Etmoy,  qui  suis  sa  povre  femme 

Qui  te  reclame , 
Fais  nous  vivre  eu  paix  et  concorde. 
Le  faulx  Sathan  point  ne  le  morde. 
Se  sa  vie  a  esté  ordc  , 

Si  le  recorde 
Bien  pour  éviter  la  flamme 
D'enfer.  Oste  le  de  la  cliorde 
De  pcchc  rcmply  de  discorde; 

Son  faict  recorde , 
Devant  Dieu,  qu'il  n'ayt  diffame. 

NosTRE  Dame. 

Mon  fdz ,  grâce  je  te  (p)rcclame 
Pour  une  qui  est  bien  m'amyc, 
Laquelle  n'a  dcsscrvy  myc 
Qu'elle  soit  du  tout  rcffusée  ; 
Car  elle  a  tousjours  sa  pensée 
A  te  servir  et  moy  aussi. 
Or  est-elle  en  graut  soucy 
Pour  ce  que  le  faulx  Satlïanas 
Tient  son  mary  fort  en  ses  las , 
Et  tant  que  luy  a  fait  promettre 
Et  de  son  sang  faire  une  lettre 
Que  sa  femme  luy  livrcroit. 
Si  te  prie ,  fdz ,  par  bon  droit, 
Que  la  femme  soit  garantie  , 
Et  pour  le  chevalier  te  piic 
Que  du  dyable  délivré  soit, 
Car  Satlian  [très]  fort  le  déçoit 
Par  ses  abus  dyabolic(pies 
El  par  ses  fallaccs  oblicques, 


SA  Femme  au  Dyable.      4^9 

Dont  son  ame  est  en  grant  danger. 
Mon  filz  ,  ne  te  vueilles  venger 
De  luy,  je  t'en  prie  humblement. 

Dieu. 

Mère,  vous  sçavez  plainement 
Qu'à  voz  justes  pétitions 
Ne  fais  point  contradictions. 
Vostre  vouloir  s'accorde  au  mien , 
Et  pour  tant,  mère,  je  veux  bien 
Que  la  femme  soit  délivrée  , 
Car  à  tort  elle  est  obligée. 
Mais  au  regard  de  son  mary, 
Mère ,  saichez  qu'il  est  ainsi 
Qu'il  m'a  regnvé,  et  l'église, 
Par  quoy  il  pcrt  toute  franchise, 
Et  de  son  sang  lettre  en  a  faict, 
Dont  il  a  grandement  meffaict. 
Or  est  ainsi  que  ne  doy  pas  , 
Vcu  le  merveilleux  (mef)faict  et  cas, 
Luy  pardonner  legiercment. 

NosTRE  Dame. 
0  juge,  voy  planierement 
Que  ce  qu'il  a  fait  et  commis , 
Comme  hors  [de  sens]  et  desmis 
De  raison  il  a  perpétré  ; 
Par  quoy  luy  doit  estre  impetré 
Remission  en  ce  cas  cy. 
Et  de  rechef,  mon  filz,  aussi 
Tu  scès ,  quant  il  te  regnia  , 
Que  raison  en  lui  fourvoya 
Et  n'eut  pas  à  la  fin  regard. 
Item  et  mesme,  d'aultre  part , 
Oncques  ne  voulut  regnycr 


470  Le  Chevalier  qui  donna 

Mon  nom,  Ponr  tant  je  te  rcquier 

Qifil  soit  de  ce  péril  dehors 

Et  que  luy  soys  mysericors , 

Entendu  Torde  abusion 

Et  la  grant  persuasion 

Que  le  dyable  son  adversaire 

Luy  a  faict  par  cas  soubdaiu  faire 

Mon  filz ,  n'en  prens  pas  par  sentence 

De  son  meffaict  telle  vengence , 

Comme  le  cas  bien  le  désire. 

Dieu. 

A  vous  ne  veulx  point  contredire , 
Doulce  mère ,  c'est  bien  raison , 
Jaçoit  ce  que  sa  desraison 
A  peine  se  peult  pardonner. 
Confort  A'ous  luy  yrcz  donner 
Et  délivrer  la  damoyselle 
Qui  vous  sert  en  vostre  chappelle 
En  faisant  sa  pétition. 
A  luy  yrez  en  fiction 
De  sa  femme ,  et  puis  vous  menra 
Au  lieu  où  mener  vous  vouidra , 
Cuydant  que  ce  soit  sa  partie; 
Elle  demourra  endormie 
Jusques  à  tant  que  vous  viendrez. 
Au  faul.v  Sathan  vous  osterez 
La  lettre  qu'il  tient  en  sa  main  , 
Et  le  chevalier  tout  à  plain 
Délivrerez ,  aussi  la  dame  ; 
Car  vostre  pitié  me  reclame 
A  luy  faire  grâce  et  pardon. 
Anges  ,  tous  allez  à  bandon 
La  convoyer  benignement. 


SA  Femme  au  Dyable.  47^ 

NosTRE  Dame. 

Je  te  mercye  humblement , 
Mon  doiilx  fils  courtoys  et  begnin. 
Anges  ,  mettons-nous  à  chemin 
Pour  allei"  vers  ce  chevalier. 

Gabriel. 
Pour  l'honneur  du  roy  droicturicr, 
Royne  de  tiès  haulte  excellence. 
Le  ferons  par  grant  diligence. 
Chantons  ,  Raphaël ,  en  allant. 

Raphaël. 

En  louant  le  roy  tout  puissant 
D'ung  mot  [très]  bel  et  gracieux  , 
Et  la  royne  aussi  des  liaulx  cieulx  , 
Gabriel,  je  vous  ayderay. 

Le  Chevalier. 
Je  croy  que  meshuy  cy  seray 
En  attendant  ceste  bourgoise. 
Sang  bieu ,  s'il  fault  que  g'y  voise , 
Bien  sçay  qu'il  y  aura  hutin. 
Je  la  voy  ;  elle  est  en  chemin. 
Sa,  dame,  sa,  venez  avant. 

Nostre  Dame. 
Sus,  mon  amy,  allez  devant. 
Long-temps  m'avez  cy  attendue  ; 
Mais  j'ay  pour  vous  grâce  rendue 
A  Dieu,  qu'il  vous  vueille  conduyre. 

Le  Dyable. 
Tantost  je  me  pourray  deduyre 
Du  chevaher  et  de  sa  femme  ; 
En  enfer  porteray  son  ame ,  ! 


472  Le  Chevalier  qui  donna 

En  despit  qu'(el]e)  a  Marie  servy. 
Mais ,  haro  !  je  suis  trahy  : 
Le  chevalier  n'amaine  mye 
Sa  femme  avec  liiy;  c'est  Marie. 
Bien  sçav  qu'elle  me  fera  meschef  ; 
Mais,  au  fort,  je  vicudiay  à  chef 
Du  chevalier,  car  il  est  mien 
Par  ceste  lettre  que  je  tien. 
Haro ,  ne  sçay  que  faire  doye 

Le  Chevalier. 

Tout  le  cueur  durement  m'cffroye 
Quant  aproche  de  ce  lieu  cy. 

Nostre  Dame. 

Sire ,  ne  soyez  en  soucy , 
Allez  hardiment ,  n'ayez  peur  : 
Car  la  mère  du  Créateur 
Vous  aydera  ,  soyez  certain. 

Le  Chevalier. 

Je  ne  m'ose  monstrer  à  plain  ; 
Je  voy  bien  que  je  suis  perdu. 

Le  Dyable. 

Je  t'ay  longuement  attendu. 
Faulx  traistre  ,  tu  m'as  bien  trahy  ; 
Que  m'as-tu  amené  icy  ? 

Le  Chevalier. 
Ma  femme. 

Le  Dyable. 

Tu  mens  faulsenient. 
Le  Chevalier. 
Regarde,  vcla  cy  vraycmcnt. 


SA  Femme  au  Dyable.   47^ 

Le  Dyable. 

Haro  !  voicy  grant  mocquerie  ; 

Tu  amaines  celle  Marie 

Qui  tant  nous  faict  grief  et  ennuy. 

NosTRE  Dame. 
Ha  ,  faulx  Sathan ,  venue  je  suis 
Pour  celle  que  livrée  t'avoit. 
Tu  scez  bien  que  tu  n'as  nul  droit 
Sur  elle ,  qui  est  ma  serA^ante. 
Va-t'en  en  la  prison  j)uante 
A  tousjours,  sans  jamais  partir. 

Le  Dyable. 

D'icy  ne  me  vueil  départir 
Tant  que  le  chevalier  j'auray  : 
Car  par  raison  je  monstreray 
Qu'il  est  mien;  en  voycy  la  lettre 
De  ses  mains  ;  jamais  ne  peult  cstre 
l\  en  a  escript  [le]  libelle. 

Le  Chevalier. 
0  digne  pucelle  ! 
En  ayde  t'apelle  ; 
J'ay  (tant)  esté  rebelle  , 
Ne  soye  débouté. 
Fille  maternelle , 
Soys  pour  ma  querelle 
Contre  la  cautelle , 
Royne  de  bonté. 

0  vierge  haultaine  ! 
Oste-moy  de  peine; 
Mon  cas  te  remaine  ; 
J'ay  très  mal  vcscu  ; 


474  Le  Chevalier  QUI  DONNA 

Saincte  souveraine , 
Soyez-moi  prochaine  ; 
0  doulce  fontaine, 
Soyez  mou  escu. 

NosTRE  Dame. 
Faulx  Sathan ,  tu  seras  vaincu  , 
Car  par  malice  tu  l'as  faict. 
Baiile-raoy  la  lettre  ;  de  faict 
Le  chevalier  nul  mal  n'aura  ; 
De  tes  mains  délivré  sera , 
Et  sa  femme  pareillement; 
Mon  filz  l'a  dit  par  jugement, 
Qui  congnoit  assez  tes  abus. 

Gabriel. 

Sathan ,  ne  fais  plus  de  refus , 
Baille  tost  la  lettre  à  Marie  ; 
Ta  cautelle  sera  perie  ; 
Tu  as  perdu  le  chevalier, 
Lequel  tu  as  fait  obliger 
De  son  sang  par  abusion. 

Le  Dyable. 
Je  n'entcns  pas  bieu  ung  faict  tel 
De  m'oster  ce  qu'il  m'appartient. 

Nostre  Dame. 
Or  n'en  parle  plus,  c'est  pour  néant. 
Laisse  ta  lettre  sans  espace, 
Car  mon  filz  si  liiv  a  fait  grâce; 
Pour  tant  la  lettre  avoir  nous  fault. 

Le  Dyable. 
Haro  !  de  dueil  le  cueur  me  fault, 
J'ay  perdu  ma  possession, 
Et  tout  par  ton  abusion. 


SA  Femme  au  Dyable.     4y5 

Marie ,  tu  destruis  enfer. 
Haro!  que  dira  Lucifer 
Quant  il  saura  ceste  nouvelle? 
Bien  sçay  que  pas  ne  Tauiay  belle  ; 
Batu  seray  et  tourmenté. 
Je  m'en  voys  d'ung  aulti"C  costé 
Faire  tant  qu'auray  aultre  proye  ; 
Je  ne  puis  anester  en  voye; 
Maintenant  il  s'en  fault  fouyr. 

NosTRE  Dame. 

Vueille-toy,  amy,  resjouyr, 
Et  t'en  va  vers  ta  bonne  iemme , 
Laquelle  à  genoux  me  reclame 
En  ma  chapelle  dévotement. 
Vis  doresnavaut  saintement, 
Et  de  très  bonne  intention 
Aymé  ma  Conception, 
Et  en  fais  grant  solennité. 
Il  a  pieu  à  la  Trinité 
De  t'avoir  préservé  de  mal. 
Encore  le  faulx  infernal 
Si  te  tenoit  fort  en  ses  las. 
Mon  amy,  jamais  ne  soys  las 
De  Dieu  servir  dévotement. 

Le  Chevalier. 

Mercier  vous  doy  humblement , 
Glorieuse  Vierge  Mai  ie , 
Car  vous  me  monstrez  dignement 
Signe  de  très  grant  courtoysie. 
Par  vous  mon  ame  est  appaisée, 
Qui  estoit  subjecte  à  misère. 
Qui  bien  vous  sert  il  ne  fault  mye , 
Car  en  la  fin  luv  estes  mère. 


476  Le  Chevalier  qui  donna 

0  royne  de  haulte  excellence, 

0  dame  de  grant  dignité, 

0  mère  de  très  grant  puissance, 

0  refuge  en  captivité , 

Par  vous  je  me  sens  acquitté 

Du  dyable ,  à  qui  lyé  j'estoye  ; 

Signe  me  monstre  d'équité 

Quant  par  vous  suis  en  bonne  voye. 

Comme  pourray-je  grâce  rendre. 

Comme  vous  pourray-je  servir. 

Quant  çà  jus  vous  venez  descendre 

Pour  hors  du  péché  m'asserA'U"  ? 

Qui  Aostre  amour  peult  desservir? 

Bien  est  eureux  ,  certainement , 

Qui  vous  veult  servir  justement. 

Tu  m'as  délivré  de  tourment. 

M'en  vovs  quérir  ma  bonne  femme; 

Par  elle  je  suis  hors  de  blasme. 

Par  elle  suis  mis  à  délivre  ; 

Se  Dieu  plaist ,  tant  que  pourray  vivre, 

Luy  porteray  signe  d  honneur 

Et  l'avmcray  de  très  bon  cueur. 

Car  à  elle  je  suis  tenu. 

Esveillez-vous,  je  suis  venu, 

M'amye ,  pour  vous  crier  mercy. 

La  Dame. 

Helas!  Monseigneur,  qu'est  cecy? 
Qu'avez-vous  ? 

Le  Chevalier. 

J'ay  très  fort  mcspris. 
Contre  vous  j'avoyc  entrcprins 
Devons  donner  au  Sathanas, 
Et  m'estoye  ainsi  pour  ce  cas 


SA  Femme  au  Dyable.     477 
Obligé  ;  en  voicy  la  lettre. 
Mais  vous  avez  iait  entremettre 
Par  vostre  humble  pétition , 
Au  nom  de  la  Conception, 
La  digne  Vierge  glorieuse , 
Qui  de  son  oreille  piteuse 
A  vostre  prière  entendue , 
Et  des  saincts  cieulx  descendue , 
Et  venue  au  lieu  avec  moy, 
Voire  cuydant  en  bonne  foy 
Que  ce  fust  vous ,  ma  doulcc  amye  ; 
Et  pourtant  a'ous  requiers  et  prie 
Que  me  pai'donnez  ce  meffaict  ; 
Car  je  ay  contre  yous  meffait, 
Car  bien  voy  que  vous  estes  bonne. 

La  Dame. 

IMon  obier  Seigneur,  qui  s'abandonne 
A  Dieu  servir  ne  peult  périr. 
Levez-vous.  De  parfait  désir 
Vous  le  pardonne  doulcement; 
Et  pourtant,  mon  loyal  raary, 
Vivons  désormais  chastement , 
Sans  désirer  aulcunement 
Habitz  curieux  ne  mondains. 
Vous  povez  veoir  les  cas  soubdains 
Qui  peuvent  venir  de  jour  en  jour 
A  ceulx  qui  ont  mis  leur  amoui" 
Et  leur  cueur  en  mondanité  ; 
Car  ce  n'est  fors  que  vanité. 
Ainsi  nous  devons  sans  cesser 
Pour  la  saincte  foy  exaulcer 
De  la  Conception  très  digne. 
Pour  tant  tous  de  cueur  vous  supplye 


478  Le  Chevalier. 

Que  chascun  selon  son  povoir 
De  la  servir  face  devoir, 
Âffin  que  ,  au  pas  de  la  mort , 
La  Vierge  nous  face  confort. 

Amen. 


Cy  fine  le  mystère  du  Chevalier  qui  donna 

sa  femme  au  Dyabie.  Imprimé  à  Lyon, 

à  la  maison  de  feu  Barnabe  Chaus- 

sard,  près  NosUe-dame-de- 

Confort,  M.  D.  xliiij. 

Le  XVI "■  jour  de 

juillet. 


FIN   DC    TOME    TROISIÈME. 


TABLE    DES   MATIÈRES 

DU   TOME    TROISIÈME. 


5i.  Moralité  nouvelle  des  Enfans  de  Maintenant,  qui  sont  des 
escoliers  de  Jabien ,  qui  leur  monstre  à  jouer  aux  cartes  et 
aux  dez  et  entretenir  Luxures,  dont  l'ung  vient  à  Honte, 
et  de  Honte  à  Désespoir,  et  de  Desespoir  au  gibet  de  Per- 
dition, et  l'aultre  se  convertist  à  bien  faire.  Et  est  à  treize 
personnages,  c'est  assavoir  :  le  Fol,  Maintenant,  Mignotte, 
Bon  Advis,  Instruction,  Finet,  premier  enfant  ;  Malduit, 
second  enfant;  Discipline,  Jabien,  Luxure,  Honte,  Des- 
espoir, Perdition.  Page  5 
02.  Moralité  nouvelle,  contenant 

Comment  Envie,  au  temps  de  Maintenant, 

Fait  que  les  Frères  que  Boa  Amour  assemble 

Sont  ennemis  et  ont  discord  ensemble  , 

Dont  les  parens  souffrent  maint  desplaisir, 

Au  lieu  d'avoir  de  leurs  enfans  plaisir. 

Mais  à  la  fin  Remort  de  conscience , 

Veuillant  user  de  son  art  et  science, 

Les  fait  renger  en  paix  et  union , 

Et  tout  leur  temps  vivre  en  communion. 
A  neuf  personnaiges ,  c'est  assavoir  :  le  Preco ,  le  Père  , 
la  Mère,  le  premier  Filz,  le  second  Filz ,  le  tiers  Filz , 
Amour  Fraternel ,  Envie,  et  Remort  de  conscience.       87 

53.  Moralité  nouvelle  d'ung  Empereur,  qui  tua  son  neveu  qui 
avoit  prins  une  fille  à  force  ;  et  comment,  ledict  Empereur 
estant  au  lict  de  la  mort,  la  sainte  Hostie  lui  fut  apportée 
miraculeusement.  Et  est  à  dix  i)ersonuaiges,  c'est  assavoir  : 
l'Empereur,  le  Chappelain,  le  Duc,  le  Conte,  le  Nepveu 
de  l'Empereur,  TEscuyer,  Bertaut  et  Guillot,  serviteurs 
du  Nepveu;  la  Fille  violée,  la  Mère  de  la  Fille,  avec  la 
sainte  Hostie  qui  se  présenta  à  l'Empereur.  127 

54.  Moralité  ou  histoire  rommaiue  d'une  Femme  qui  avoit 


48o  Table  des  MxVtières. 

voulu  trahir  la  cité  deRomme,  et  commeut  sa  Fille  la 
nourrit  six  sepmaines  de  son  lait  en  prison,  à  cinq  per— 
sonnaiges,  c'est  assavoir  :  Oracius,  Valerius,  le  Sergent, 
la  Mère,  et  la  Fille.  171 

55.  Farce  nouvelle  ,  fort  jo\euse  et  morale,  a  quatre  per- 
sonnaiges,  c'est  assavoir  :  Bien  Mondain  ,  Honneur  Spiri- 
tuel, Pouvoir  Temporel,  et  la  Femme.  187 

56.  Farce  nouvelle,  très  bonne,  morale  et  fort  joyeuse,  à  troys 
personnaiges,  c'estassavoir  :  Tout, Rien,  et  Chascun.     199 

57.  Bergerie  nouvelle,  fort  joyeuse  et  morale,  deMieulx  que 
devant,  à  quatre  personnaiges,  c'est  assavoir  :  Mieulx  que 
devant,  Plat  Pays,  Peuple  Pensif,  et  la  Bergicre.         2i3 

58.  Farce  nouvelle  moralisée  des  Gens  Nouveaulx,  qui  man- 
gent le  Monde  et  le  logent  de  mal  en  pire,  à  quatre  per- 
sonnaiges, c'est  assavoir  :  le  Premier  Nouveau,  le  Second 
Nouveau,  le  Tiers  Nouveau,  et  le  Monde.  232 

59.  Farce  nouvelle,  à  cinq  personnaiges,  c'est  assavoir: 
Marchandise  et  Mestier,  Pou  d'Acquest,  le  Temps  qui  court, 
et  Grosse  Despense.  249 

60.  La  vie  et  hystoire  du  Maulvais  Riche,  à  traize  person- 
naiges, c'est  assavoir  :  le  Maulvais  Riche,  la  Femme  du 
Maulvais  Riche,  le  Ladre,  le  Prescheur,  Trotemenu,  Tri- 
pet,  cuisinier;  Dieu  le  Père,  Raphaël,  Abraham,  Lucifer, 
Sathan,  Rahouart,  Agrapjiart.  267 

61.  Farce  nouvelle  des  Cinq  Sens  de  l'Homme,  moralisée  et 
fort  joyeuse  pour  rire  et  recréative,  et  est  à  sept  person- 
naiges, c'est  assavoir  :  l'Homme,  la  Bouche,  les  Mains, 
lesYeulx,  les  Piedz,  l'Ouye,  et  le  Cul  3oo 

62.  Débat  du  Corps  et  de  l'Ame  325 

63.  Moralité  nouvelle,  li'ès  bonne  et  très  excellente,  de 
Charité,  où  est  demonstré  les  maulx  qui  viennent  aujour- 
d'huy  au  monde  par  faulle  de  Charité ,  à  douze  personnai- 
ges :  le  Monde ,  Charilé ,  Jeunesse ,  N  ieillesse  ,  Tricherie , 
le  Pouvre,  le  Religieux,  la  Mort,  le  Riche  Avaricieux  et 
son  Varlet,  le  Bon  Riche  Vertueux,  et  le  Fol.  337 

64-  Le  Chevalier  qui  donna  sa  Femme  au  Dyable,  à  dix  per- 
sonnaiges ,  c'est  assavoir  :  Dieu  le  Père,  Nostre  Dame, 
Gabriel,  Raphaël,  le  Chevalier,  sa  Femme,  Amaury,  es- 
cuyer;  Anthenor,  escuyer;  le  Pipeur,  et  le  Dyable.     4^5 


Fin. 


PQ       Ancien  théâtre  frangois 
1213 

t. 3 


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